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David Bowie Cracked Actor

Dans la nuit, une voix sort d’une radio : “Et maintenant, pour Christophe qui habite le 5ème de la part de Juliette qui habite le 1er, L’Amour Moderne par David Bowie”. Une batterie tonitruante ouvre le morceau, un travelling latéral prend peu à peu de la vitesse, accompagnant Denis Lavant dans une course amoureuse, extatique et exténuée. Les palissades en arrière plan s’animent en un effet cinétique qui peut figurer le déroulement de la pellicule. Ces deux petites minutes d’éternité sont extraites de Mauvais Sang de Leos Carax. Et c’est pour moi l’inscription la plus belle et la plus profonde de l’entité Bowie, (en tant que sujet de fascination, génie musical, vulgarisateur virtuose) dans l’imaginaire cinématographique.

L’Homme qui venait d’ailleurs et Furyo mis à part, les apparitions de Bowie à l’écran furent malheureusement peu convaincantes. Il a beau avoir misé sur la composition en interprétant des personnages aussi divers que Ponce Pilate (La Dernière tentation du Christ), l’inquiétant Philip Jeffries (Twin Peaks), Nikola Tesla (Le Prestige), ou même le Roi Heureux (Bob l’Eponge), il y avait en permanence quelque chose dans son jeu qui résistait au naturel comme à l’identification. L’aura de Bowie la star brouillait le regard du spectateur. S’il est toujours parvenu à se régénérer et se renouveler par le filtre de ses différentes directions musicales, au cinéma, bizarrement, Bowie ne pouvait se détacher de Bowie.
Le film de Nicholas Roeg, L’Homme qui venait d’ailleurs, peut ainsi être appréhendé comme un élément d’un vaste mouvement créatif entrepris par Bowie à partir de 1976 et qui l’emmènera, sans reprendre son souffle, jusqu’à Berlin, deux ans plus tard. Le Thin White Duke vampirisa le film (et son personnage Thomas Newton), pour l’intégrer dans sa propre démarche artistique. Il en extrait des images pour illustrer les pochettes de Station to Station et Low, dont la deuxième face est en partie issue d’un projet avorté d’illustration musicale du film. Quant à Furyo, présenté à Cannes en 1983, un mois après la sortie de Let’s Dance, il est un des éléments déclencheurs d’une explosion médiatique savamment préméditée. Le film s’accordait parfaitement avec les domaines de prédilection du Bowie de 1983, réunissant le Japon et l’Angleterre dans sa production et son interprétation, magnifiant l’ambiguïté, les relations troubles, qu’elles soient interculturelles ou interindividuelles. Son jeu appliqué et maniéré servait les intentions de Nagisa Oshima qui s’amusa à capter plutôt le côté Bowie du major Jack Celliers.

Bowie au cinéma, on préfère donc penser que c’est I’m deranged sur le générique de Lost Highway, Heroes qui fait décoller Le Monde de Charlie, Jean Genie qui fascine Ian Curtis qui fascine Anton Corbjin dans Control, et bien sûr Modern Love. A chaque fois, la musique met en mouvement, provoque une mobilité qui ne s’arrêtera qu‘avec la toute dernière note. Les images semblent se soumettre à la musique, choisissant de s’assujettir à la puissance visuelle des atmosphères.
En effet, il se pourrait bien que quelques uns des plus beaux films de Bowie se trouvent déjà dans ses albums. Car il y a du cinéma et un vrai talent de mise en scène sonore dans Space Oddity, évidemment inspiré par le film de Kubrick, ou After all, Time, ou Teenage Wildlife. Avec les albums Ziggy Stardust, Diamond Dogs, la face B de Low, et Blackstar, Bowie a travaillé en cinéaste la technique du montage, les effets dramatiques et les contrastes. Un exemple génial parmi tant d’autres : Rock’n’Roll Suicide, court métrage musical à forte évocation visuelle de 2 mn 55.
Il existe un long métrage dans lequel David Bowie est impressionnant du début à la fin. C’est le documentaire de D. A. Pennebaker sur le dernier concert de Ziggy Stardust, réalisé en 1973. Cette mise à mort scénarisée d’une de ses créatures résonne étrangement aujourd’hui, à l’heure de sa disparition. His Death serait-elle aussi la composante d’un ultime geste artistique ? Si on en arrive à se poser ce genre de question, pas de doute, cet homme venait d’ailleurs. D’ailleurs, il y est retourné.