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Entretien avec Nicolas Boukhrief A propos de Made in France

Drôle de parcours que celui de Made in France : après avoir dû batailler pour financer un projet au sujet jugé polémique – la préparation, par une cellule djihadiste, d’un attentat sur le territoire français -, Nicolas Boukhrief a vu la sortie de son film, initialement prévue le 17 novembre, retardée puis purement et simplement annulée, suite aux tragiques événements du 13 novembre. Alors que Made in France est désormais disponible sur toutes les plateformes d’e-cinéma, retour sur l’entretien que l’auteur nous avait accordé le 6 octobre.

Vous avez inclus au dossier de presse de Made in France votre note d’intentions de décembre 2013. Vous démarchiez alors certains partenaires institutionnels et financiers…

Juste après l’affaire Merah, j’ai commencé à écrire, avec Éric Besnard, une première version du scénario : je pensais qu’il était urgent de traiter ce sujet. Lorsqu’il a fallu chercher des financements, j’ai écrit cette note d’intention pour expliquer, non seulement quel était le projet, quel était mon ressenti, mais aussi la raison pour laquelle je voulais en tirer un thriller. J’avais l’impression d’avoir écrit un texte plutôt cohérent mais, ce qui est incroyable, c’est qu’il n’y a pas eu d’argent de l’État, ni des collectivités locales, que ce soit avant ou après le tournage. On a été dégagé tout de suite de l’Avance sur recettes, parce que le sujet était considéré comme anecdotique, marginal ou “commercial”… Au vu de ma difficulté à faire ce film, j’ai trouvé ça plutôt cocasse. Mais, dans la non-considération absolue, ne serait-ce que du thème du film, il y a quelque chose que j’ai trouvé hallucinant, et qui, pour moi, cadre tout à fait avec l’espèce d’effroi qui touche certains ministres lorsqu’ils s’aperçoivent que, dans les banlieues, il y a des gens qui ne disent pas pas : “Moi aussi, je suis Charlie”. C’est pour moi le signe d’une coupure – c’est un discours qu’on entend beaucoup en ce moment – entre les élites et la nation… Je ne me plains pas de ne pas avoir trouvé l’argent, je dis juste qu’il est étonnant qu’on n’ait pas passé au moins deux étapes dans le processus de subvention…

Et que le film ait été éliminé en raison de son seul sujet…

Oui, ça m’a vraiment frappé. Le texte me semblait plutôt cohérent, il témoignait du fait que ce n’était pas simplement un petit film de petits flingues… J’ai toujours du mal à m’en remettre, d’ailleurs. Mais on a fait le film : merci Canal+, grâce à eux, le film est là.

C’est alors la question des failles du système de financement qui se pose…

C’est ce qui est incroyable : si vous faites un film sur les pauvres, vous ne risquez pas d’être aidé… Du moins, si vous ne l’envisagez pas de façon saint-sulpicienne, comme tous les films sur les SDF ou les banlieues qu’on se tape depuis des années. Si vous le faites d’une façon active, réactive, pour ceux dont on parle, et pas seulement pour faire du commentaire, alors les organismes de financement d’État ne sont plus là pour vous aider, en aucune façon. Je ne dis pas ça pour me plaindre, puisqu’on a pu faire le film. Je le dis pour souligner un état de fait qui me semble alarmant, parce que, s’il se produit la même chose dans toutes les structures d’aide de l’État, pour tout ce qui peut concerner ce type de sujet, c’est compliqué.

Depuis Gardiens de l’ordre, votre précédent film, cinq ans ont passé. Avez-vous eu des projets avortés depuis, ou bien Made in France a-t-il été très long à monter ?

