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Entretien avec Jean-Marie Villeneuve À propos de l'autoproduction

Jean-Marie Villeneuve est apparu sur notre carte du cinéma en 2014, par le biais d’un message privé sur Facebook : “Bonjour. Je lis de temps en temps vos critiques dans Les Fiches du Cinéma et je me dis que vous pourriez être intéressé par mon long métrage entièrement auto produit :­ Tout est faux….” Suivait un lien de visionnage. Et comme effectivement ça pouvait nous intéresser, on avait lancé le film. Bonne surprise : Tout est fauxn’avait pas pour lui que le seul mérite d’exister, mais aussi de l’ambition, de l’originalité, un univers, une exigence quant à la forme, une habilité certaine à tirer le meilleur parti de l’avalanche de contraintes à laquelle le soumettait son économie. On a parlé du film.D’autres journalistes, pendant ce temps, faisaient le même parcours. Sans distributeur, sans structure de production, sans réseau, accroché à aucune locomotive, Villeneuve pilotait seul son film et employait les moyens de l’époque pour trouver une bretelle de sortie sur le circuit fermé de l’anonymat et de la marginalité.

Cette démarche c’est un parcours très solitaire, mais néanmoins pas unique en son genre. Depuis plusieurs années, en marge du système officiel, se compose une petite galaxie de film “faits autrement”, le plus souvent en autoproduction, en dépit des aides et des autorisations qui ne viennent jamais. Peu à peu, des petites planètes apparaissent sur la carte générale du cinéma français. Certaines sont plus ou moins proches du soleil de l’officialité. D’autres évoluent dans des sphères plus lointaines. Certaines gravitent autour d’un même orbite, d’autres tracent la route sur des trajectoires autonomes. Certaines parviennent à traverser fugitivement le ciel du festival de Cannes, le temps de briller un peu pour signaler leur position. Et puis d’autres pas. Il y a comme ça une petite planète qui s’appelle Nicolas Sornaga (voir ici). Il y a une petite planète qui s’appelle Djinn Carrenard. Il y a une petite planète qui s’appelle Thierry Poda (voir ici). Il y en a une qui s’appelle Jean-Luc Herbulot, une autre qui s’appelle Pascal Tessaud. Il y a la volée de petites planètes mises en orbite ensemble par un mémorable dossier dans les Cahiers du cinéma en 2013 : Justine Triet, Antonin Pertjatko, Thomas Salvador, Yann Gonzales… Et puis il y a une planète qui s’appelle Jean-Marie Villeneuve.

Le phénomène existe. On en parle. Périodiquement, il y a ici ou là un article, une émission de radio, un dossier (récemment encore dans Trois couleurs). Et pourtant, au jour d’aujourd’hui, fondamentalement la situation n’a pas changé. Quelque chose ne s’étant pas encore véritablement dévérouillé dans les esprits, les carnets de chèques des financiers et les portes des salles ne s’ouvrent pas davantage qu’avant pour ce cinéma-là.
Suivre ce que font ces cinéastes qui avancent contre le vent, c’est donc essayer de faire savoir le plus possible deux nouvelles : une bonne et une mauvaise. La bonne, c’est que des choses sont possibles, et de plus en plus, que ce soit en termes de production, de création, de diffusion. La mauvaise, c’est que ces possibilités continuent à être globalement refusées par le système, et donc contenues, empêchées. Or l’enjeu de tout cela, faut-il le rappeler, c’est le renouvellement. C’est l’arrivée dans le paysage d’autre noms, d’autres têtes, d’autres styles, d’autres inspirations, d’autres propositions, d’autres envies et d’autres façons de faire, pour que tout cela interagisse avec l’existant, crée de la stimulation et élargisse le champ des possibles. Et ce renouvellement, si peu encouragé, au fond tout le monde a besoin qu’il advienne. Pour le moment ceux qui s’impatientent, ce sont les cinéastes, parce qu’ils sont à la peine, et les critiques, parce qu’ils s’ennuient. Mais il est étonnant que les responsables, dans les structures de production, au CNC, chez les distributeurs, chez les exploitants, dans les festivals, n’aient pas une conscience plus vive de ce que, eux aussi, ont tout à gagner à cette injection de vitalité dans un business qui a perdu son souffle à force de lourdeur et d’immobilité.

