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Entretien avec Pascale Breton À propos de Suite armoricaine

La cinéaste Pascale Breton revient pour Les Fiches du Cinéma sur Suite armoricaine. Une oeuvre belle et délicate traversée par l’histoire et parcourue de tensions entre vie et mort, instantanéité et éternité, nature et culture. Pour la réalisatrice, « le film reste très énigmatique ».

Le retour de Françoise qui vient enseigner l’histoire de l’art à Rennes, où elle a passé une partie de sa vie étudiante et amoureuse, l’arrivée de Ion sur le campus qui s’est inscrit en géographie, le croisement de deux destins… Suite armoricaine est multiple, protéiforme. Quelle était l’intention initiale ?
Ce que je voulais, c’était tourner dans et sur cette université, montrer ce qu’est ce temps de l’université. On a tourné une quarantaine de jours, mais en discontinu, en respectant les saisons et le calendrier universitaire. Entre les périodes de tournage, j’ai très peu réécrit, mais j’ai pu préciser un geste, modifier un mot.

Le rapport au temps est très particulier dans Suite armoricaine
Effectivement. Le fait est que chaque scène dure longtemps, mais une fois qu’une scène est terminée, on passe à tout autre chose. Et dans le film, on voyage dans le temps de plusieurs manières, par des images d’archives, des flash-backs, des plongées dans les tableaux… Suite armoricaine, c’est une suite de danses avec le temps.
Ce film est pour moi une aventure dans le temps, et il l’a été pour l’équipe aussi. Sur le tournage, à force de travailler sur des scènes, – notamment celle où Françoise raconte son rêve à la cantine -, à force de recréer des éléments de réalité, la réalité nous envahissait, dans une forme de réalisme métaphysique. Les personnages ont pris de l’importance à mesure que l’on allait très près de la vie.

Vous avez étudié à la faculté de géographie à Rennes, tout comme le personnage de Ion. Comment avez-vous choisi et travaillé avec son interprète, Kaou Langoët ?
J’ai rencontré Kaou dans un concert punk à Brest. On a beaucoup travaillé, beaucoup répété. Il était très à l’aise avec les femmes. Toutes les scènes avec Lydie, sa petite amie dans le film, étaient empreintes de beaucoup de grâce. Mais c’est au moment du montage qu’on découvre ses acteurs. Et chez Kaou, j’ai découvert une présence très belle, une faculté d’aimer qui transparaît au-delà de son personnage et dont il ne fallait pas rater une image. Il fallait s’appuyer sur la tendresse qu’il inspire. Parfois, il n’y avait pas besoin de chercher à trop lui faire dire. On a retenu des prises où il véhicule une certaine neutralité.

Pourquoi ce prénom de Ion ?
Ion est la version roumanisée de Jean. Mais on pourrait penser au sens physique de l’ion, auquel il manquerait un électron pour être un atome et être autonome.

Et comment s’est passé le tournage avec Valérie Dréville, grande comédienne de théâtre ?
C’était le travail inverse de celui que j’ai fait avec Kaou. Valérie est une très grande actrice, et on était parfois obligés de faire du méta-Valérie, de voir des petites choses qu’on mettait en valeur. Pour un acteur ou une actrice, c’est un deuil de quitter un personnage. Pour elle, ça a été très fort de découvrir le Finistère à la fin du tournage, en avril. Et cette émotion, on la voit clairement.

Les Anciens, Poussin, Proust, Ibsen… Suite armoricaine est nourri de nombreuses références. Pour mieux souligner l’universalité de l’histoire ?
The past is never dead, le passé ne meurt jamais, comme l’a écrit William Faulkner. Dans Suite armoricaine, je me retrouve aussi en Joyce dans une certaine approche de la culture. Une façon d’être absolument là dans la relation à l’entourage, un cosmique quotidien. S’il y a des oiseaux sur une branche, les oiseaux font partie du moment. J’ai une idée très égalitaire de la nature.

Justement, les arbres, le vent dans la tour, la musique… Suite armoricaine produit un effet de synesthésie très puissant en développant notamment une poétique de la nature.
Le film montre comment la nature s’interpénètre avec la ville, avec l’habitat. Tous mes films ne parlent que de la nature. Elle n’est pas arrivée dans Suite armoricaine, elle était déjà là.
Pour ce qui est du son, nous avons beaucoup travaillé sur la question des ambiances. Il y a très peu de sons, qui viennent d’ailleurs de là où ça a été tourné. Ce n’est pas un choix intellectuel, c’est un choix corporel. Si on réussit à communiquer la sensation auditive, on procure la sensation d’y être. On va chercher par la perception à atteindre l’être. On parle de la mort, il faut donc procurer cette sensation forte de la vie pour que le manque, la disparition, la possibilité de la disparition puissent être ressenties.

Suite armoricaine est à la fois enraciné dans l’histoire – personnelle, universelle – et parfois comme en apesanteur…
Je voulais faire un film de perception, avec des personnages présents-absents dans ce qu’ils vivent. Kaou Langoët et Valérie Dréville sont très différents mais ils ont en commun un mystère. C’est eux qui donnent la dimension en apesanteur. Ils sont très charnels mais on n’a pas accès à tout leur mystère.
Je tenais à garder cette pudeur dans le récit. Je ne voulais pas d’une caméra intrusive, d’un cinéma qui raconte tout. Il y a plein de personnages secondaires, mais tout n’est pas raconté, et tout n’a pas besoin de l’être. Le plus important est du côté de la présence au monde. 
Le film est en réalité très énigmatique pour moi… Tout a été une expérience. Il fallait mettre en place pour savoir un peu, petit bout par petit bout. Comme une fresque – Suite armoricaine est une fresque à bien des égards. Ou comme une œuvre animale, comme un nid d’oiseau. Je l’ai construit en voletant de brindille en brindille, en gardant le scénario comme une ligne immémorielle.

La langue bretonne, la culture, l’identité sont souvent évoquées. Peut-on dire que c’est un film quintessentiellement breton ?
Absolument. J’ai même choisi le terme “armoricain” pour remonter à une idée néolithique, pour que ça parle d’une culture liée au chamanisme et qui est vouée à la disparition. Le fait d’avoir une culture perdue, qui est venue de très loin, me différencie. Etre breton, c’est une manière d’être en relation avec la nature liée à une identité qui m’a été transmise est en moi de façon résiduelle. Le cinéma s’est progressivement imposé à moi comme un art qui me permet de transmettre ma façon de voir et d’entendre en tant qu’Armoricaine.
Il y a une grande horizontalité dans la culture bretonne, et Suite armoricaine illustre aussi cette idée. Robert Bresson disait qu’on doit filmer avec le même soin le fait de prendre une enveloppe et les gros plans de tableaux. Un plan égale un plan. De ce point de vue, c’est la même chose que l’égalité des êtres entre eux.

Propos recueillis par Alexis Duval le 2 mars 2016