Rechercher du contenu

Les premiers grands Wiseman : l’idéal démocratique américain à l’épreuve du concret Intégrale Frederick Wiseman : 1967-1979 - Vol. 1

Depuis la seconde moitié des années 1960, à raison d’un film par an tourné selon des principes immuables et souvent destiné à informer sur une institution américaine, Frederick Wiseman construit l’œuvre immense qui fait de lui l’un des plus grands documentaristes vivants. En cette fin d’année, l’annonce par la publication de ce premier volume, d’une intégrale en trois coffrets édités par Blaq Out est assurément un événement. L’approche étant logiquement chronologique, cette livraison hivernale, avant celles des printemps et automne prochains, contient les treize premiers films du cinéaste, réalisés entre 1967 et 1979. Au-delà même de l’aspect qualitatif, cette initiative, qui permet de rendre enfin accessibles la plupart d’entre eux, mérite nos applaudissements. Jusque là, seul le premier, Titicut Follies, était en effet régulièrement diffusé chez nous et largement connu. Trop spécifiquement américain, trop exigeant et trop long, le reste ? L’intérêt de l’ensemble vient, au contraire, de là.
Ces films nous plongent la tête la première dans une prison psychiatrique du Massachussetts (Titicut Follies), dans un commissariat de Kansas City (Law and order), dans un hôpital et un centre social de New York (Hospital, Welfare), dans un tribunal pour mineurs de Memphis (Juvenile Court), dans un lycée supérieur de Philadelphie (High School), dans un centre d’expérimentation sur les singes (Primate), dans une entreprise d’abattage du Colorado (Meat) et dans un monastère du Michigan (Essene). Ils nous font aussi coller aux basques des militaires américains, ceux qui font leurs classes dans le Kentucky (Basic Training) et ceux qui vivent, surveillent et s’exercent à l’étranger, au Panama (Canal Zone), dans le Sinaï (Sinai Field Mission), en République Fédérale d’Allemagne (Manœuvre). Ce que propose Wiseman est de l’ordre de l’immersion, en noir et blanc sans apprêt, sans préparation préalable et sans commentaire.

A peine le temps de profiter d’une poignée de secondes d’introduction que nous voilà dans les couloirs d’un lycée ou dans un bureau. Devant Juvenile Court, on compte sur les doigts d’une main les plans d’extérieurs, ceux-ci étant placés, en une implacable logique, au début et à la fin du film. Entre temps, nous restons cloîtrés dans le tribunal, dans les bureaux, la salle d’attente, la salle d’audience et le centre de détention provisoire. L’entrée dans Hospital, elle, se fait même directement par le bloc opératoire, en pleine intervention, bistouri en action. Chez Wiseman, si les lieux sont nommés, ils le sont tardivement, au détour d’une discussion, et c’est au spectateur de trouver sa place et de tenter de se repérer. Lorsque le sujet est complexe et qu’il faut tout de même donner un minimum d’informations, comme c’est le cas dans les domaines militaires et géopolitiques, le documentariste va au plus simple : il intègre au bout de quelques minutes immersives un exposé de la situation effectué par un intervenant à un public choisi, dans la longueur et une bonne fois pour toutes. Dans Canal Zone, il feint pour commencer de se lancer dans un reportage touristique sur le canal du Panama mais il ne tarde pas à quitter cette voie facile pour n’avancer ensuite que par associations d’idées, sauts d’un lieu à un autre, rencontres libres.

Cette approche singulière produit un cinéma mosaïque, où règne la prise sur le vif. Les échanges avec le cinéaste, même de regards, sont bannis et aucun discours ne se fait pour la caméra. Accumulant une masse considérable de rushes, Wiseman, réalisateur, producteur et monteur de tous ses films, doit trouver sa voie au fur et à mesure et construire chaque documentaire dans sa salle de montage, sans idée préconçue. Il assurait en 1998, dans un entretien pour Positif : « Aucun de mes films ne reflète mon attitude générale à l’égard de l’humanité, que j’aurais bien du mal à définir. Ce sont des réactions à un lieu spécifique. »
Comme les mêmes règles de réalisation sont en vigueur depuis le fameux Titicut Follies de 1967, les plus anciens de ses films ne sont pas les moins impressionnants. L’époque resurgit telle quelle, de manière saisissante (tout le monde fume tout le temps et n’importe où), parfois amusante (les comportements et les choix vestimentaires mobilisent beaucoup d’énergie dans les échanges entre les responsables éducatifs et les élèves dans High School). Surtout, Wiseman, s’inscrivant clairement dans le courant du « cinéma direct », profite de ce moment particulier où, grâce aux progrès des techniques de prises de son, la réalité a pu être approchée au plus près. Nous avons alors l’impression de voir certains lieux arpentés pour la première fois caméra à la main. Ce n’est certes pas le cas dans Basic Training, le moins surprenant de l’ensemble sans doute, le cinéma ayant en effet beaucoup donné sur le terrain de l’apprentissage militaire. Dans sa construction, c’est d’ailleurs presque un film de fiction, avec ses micro-récits, ses personnages récurrents, ses trajectoires diverses, et sa progression classique, de l’arrivée des appelés à la remise des diplômes en fin de classes. Mais ailleurs, la sensation d’inédit domine. Jusqu’à bousculer sérieusement parfois.

