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Entretien avec Pablo Trapero À propos d'El Clan

Après Carancho et Elefante Blanco, Pablo Trapero trempe son cinéma dans l’acide en revenant sur l’odyssée criminelle d’une famille de Buenos Aires dans l’Argentine – alors en pleine transition démocratique – du début des années 1980. Immense succès public dans son pays, récipiendaire du Lion d’argent au festival de Venise en 2015, El Clan est en salles depuis le 10 février.

Comment en êtes-vous venu à vous pencher sur cette série de faits divers sordides ?

J’ai un humour assez noir, et j’ai senti que cette histoire un peu extrême pouvait me permettre de faire à la fois un portrait de famille, le récit d’une affaire criminelle et le tableau d’une époque très particulière, la période charnière entre la fin de la dictature et le début de la démocratie, qui avait été tellement attendue. C’est ce processus de transition, ce changement de paradigme qui, d’une certaine manière, a permis que le clan soit arrêté et que l’horreur prenne fin. Cette époque-là est très importante pour moi : j’ai vécu mes années d’école primaire sous la dictature, et je suis passé dans le secondaire au début de la démocratie. J’ai donc vécu mon adolescence en parallèle avec ce que traversait le pays, et cette synchronie m’intéressait.

Dans la famille que vous décrivez, différents degrés de culpabilité coexistent : il y a celui qui commandite, ceux qui exécutent, ceux qui feignent de ne rien voir… On pourrait y voir une métaphore de la dictature finissante…

Ce n’est pas seulement vrai pour la dictature, ça l’est en général quant à la manière dont toute société fonctionne en relation avec son contexte politique. Mais je crois qu’effectivement, une affaire comme celle-ci ne pourrait plus exister aujourd’hui… Et, en même temps, on retrouve exactement le même type de mécanisme dans nos sociétés contemporaines : un problème qui n’est pas regardé en face n’en existe pas moins et, petit à petit, il prend de l’importance, et finit par resurgir d’une manière d’autant plus violente. On peut dire, en effet, que cette famille est une sorte de société, dans son fonctionnement interne, dans le rôle que joue chacun, par rapport à la question de l’ordre, de qui prend les décisions. Dans ses relations avec l’extérieur, également, dans les rapports qu’entretiennent les sphères publique et privée.

Sur quelle documentation vous êtes-vous appuyé et, a contrario, quelle est la part de fiction ? Ce qui se déroule dans le cercle familial ne figure pas dans les rapports d’enquête…

Quand j’ai commencé à travailler sur le film, en 2007, je me souvenais très bien de l’affaire. J’ai commencé à faire des recherches, et je me suis aperçu qu’il y avait très peu d’informations : on retrouvait certaines choses dans les médias, tout ce qui était lié à l’enquête de police était très précis (les noms, les dates, les lieux et le montant des rançons étaient connus), mais il manquait ce qui concernait l’intimité de la famille. J’ai donc entamé une enquête visant à retrouver des amis d’Alejandro, des entraîneurs, des gens qui fréquentaient son club de rugby, qui connaissaient la maison, des voisins, et les juges qui, à l’époque, avaient recueilli les témoignages… On a eu accès aux dossiers judiciaires, mais c’est avec les amis de la famille que l’on a pu s’efforcer de retrouver sa dynamique. Dans le film, toute la partie policière est presque littérale, elle reprend les lieux, les faits et les dates. Par exemple, dans le cas de Manoukian (l’une des victimes de la famille Puccio, ndlr), la remise de rançon a été filmée exactement là où, trente ans plus tôt, elle s’était produite. En revanche, tout ce qui concerne la famille proprement dite, sa vie intime, est une reconstruction complète, élaborée à partir des éléments de l’enquête.

Le film est traversé de scènes de séquestration, de torture, d’assassinats… Comment avez-vous envisagé la mise en scène de la violence ?

C’était, dès le début, une question cruciale : comment vit-on avec la violence, en général et surtout dans cette famille ? J’ai toujours eu à l’esprit le concept de banalité du mal : lorsqu’elle s’exprime à l’intérieur de la maison, la cruauté perd de son poids, de sa force. Le film met en regard des scènes quotidiennes et une violence qui, dès lors, s’en trouve complètement diluée. Par exemple, à un moment donné, Arquimedes se trouve dans la cave avec un otage et, dans la scène d’après, il aide sa fille à faire ses devoirs… Plus tard, au moment même où Arquimedes torture l’une de ses victimes, Alejandro fait l’amour avec sa copine… Pour cette famille, tout est sur le même plan. D’une certaine façon, Arquimedes est glacé dans toutes les situations : que ce soit dans les moments de violence ou avec sa famille, dans des circonstances où il exprime une certaine tendresse. Et c’est là qu’il est, pour moi, le plus violent : quand il reste de marbre dans des moments familiaux et intimes. Cela montre bien que, quand la violence est réelle, on peut encore se défendre, mais que quand elle est presque diffuse et silencieuse, son impact est encore plus fort.

Le rythme d’El Clan, très nerveux, tranche avec celui d’Elefante Blanco, votre précédent film ; certains ont évoqué, notamment, l’influence du cinéma de Scorsese.

Trouver l’équilibre du film a constitué un véritable défi : d’un côté, je partais d’une affaire criminelle réelle, et de l’autre, j’avais l’ambition d’un portrait de famille. Il me fallait trouver le ton juste. J’avais à l’esprit l’atmosphère des films de Buñuel, dans lesquels la réalité vire au surréalisme, voire à une forme de folie. Je pensais particulièrement à certains films de sa période mexicaine, Él et La Vie criminelle d’Archibald de la Cruz. J’avais également en tête le souvenir du Monsieur Verdoux de Chaplin. Ce comédien très aimable qui, d’un coup, devient un méchant de cinéma… J’aime évidemment beaucoup le cinéma de Scorsese, mais la gageure consistait à faire cohabiter le mélodrame et le film noir, à adresser des clins d’œil au thriller tout en restant dans le domaine de la tragédie familiale.

Ce qui change également, par rapport à Carancho ou à Elefante Blanco, c’est que la narration est éclatée…

À l’origine, le scénario était linéaire, mais au fur et à mesure de la fabrication du film, je me suis dit qu’il fallait raconter l’histoire de la manière dont, au moment de notre enquête, nous l’avions nous-mêmes découverte. Les informations nous étaient arrivées par fragments, dans le désordre ; c’était d’ailleurs, pour nous, d’autant plus émouvant. J’ai donc modifié la structure et me suis permis des flash-forwards, des flash-backs, des changements de rythmes, une alternance entre des moments contemplatifs et d’autres plus rapides, des plans-séquences et des scènes extrêmement courtes. Il s’agissait de partager avec le spectateur la façon dont l’ampleur de l’affaire nous était apparue.

Il y a peu, vous aviez en projet une grande coproduction internationale : qu’en est-il ? S’agira-t-il de votre prochain film ?

Je ne sais pas… Je suis en train de travailler sur un film en espagnol, qui sera tourné en Argentine, mais je lis également pas mal de choses pour tourner hors d’Argentine. Mais le plus important est que je vais être papa : je vais donc arrêter de travailler pendant un moment pour m’occuper de ma fille !

Propos recueillis à Paris par Thomas Fouet.