En septembre 2014, Tout est faux est sorti dans une salle parisienne. Le film a été peu vu sans doute, mais il a existé. Qu’est-ce qui se passe ensuite ? Que devient Jean-Marie Villeneuve ? En décembre, un nouveau message apportait des nouvelles : “Voici mon nouveau film, AXN.Un court métrage de 20 minutes assez abstrait.” Fragment ou annexe d’un projet plus ambitieux – qui serait probablement plus une série qu’un film – AXN est effectivement un objet étrange et assez envoûtant. Un homme, face caméra, répond à une interview avec la voix d’une femme. Des morts circulent en barque. Un homme et une femme procèdent à un échange de mallettes sur les marches de la grand bibliothèque. Des couples se font et se défont. Des meurtres ont lieu. De mystérieux coups de téléphone sont échangés… Un cauchemar se met en place, dont la logique interne apparaît et disparaît au gré des fortes lumières et des ombres épaisses que distille un noir et blanc aux contrastes tranchants. Quand les dialogues et les acteurs sont souvent le moteur des films faits sans argent – leur énergie permettant de compenser les défaillances de la technique – celui-ci, bien qu’étant fait avec rien, réussi à tenir le pari de tout miser sur les atmosphères, le mystère, le visuel. Ce film montre une autre facette du travail de Jean-Marie Villeneuve et un autre exemple de ce qu’il est possible de faire dans un système de production alternatif. On espère qu’il parviendra à se frayer un chemin jusqu’à vos yeux. En attendant, parlons-en un peu avec Jean-Marie Villeneuve. Voyons où nous en sommes.

 

Comment as-tu fait ce film, pourquoi un court à nouveau ?
J’ai commencé à tourner en janvier 2014. Après Tout est faux, qui était mon premier film un peu réaliste, avec des situations à peu près normales (malgré deux ou trois touches de surréalisme), j’avais envie de faire quelque chose de plus formel, de plus abstrait. Sur Tout est faux, en voulant raconter quelque chose de l’époque, j’étais dans un cinéma qui allait peut-être un peu moins loin que ce que j’ai fondamentalement envie de faire. Donc j’avais ce besoin. Dans un premier temps j’ai écrit la scène de l’interview, d’un jet, sans la retoucher. Puis je je suis parti avec mon acteur pour la tourner sous un pont, sur le canal de l’Ourcq. Je l’avais repéré quand je courais dans ce coin-là, et, dans la logique de Tout est faux, je m’étais dit : puisque je n’ai pas de moyens, donc pas de possibilité de faire des lumières, cet endroit-là sera pas mal parce qu’il y a des lumières qui peuvent donner quelque chose. Une fois que j’ai eu ces images, j’ai demandé à une actrice de les doubler, parce qu’il fallait que je teste, que je vois si l’idée fonctionnait ou si c’était ridicule. Et là, en plaçant les voix, j’ai eu le sentiment qu’il se passait un truc. Il m’a semblé que j’avais une scène qui était à peu près à la hauteur de ce que j’avais dans la tête. À partir de là j’ai trouvé l’élan pour faire la suite, mais sans trop savoir où ça allait me mener.

Tu avais ta propre caméra ?
Oui. Pour Tout est faux c’était une caméra de reportage, une Sony Z1, et là je suis passé à un appareil photo, le Canon 7D (niveau en-dessous du 5D), qui permet de travailler avec différentes optiques, de jouer sur la profondeur de champ, éventuellement d’avoir un grand flou derrière mon personnage, ce que je n’avais pas du tout sur Tout est faux, et qui peut justement donner l’impression qu’AXN fait plus cinéma. J’ai acheté l’appareil d’occasion, et avec les deux objectifs et le trépied j’en ai eu pour 2000 euros. On peut donc dire que c’est le budget du film. Autrement dit, c’est à peu près le même que pour Tout est faux.

Tu as décidé tout de suite de le faire en noir et blanc ?
Oui. Pour deux raisons. La première est artistique. Parce que le noir et blanc permet d’aller vers cette espèce d’abstraction que je recherchais. Et puis la seconde est financière. Dans une interview où on lui demandait pourquoi il continuait de tourner en noir et blanc, Philippe Garrel avait répondu que c’est parce que quand on n’a pas d’argent, ça reste ce qu’il y a de plus facile à éclairer et à étalonner. Ce qui est vrai. Moi, je n’ai pas de chef opérateur, je fais moi-même mes lumières (avec des compétences un peu limitées), donc je sais que si je fais du noir et blanc, je vais beaucoup mieux m’en sortir.