S’en tenir à la réalité, c’est montrer aussi les soirs de beuverie d’un groupe de texans désœuvrés loin de leurs terres ou bien un gamin vomissant tripes et boyaux à l’hôpital, complètement paniqué pendant un « bad trip« , ou encore le déballage raciste et incontinent d’un pauvre vétéran devant un policier noir parfaitement calme. De par son sujet, Hospital est évidemment particulièrement brutal, Wiseman ne nous épargnant pratiquement rien et nous éprouvant tout du long. La crudité des images et l’accumulation de souffrances, alcool et drogues n’aidant pas, en font un film viscéral, où la description du fonctionnement institutionnel se trouve relégué au second plan, derrière les émotions fortes. La misère c’est aussi et avant tout le constant manque d’argent, toujours clairement pointé. En suivant jusqu’au bout Hospital, on aboutit à la mort, comme Primate et même High School : l’année 1968, les dernières séquences de celui-ci le montrent, n’est pas seulement marquée par les problèmes de longueur de jupes, mais aussi par la guerre du Vietnam qui aspire la jeunesse des États-Unis.

Au lycée comme à la caserne, une nation assure ses bases et son avenir. Dans High School, les séquences consacrées aux discussions sur les règles à suivre et sur les orientations professionnelles et morales sont plus nombreuses que les séquences de cours. D’ailleurs, Wiseman a l’habitude de se placer au plus près des individus qui parlent ou écoutent, et par conséquent de délaisser les plans généraux. Ce qui l’intéresse dans les lieux institutionnels qu’il filme, c’est la circulation de la parole, autorisée ou non, et pas le décorum. Il observe comment ceux qui y travaillent et ceux qui s’y trouvent encadrés, peuvent éventuellement garder une liberté individuelle. Le but des documentaires de Wiseman est d’ausculter la démocratie à l’Américaine, de façon à déterminer quel est l’écart entre l’idéal qui la fonde et la réalité, au sein de ces institutions qui formatent les esprits et les corps pour le bien de la société entière (voire de l’Humanité). Ce thème de la norme et de son refus déboule dès que l’on s’intéresse à l’armée. Dans Basic Training, il s’étale à l’écran et n’a pas besoin d’être débusqué ou métaphorisé, dans ces discussions rendues impossibles par la nécessité de l’obéissance. Les scènes de bureaux au milieu desquels tombent punitions et arrêts abondent comme dans High School. Essene, qui décrit un petit univers religieux aux règles strictes, se pose en fait, lui aussi, comme un film-miroir de Basic Training, avec son alternance de rituels et d’occasions de singularisation, de prières et chants collectifs et de longues conversations en groupes restreints sur le positionnement moral de tel ou tel dans la communauté.