J’ai un projet qui n’a pas abouti, un très gros film qui s’appelait Cannabis. C’était un scénario que m’avait fait lire Stéphane Cabel, et que j’avais trouvé magnifique, à propos du démarrage du trafic de haschich en France, dans les années 1970, autour de trois frères. En gros, le film commençait dans l’artisanat du haschich et s’achevait au moment où les frères étaient devenus une PME. On aurait pu imaginer une suite, pour montrer le passage, justement, de la PME à la grande industrie. Djamel Debbouze devait jouer le rôle principal, mais il a changé d’avis à quelques semaines du tournage et le film s’est effondré. Parce qu’à partir du moment où vous faites un film pour Djamel, vous écrivez pour lui. Au moment de la préparation, le film ne l’a plus intéressé, et il a disparu. Le rôle étant très spécifique, je ne pouvais pas le remplacer… C’est dommage, c’était un très beau sujet : pourquoi le haschich, et le cash qui en découle, sont-ils arrivés dans les banlieues ? Après, il y a eu l’affaire Merah, et comme elle m’a heurté très violemment, je me suis dit que je devais raconter ça. Qui est Merah, au-delà de l’image rentre-dedans qu’on nous a proposée, au-delà de ce portrait horrifique, presque zombiesque ? Je me suis demandé : “Qui y a-t-il derrière cette photo, derrière le gang de Roubaix ? Comment puis-je essayer de raconter ces personnages, au sein d’un thriller de surcroît, puisqu’à partir du moment où il s’agit de gens qui se réunissent, portent des flingues et passent à l’acte, on est dans le film de genre ?

À propos de la structure du récit, était-il clair, dès le départ, qu’il fallait un personnage infiltré ?

Oui, parce que c’est encore la meilleure façon de raconter un milieu, en s’approchant des micro-détails qui font la vie humaine. L’intérêt du film d’infiltré, c’est qu’il permet de porter le regard du metteur en scène, mais aussi du spectateur. Si, demain, vous faites un film impliquant un infiltré au sommet de l’État (quelqu’un qui, par exemple, ferait croire qu’il a de grands diplômes), vous allez pouvoir montrer le Président de la République – je vais dire un truc un peu bête – aller aux toilettes. Ça permet de raconter l’humanité, le petit détail, l’intimité des personnages… Si je fais un film sur le djihadisme avec d’un côté des flics et de l’autre des djihadistes qui se mettent sur la gueule, je ne serai que dans l’action permanente. Dès lors, tout ce que je voudrai raconter d’un tant soit peu intimiste relèvera de l’anecdote, parce qu’on se focalisera sur l’opposition entre un super-flic et des super-djihadistes. Un infiltré, en revanche, j’ai peur pour lui, et il me permet de partager l’humanité de la cellule djihadiste : le mot est ambigu, mais ils ont pourtant de l’humanité.

L’idée est de montrer qu’ils ne sont pas tous là par intime conviction, mais aussi par défaut…

Par défaut, par errance, par mode malheureusement… Je pense que certaines personnes qui, aujourd’hui, sont djihadistes, se seraient prises pour Scarface il y a vingt ans, pour Baader il y a quarante ans… Dans les années 1960, à l’époque du Flower Power, ils seraient partis à Katmandou fumer des joints. Chaque génération a ses modes romantiques, et nous sommes dans une période extrêmement violente et nihiliste. Ainsi, la mode d’une certaine jeunesse désaxée est devenue ultra-violente, agressive, mortifère… Ce n’est pas une réflexion intellectuelle, mais c’est la façon dont je ressens les choses… Beaucoup de films montrent les djihadistes comme des gens dépressifs, agressifs et ultra-violents – c’est évidemment le cas lorsqu’ils passent à l’acte -, mais je pense que ces gens, s’ils étaient dépressifs avant, trouvent une forme d’exaltation en passant à l’acte. C’est malheureux à dire. Libération a publié les sept heures d’entretien données par Merah avant sa mort. Il fait des vannes, il s’en fout : il a trouvé une raison de vivre. Je pense qu’il allait beaucoup plus mal quand il avait 8 ans, que son frère lâchait son pittbull sur lui et que son père lui mettait des taloches. Il a trouvé un sens à sa vie… C’est un non-sens pour nous, mais pas pour lui. Un jeune homme, parti faire le djihad en Afghanistan et qui est mort quinze jours après – comme la plupart, puisqu’ils sont utilisés comme de la chair à canon – a ainsi laissé un petit mot dans sa chambre : “Mieux vaut mourir en martyr que mourir comme un con”. Pour moi, ça résume tout. J’ai failli mettre cette phrase dans le film, et puis je me suis dit : “Non, c’est trop tendu, trop ambigu, les gens vont mal l’interpréter”. Mais cette phrase est incroyable : elle signifie que la vie qu’on leur propose est, à leurs yeux, une vie de con, et qu’ils préfèrent mourir en martyr car, au moins, ils se racontent qu’ils sont des héros…

Du coup, on est face à des personnages qui rejettent en bloc la société dans laquelle ils vivent, pour lesquels il n’y a pas de solution ni de réadaptation possibles.