Ensuite, comment s’est développé le film ?
J’ai tourné au fur et à mesure. Ce qui, à un moment donné, m’a bloqué, ce sont les scènes en barque. Comment réussir à faire deux séquences dans deux endroits différents avec la même barque ? Comment déplacer une barque de 5 mètres de long pour l’emmener du canal de l’Ourcq au bois de Boulogne sans un centime ? J’ai envisagé plusieurs solutions. Et puis, c’est seulement au bout d’un an que l’un de mes acteurs m’a dit que son père avait des clients conducteurs de camions qui lui devaient des services. Et finalement, ça s’est fait : ces mecs, gratuitement, sont venus chercher la barque au bois de Boulogne et l’ont ramenée sur le canal à 2h du matin. J’ai donc juste payé la location de la barque : 150 euros. Encore une fois, c’est l’absence de moyen qui a reporté le truc. Sinon AXN aurait peut-être été fini avant même la sortie de Tout est faux.

 

Maintenant, comment envisages-tu de faire vivre le film ?
En cours de tournage, j’ai envoyé à une cinquantaine de boîtes de production le scénario accompagné de deux séquences (celle de l’interview et celle qui se passe à la bibliothèque François Mitterrand) qui étaient prêtes et qui pouvaient présenter l’atmosphère du film. Je mettais aussi en avant Tout est faux, sur lequel il y avait eu pas mal de presse, pour voir si je recevais plus de réponses qu’auparavant grâce à cela. En effet, j’ai eu un peu plus de réponses, mais toutes négatives, et toutes accompagnées de la même explication : “ça ne correspond pas à notre ligne éditoriale”. Je les ai questionnés pour savoir ce que ça sous-entend. Et en fait, ça signifie qu’ils ne trouveront pas de financement pour un projet aussi abstrait : pas de chaînes télé, pas le CNC. Avec un film comme celui-là, ils n’ont pas cette fameuse thématique claire qui rassure tout le monde…. Maintenant que le film est fini, je l’ai envoyé à tous les festivals de catégorie 1 référencés au CNC, en France et à l’étranger (Montréal, Bruxelles, Barcelone…). On va voir ce que ça donne. J’ai déjà reçu le refus de Clermont-Ferrand, mais j’ai l’habitude : ça doit être le cinquième ou sixième film que je leur envoie…

Les refus sont argumentés ?
Non. Mais c’est assez compréhensible : ils reçoivent 1 700 films pour 55 sélectionnés, ils ne peuvent pas se justifier pour tous. Mais en tout cas, ce dont je suis convaincu, c’est que l’autoproduction, même s’ils disent le contraire, reste un malus. À Clermont-Ferrand, par exemple, il n’y a que deux courts sans boîte de production sur les 55 sélectionnés.

Quand tu envoies des films à des festivals, c’est avant tout un enjeu de notoriété, de carte de visite, ou est-ce qu’il y a un réel enjeu financier ?
Dans un monde idéal, il y aurait un achat d’Arte et un court me rapporterait 5 000 €… Mais pour moi l’enjeu premier, c’est que le film soit vu. Ensuite, la présence du film dans un grand festival peut être l’occasion de rencontrer un producteur. C’est l’occasion d’entamer la discussion avec des décideurs sur la base d’un film qui a du crédit parce qu’il est passé là. C’est ça le truc : on court après le crédit. La dernière étape, qui serait un gros bonus, c’est de gagner de l’argent, de passer sur une chaîne, mais ce n’est pas ce qui me ferait vivre sur le long terme. C’est donc la dernière de mes préoccupations. Si j’avais le choix entre gagner 5 000 € pour passer sur une chaîne inconnue et passer sur Arte gratuitement, je choisirais Arte sans hésiter, pour gagner du crédit.

