Rechercher du contenu

3 questions à… Janice Nadeau, réalisatrice [Annecy 2016]

Voir en ligne : Bilan Annecy 2016

Synopsis de Mamie (Sélection Officielle, Courts métrages en compétition)
Mamie habite en Gaspésie, dans une maison dos à la mer. L’univers cloîtré de la vieille dame bascule lorsqu’elle reçoit un avis d’expropriation. Ce déracinement se fait sous les yeux de sa petite-fille, qui s’interroge sur l’absence de liens entre elles.

Voir un extrait du film

Entretien

1. Récit de nature autobiographique, Mamie remonte dans vos souvenirs d’enfance et aborde les liens complexes, qui vous unissaient à votre grand-mère. Pourquoi avoir choisi, Janice Nadeau, d’évoquer un sujet, qui aurait pu rester dans votre sphère intime ? À quelle nécessité personnelle, cela répondait-il de le porter à la connaissance du public ?
Si mon film est au départ de source autobiographique, ses thèmes me semblaient assez riches pour les transformer et les fictionnaliser dans l’espace du film d’animation. Les thématiques de “composition/décomposition” de la famille, de transmission, de liens brisés, etc. m’inspirent énormément dans mon travail. Mes souvenirs sont comme les matériaux de ma création, souvenirs “infusés”, que je mets en scène pour exprimer l’incompréhension de l’enfant face à la distance de Mamie. Ces réminiscences, intactes de naïveté, sont parfois graves, parfois merveilleuses, comme le regard que l’enfant porte sur le monde qui l’entoure.

2. Au Québec, vous êtes connue pour un premier parcours artistique dans le domaine de l’illustration – à ce titre, votre premier court, Nul poisson où aller (coréalisé avec Nicola Lemay), était l’adaptation d’une nouvelle de Marie-Francine Hébert, que vous aviez illustrée. Comment avez-vous opéré le passage de l’image fixe au mouvement ? Est-ce si évident de “donner vie”, dans l’animation, à la délicatesse de votre trait et la douceur de vos aquarelles ?
Une première différence marquante entre la création de l’image fixe versus l’image animée concerne la temporalité de l’image. Avec l’illustration, on arrive à encapsuler le temps à l’intérieur d’une image unique achevée. On peut créer des images extrêmement denses, sur le plan dramatique. Il peut s’y passer beaucoup de choses. Dans l’image mouvante, je dois découper le temps et hiérarchiser les informations visuelles pour favoriser la fluidité narrative. Dans le processus d’élaboration du film d’animation, j’apprends à réfléchir avec l’image, à l’étape du story-board et de l’animatique ; mon dessin a une fonction surtout utilitaire : il m’aide à construire l’histoire. C’est une réelle découverte pour moi – venant de l’illustration – que de mettre de côté l’aspect plus tactile et esthétique du crayon et de l’aquarelle pendant les étapes préparatoires, pour mieux y revenir une fois la narration bien établie. J’ai réalisé mes deux premiers films à l’aquarelle et c’était un réel bonheur de colorer chaque image, phase par phase. Mais pour mon prochain projet, l’adaptation cinématographique du roman graphique Harveyi, je vais travailler avec des médiums différents, le fusain, l’encre et les pochoirs.

3. De la même manière, à travers l’expérience de vos deux films, comment s’ajuste le travail d’écriture du récit, pour passer de la voix silencieuse et intérieure de la lecture à la voix incarnée (par la voix off) d’une narratrice ? De façon plus générale, passant de l’illustration au cinéma, quel rapport entretenez-vous avec le son, avec sa réalité, sous tous ses aspects (musique, conception sonore, bruitage,…) ; alors que vous venez d’un univers créatif, où le son demeure une abstraction ?
Ces lieux inaccessibles à l’édition — la voix, le son et la musique — m’intimident et m’attirent à la fois ! Pour Mamie, j’ai longtemps cherché la bonne voix pour raconter une histoire si intime. J’ai d’abord enregistré une version avec une comédienne, puis avec une autre, pour finalement m’enregistrer moi-même, suivant les conseils de mes producteurs et d’Olivier Calvert, le concepteur sonore du film. Cela faisait beaucoup de sens, étant donné l’aspect autobiographique du projet. Ma voix a accompagné toute la fabrication du film, mais je ne m’y suis jamais vraiment habituée ; certains passages m’irritaient toujours, malgré les réenregistrements. Au final, c’est la comédienne québécoise Isabelle Blais qui porte la voix de la petite-fille de Mamie. Son timbre est très similaire au mien, assez doux, comme une voix de confidence. L’exercice d’enregistrer ma propre voix n’a pas été vain, au contraire ; il m’a permis de trouver le ton exact que je cherchais et plusieurs spectateurs n’y ont vu que du feu, croyant entendre ma voix dans le film !

Blog de Janice Nadeau