Non, bien sûr que non. C’est une réaction par rapport à la société dans laquelle il vivent. Si les frères Kouachi avaient vécu dans une société dans laquelle ils se sentaient bien, ils n’auraient pas eu envie de la détruire. Le djihadisme est une réaction, on ne vit pas depuis toujours dans une guerre de religion. L’opposition entre chiites et sunnites dure depuis des siècles, mais le combat contre l’Occident est une chose tout à fait récente, au début des années 1980, ce problème n’existait pas. Moi, je viens d’une ville de province où les Juifs et les Arabes se côtoyaient parfaitement, comme c’est encore le cas, aujourd’hui, dans de nombreux quartiers. Quand on regarde le parcours de ces gens-là – pas tous évidemment, étant donné que, depuis, c’est devenu une sorte de virus -, on constate que, pour beaucoup, ils n’avaient pas de problèmes particuliers, ils ont basculé là-dedans par dépit, par ennui ou je ne sais quoi… Les Kouachi, ce sont deux frères qui n’ont pas connu leur père, dont la mère était prostituée… Un jour, en sortant de l’école, ils l’ont trouvée étendue sur le parquet : elle s’était suicidée, elle ne supportait plus sa vie. À 10 ans, ils ont été séparés et envoyés dans des foyers sociaux. Peut-être ont-ils été fracassés, ou peut-être pas – en tout cas, ce n’est pas là qu’ils se sont structurés. L’absence du père est un motif très fréquent : il y a parfois des parcours qui se ressemblent…

Concernant le personnage de Dimitri Storoge, il est montré comme charismatique, imposant, et surtout, il arrive à les endoctriner – ou plutôt les enfumer – très facilement…

Ce n’est pas du tout un film sur l’Islam. Ça se voit. On ne parle pas du Coran (les personnages ne connaissent que deux ou trois sourates), ni du prophète. Le film traite d’une situation, il porte sur un état de fait. J’aurais pu tourner l’équivalent sur des jeunes skinheads. Qu’est-ce qui fait qu’une jeune génération peut basculer, que certains de ses membres, mêmes s’ils sont très minoritaires, tombent dans l’ultra-violence ? Dans les années 1970, il y avait eu Orange mécanique. Je veux pas me comparer à Kubrick, bien sûr – Dieu sait si c’est un immense maître pour les générations à venir…

Dans les années 1970, l’icône d’un certain nombre de jeunes en déshérence pouvait être Baader, par exemple. Maintenant c’est beaucoup plus vaste, il ne s’agit plus seulement d’individus.

Bien sûr, c’est une idéologie. C’est ainsi que je perçois les choses, c’est ce que j’essaie de raconter. Si vous vous efforcez simplement de raconter les personnages, sans les juger, alors leurs actes parlent par eux-mêmes. Il ne s’agit pas de faire un film pour dire : “Faire exploser une bombe au cœur des Halles, c’est pas bien”. Évidemment, ce n’est pas bien, et je ne crois pas qu’il y ait beaucoup de spectateurs pour trouver que c’est super. Le but du jeu, c’est d’essayer de raconter l’humanité des personnages, pour bâtir des passerelles entre le public et les gens dont on parle.

En janvier 2015, il y a eu les événements de Charlie hebdo. Puis de la supérette casher… En quoi cela a-t-il influé sur la sortie du film ?