Le court-métrage est-il encore une bonne rampe de lancement vers le long ?
Non. L’autre jour, dans la revue Trois Couleurs, dans un dossier sur le nouveau cinéma, j’ai lu un entretien où Katell Quillévéré parlait de ça et disait que dans les années 1980-90, quand ton court-métrage était remarqué dans un grand festival, tu avais presque automatiquement une aide au long qui s’enchaînait. Mais ce n’est plus du tout vrai aujourd’hui. Ce qui voudrait dire qu’on ne fait plus entrer de nouveaux cinéastes dans le milieu du long. Mais en même temps, déjà dans le milieu du court, dans les grands festivals, on a le sentiment que 75 % des films sont déjà placés quoi qu’il arrive (parce que ce sont des amis, des habitués…), et qu’en postulant, on ne joue que sur les 25 % qui restent.

Est-ce que pour toi le bilan de l’expérience Tout est faux est positif ?
Oui. Le film a existé, mais ce qui m’embête, c’est qu’il n’existe que dans un archi-microcosme parisien : il n’avait pas de distributeur, donc il n’a eu qu’une seule salle en France, trois soirées en Bretagne, et c’est tout. Quand je l’ai envoyé à Arte, ils m’ont répondu qu’ils ne pouvaient pas le prendre parce qu’il n’avait pas eu de vraie sortie. Même quand la presse parle de films autoproduits, comme Rengaine, Donoma ou Brooklyn, il n’est jamais cité. Sans doute parce que ces trois films ont été à Cannes, et pas mon film… Donc l’expérience est belle, mais elle n’a pas provoqué de miracle. Mais c’était aussi important pour moi de le faire. Ça a été un peu mon école du cinéma. Je viens de nulle part. Je ne savais même pas ce que c’était qu’un diaph sur une caméra avant de tourner Tout est faux. Mine de rien, ça m’a servi à acquérir une forme de confiance en moi, de sorte qu’aujourd’hui je ne me sens pas un imposteur quand je demande des financements. Je sens que je peux faire un bon film. À l’époque, j’avais encore des doutes.

Tout est faux est disponible sur la plateforme de VOD Universciné… Penses-tu que ce mode de diffusion puisse être une solution viable aux problèmes de distribution que rencontrent les films autoproduits ?
Personnellement je n’y crois pas. En tout cas, dans mon cas, ça n’a rien donné. Ils ont eu 19 téléchargements en 6 mois. Mais je m’y attendais. La logique de l’internaute n’est pas du tout là aujourd’hui. Personne dans mon entourage ne télécharge des films en payant. Internet reste, dans l’esprit des gens, une zone de gratuité. Tout est faux n’est pas disponible en téléchargement illégal, mais j’aimerais presque qu’il le soit : ça voudrait dire qu’il aurait franchi un cap !

Tu ne penses pas qu’il y aurait un coup à jouer en misant sur un effet de groupe ?
Oui ce serait bien. Je l’avais d’ailleurs suggéré à quelques-uns de mes collègues, comme Pascal Tessaud, Dan Bronchinson, Djinn Carrénard… Parce que là il y a un petit truc qui se passe. Donc si demain on devient une espèce de collectif évident, peut-être qu’on peut faire entendre certaines chose. Pour moi, l’idée ce serait que l’un de nous entre au CNC dans une cellule particulière dédiée au cinéma fait comme ça. Parce qu’aujourd’hui, dans les commission, tout repose entièrement sur l’écrit. Donc si tu n’es pas hyper doué là-dedans, ou si tu fais un cinéma hyper visuel, c’est mort. AXN, par exemple, est un film dont je peux tout à fait comprendre qu’à la lecture du scénario on n’ait pas envie de le financer. Il faut voir à quoi ça ressemble. Il serait donc nécessaire de faire admettre au CNC que là il y a un truc à faire émerger. D’autant que ça ne couterait pas des millions : il suffirait de mettre dans un bureau une ou deux personnes qui recevraient tous ces projets-là. C’est important que quelque chose comme ça existe, parce qu’il faut que les gens aient le sentiment que c’est possible. Je pense que personne ne se lance dans le long métrage en autoproduction, parce qu’ils se disent qu’il n’y a aucune perspective de diffusion à l’arrivée. Or, c’est tellement dur de faire un film que si on pense qu’il n’y a rien à attendre au bout, c’est très difficile de tenir.

Propos recueillis par Nicolas Marcadé