J’étais en prémixage. Comme tout le monde, j’ai été bouleversé par ces événements. J’ai commencé à me dire : “Il faut que je change plein de choses dans le film, il faut que je revoie le montage”. Et puis, très vite j’ai pensé : “Ne change rien, ton film est déjà une réaction à Merah. Ne commence pas à modifier ton film, à changer une réplique au nom des événements, ça n’a pas de sens”. Je savais que ce film serait compliqué, non seulement à financer, mais aussi à tourner. Une fois, en faisant les repérages, j’ai expliqué que ça parlait d’une bande de faux monnayeurs parce que, dès qu’on évoquait le thème, les mairies refusaient de nous autoriser à tourner, on ne trouvait pas d’appartements, même les particuliers disaient : “Non, je veux pas d’histoire avec eux…” Après, le parcours problématique a continué, notre distributeur a rendu le film… Pour des raisons, d’ailleurs, que je trouve assez honnêtes. Au départ, le projet pouvait être vendu comme un polar et, d’un coup, ça devenait un film politique. Or, ce distributeur pensait ne pas savoir s’occuper correctement d’un film plus en prise avec un sujet de société. Mais derrière, ça a été un cauchemar, parce qu’on a rencontré beaucoup de distributeurs dont c’était, comme on dit, davantage la “came”, et tous ont passé la main : il y avait une peur totale, irrationnelle. J’ai entendu tout et n’importe quoi : “On va avoir des attentats dans les salles…” Je leur répondais : “Mais attendez ! S’ils font des attentats pour ça, il va falloir assassiner tout Paris !” Et j’ai eu droit à “Regarde ce qui s’est passé avec Batman, ce gars qui est rentré dans la salle…”, “Ils vont plastiquer les bureaux”, “On va se faire hacker, comme avec la Corée…” En fin de compte, les choses se sont tassées, et c’est un distributeur anglais qui nous a suivis. C’est d’ailleurs leur premier film français… Je pense qu’en tant qu’Anglais, ils ont beaucoup mieux réagi à ce genre de film – qu’il ont davantage l’habitude de faire -, qu’on pourrait qualifier de polar sociétal. Le film a ainsi été arraché à l’enfer de l’incertitude auquel il était condamné il y a trois mois.

Avec le concept de l’e-cinéma et l’arrivée sur le marché de la VOD de Netflix, on a l’impression qu’il y a plus d’opportunités pour le cinéma de genre en France. Un film comme Dealer, par exemple, qui n’a pas trouvé de distributeur en salles, a été acheté par Netflix pour tous les territoires où ils étaient implantés…

Oui, c’est une opportunité. À partir du moment où Netflix et le e-cinéma pourront investir autant d’argent que les distributeurs… Made in France, on l’a fait avec assez peu d’argent, mais le sujet s’y prêtait. Dans la mesure où je racontais l’histoire d’une bande de guerriers amateurs, il allait de soi que les scènes d’action étaient celles de gens maladroits : pour une scène de poursuite, il n’y avait pas de raison de tourner sur le périphérique avec 25 voitures. Mais si votre sujet ne s’y prête pas, vous aurez besoin d’un certain budget. Donc le jour où le e-cinéma, Netflix et la VOD pourront compenser ce que les distributeurs mettent sur les films, ce sera formidable. D’ici là, on va connaître une période de vaches maigres, parce que le cinéma français aujourd’hui est dans une drôle de complexification : ce qui intéresse un distributeur n’intéresse pas forcément les chaînes cryptées, et ce qui intéresse les chaînes cryptées n’intéresse pas forcément les chaînes en clair… En-dehors de la grosse comédie qui est, depuis toujours, le genre absolu, depuis La Grande vadrouille au moins. Dès que vous partez sur d’autres genres, un mélodrame fantastique par exemple, et même si vous disposez d’un très beau casting, vous pourrez intéresser un distributeur, mais pas forcément Canal +, qui va vous dire : “Ah, non, le mélodrame, ce n’est pas ce que nos abonnés apprécient”. Et les plateformes de VOD vous diront : “Vous n’auriez pas plutôt un bon polar ?”. J’ai l’impression que le cinéma français se disloque un peu… Mon prochain film, qui est justement un mélodrame d’époque, avec Romain Duris et Marine Vacth, n’intéresse pas Canal+, pour les raisons que j’évoquais. Par contre, j’ai un distributeur qui est arrivé tout de suite, alors que sur Made in France, ils m’avaient dit : “Je ne mets pas d’argent, parce que c’est un sujet compliqué”. Donc, on est dans une situation complexe : le cinéma de genre coûte toujours un peu cher, parce que il y a des effets spéciaux, des coups de feu…

Ou alors, il faut être Gaspar Noé, disposer d’un mécène et d’une d’aura mondiale…

Oui, Gaspar fonctionne très bien à l’étranger. Mais il y a quelque chose de paradoxal : Gardiens de l’ordre, par exemple, n’a pas du tout marché en France, mais il s’est vendu dans 45 pays. Pas toujours en salles ; ça peut être, par exemple, sur une chaîne cryptée au Japon ou au Liban, mais il s’est vendu beaucoup. En revanche, une petite comédie française avec un casting français, et qui va faire un joli score, vous ne le vendrez nulle part.

J’allais comparer la situation de Made in France à celle du film de Diastème, Un Français. On avait l’impression que les exploitants ne voulaient pas du film, parce que le sujet les dérangeait. Du coup, le film a peiné à exister en salles, alors qu’il était obligé de passer par cette case.

Oui, mais de toute façon, la sortie en salles est devenue une convention. À partir du moment où les exploitants passent outre la loi – qui interdit de tels procédés – et décident de programmer Les Visiteurs 3 dans trois salles à la fois, à 13h, 13h30 et 14h, comme ça a été le cas avec Les Ch’tis, ça tue le marché. Je comprends qu’un exploitant ait envie de faire le plein d’argent avec des films familiaux et populaires, mais à partir de là, que faire d’un film commeMade in France, qui pour eux n’est pas immédiatement rentable ? Après, le téléchargement aussi est un problème. Moi, pour être honnête, je n’ai pas de problème avec ça, parce que je fais des films pour qu’ils soient vus, mais j’ai envie de dire aux gens : “Téléchargez La Guerre des étoiles, les gros films des majors, les productions Marvel, c’est pas grave : ils font déjà des milliards de bénéfices. Par contre, il faut que vous sachiez que, quand vous téléchargez un Gaspar Noé, vous risquez de le faire crever.” Chaque cinéaste indépendant qui fait des films, disons, singuliers, vit tout de même de ses recettes, ou du moins tourne grâce à celles-ci. Plus un film comme It Follows – que j’ai adoré – fera de recettes, et plus son metteur en scène aura des chances de tourner son projet suivant. Donc, si vous aimez It Follows, ne le téléchargez pas, ou débrouillez-vous ensuite pour acheter le DVD. Moi, je trouve que c’est très sain de télécharger les films des majors. Je me souviens que, dans un article, un type disait : “Les téléchargements de Star Wars nous ont fait perdre un milliard et demi de dollars”. Mais comment le savent-ils ?

C’est une estimation.

Mais comment peuvent-ils estimer qu’un gars qui télécharge aurait forcément payé sa place ?

C’est leur logique de base qui est biaisée.

Je me souviens d’une réunion, sous Chirac, sur le téléchargement et la façon de l’interdire. Il y avait les producteurs et les réalisateurs des plus gros succès de l’année… Ça va, quand tu as fait 8 millions d’entrées, ce n’est pas grave que des gens téléchargent ton film : tu as gagné de l’argent, tu pourras tourner le prochain… On ne tue pas la création d’un gros film fantastique en le téléchargeant. Mais en téléchargeant It Follows, si.

Tout est une question d’échelle. La question sur le cinéma de genre tient aussi, par exemple, au couronnement cannois d’Audiard avec Deephan. DansChroniques d’une mutation, vous parliez justement d’Un prophète, en expliquant que c’était à la fois un film de genre et une oeuvre totalement “auteurisante”, et que c’était donc le meilleur des deux mondes.

Oui, mais le problème, et il n’est pas nouveau, c’est qu’à chaque fois que je veux faire un film, on me dit : “Le polar, en France, ça ne marche plus”. Quand je parle d’Audiard – je vous jure que c’est vrai -, on me répond : “Non, mais Audiard, c’est pas du polar, c’est du Audiard”. C’est fascinant : on sort la personne du genre pour continuer à dire que ça ne marche pas. Mais les gens avec qui vous parlez, le plus souvent, n’ont aucune culture du genre.

Ou alors, si cette culture du genre existe chez les auteurs, elle n’apparaît pas dans le paysage français mais plutôt à l’étranger, en festival.

Si Audiard était écrivain, il aurait d’abord été publié, comme Manchette, dans la Série noire. C’est un auteur de polar, et il n’y a rien d’indigne dans cette définition. Simenon a quand même majoritairement écrit des romans policiers, et Stephen King des livres fantastiques.

Avec la Palme attribuée à Dheepan, on donne l’impression de récompenser un film d’auteur en opposition au genre, ce qui n’est pas le cas.

Je peux comprendre que le polar qui singe les films américains ne marche plus en salles. Mais les financiers à qui j’essaie d’en parler s’en foutent. En France, il n’y a que le polar social qui puisse marcher. C’est le cas de La Haine, qui est un néo-polar, de Polisse, du Prophète… C’est le cas du Petit lieutenant, du Convoyeur, de 36 quai des Orfèvres. Quand un polar s’appuie sur un fait de société, ça frémit : le public français aime qu’on lui raconte sa culture, sa société…

Propos recueillis à Paris par Michael Ghennam.