Dans l’ambiance militaire, Wiseman aiguise son regard ironique. Lorsqu’il suit en RFA un bataillon américain venu effectuer de grandes manœuvres sous l’égide de l’OTAN, il place brièvement sa caméra sous un tank, par fantaisie sans doute, pour offrir un plan typique du cinéma de guerre. Dans ce Manœuvre, il filme des militaires en train de jouer à la guerre, comme si celle-ci avait été déclarée aux Soviétiques. Surdramatisé par les gradés devant la presse ou leurs subordonnés, l’épisode pseudo-guerrier ne donne en fait à voir que des soldats en attente, des échanges polis avec les agriculteurs allemands inquiets de voir leurs fossés défoncés par les tanks, quelques tirs à blanc et de vaines discussions stratégiques. En apparence neutre, la réalisation en dit long. Canal Zone joue sur la même corde de l’ironie, avec moins d’efficacité toutefois. Dans ce cas, les Américains trainent leurs névroses au Panama. Leur communauté est plaquée sur une autre, la remplace en s’ennuyant à la pêche ou au ball-trap comme à la maison. Quelle portée peuvent avoir alors ces discours réguliers sur la grandeur des Etats-Unis et l’universalité de leurs valeurs ? La réflexion se poursuit avec Sinai Field Mission, documentaire dans lequel la géostratégie est mise en pratique à l’échelle des postes de surveillance du Sinaï, notamment lorsqu’un soldat israélien se plaint auprès du responsable de la mission américaine de l’application trop stricte d’un règlement de l’ONU. Dans le cadre très cinématographique du désert, étendu et ennuyeux, Wiseman renseigne sur la confusion entre militaires et civils, entre administrations d’état et entreprises privés, qui accompagne l’expansion des valeurs US. Là aussi, l’impression d’une levée de voile sur des activités peu ou pas montrées d’ordinaire est forte. Et comme souvent, la vision est porteuse de peu d’optimisme. Mais au moins, se dit-on, ces institutions se laissent regarder…
Il est vrai qu’avec Wiseman, elles ont l’assurance de ne pas être caricaturées, ni attaquées de front sans recul à travers quelque discours lourdement didactique. Dans Hospital, un gynécologue noir ausculte une patiente blanche. Dans certains états américains, évidemment, la scène n’est pas passée. Or, elle est déroulée très naturellement, sans appui. Elle signale certes un moment fort mais « à la réflexion », derrière la puissance du temps réel qui s’écoule. De même, il est possible de tourner de l’œil au cours du visionnage de Primate, qui se termine sur la longue dissection d’un singe. Les scientifiques n’ont pas choisi cette famille d’animaux pour rien et Wiseman non plus. Cages et expérimentations font froid dans le dos mais renvoient aussi à d’autres horreurs humaines. Pour autant, Primate n’est pas un tract. Il réalise juste l’exposition d’une opposition surprenante. Enregistrant froidement le travail scientifique, il montre un excès de matériel qui devient antinaturel : comprendre et servir la nature imposerait d’aller à son encontre, de la contraindre, de l’anéantir parfois. D’où l’émergence d’un humour « objectif » propre à la réalité, si terrible soit-il à l’occasion (avec ces images de singes encombrés de capteurs). On remarque que l’éthique de ces travailleurs de laboratoire n’est pas questionnée. Cependant, une réunion est montrée, qui tourne autour de l’idée très politique de l’inévitable part d’inutilité entrant dans la recherche fondamentale qu’il convient de préserver coûte que coûte. Le cinéaste ménage-t-il là la chèvre et le chou ? Aucunement. Il met plutôt à jour la grande complexité du réel et refuse l’univocité à son cinéma.
Cette préoccupation va l’entraîner progressivement à se poser la question de la durée. Avec Juvenile Court, son septième film, il double quasiment la longueur du métrage par rapport à ses précédents pour parvenir allègrement au-delà des deux heures, ce qui deviendra dès lors chez lui la règle, à quelques exceptions près. Dans ce cas précis, l’écoulement du temps se justifie pleinement : l’institution étudiée est judiciaire et implique donc d’assister à des entretiens poussés et des confrontations très argumentées. Le fait que des jeunes soient au centre des affaires traitées dans ce tribunal de Memphis, victimes ou accusés, charge évidemment d’intense émotion la pellicule. En un défilé de mômes, petits noirs dépassés, blancs accros à la dope, gamins trop intelligents ou pas assez mais toujours immensément fragiles, la succession des histoires de misère et d’abandon affectif et éducatif met à rude épreuve. L’accumulation et le respect de la durée sont nécessaires : ainsi est éclairé de manière époustouflante le mécanisme judiciaire enclenché par la loi écrite et les hommes qui la disent. Prenant le temps de revenir s’il le faut, quelques séquences plus loin, sur une affaire déjà abordée, Wiseman parvient à montrer des vérités que des dizaines de fictions américaines de procès ne faisaient qu’effleurer. L’effet est étonnant : plus le temps s’étire, plus le film acquiert de la densité. Nous voyons le président du tribunal multiplier les demandes d’avis et les interrogatoires avant de trancher, mais dans ce mouvement, plus les informations affluent, plus la complexité des choses augmente. Ce magistral Juvenile Court, avec ses longues séquences, dit ceci : décider d’une peine ne referme pas l’abîme. Il y a toujours quelque part, mêlé, du juste et de l’injuste.

Dans ce voyage documentaire au cœur de la démocratie américaine en treize films, toujours intéressants, régulièrement passionnants et souvent impressionnants, distinguons pour finir une autre station : Welfare, peut-être le chef d’œuvre de cette première période « wisemanienne ». Pendant près de trois heures, nous nous retrouvons dans un centre d’assistance sociale de New York avec ses vastes salles en espaces bien délimités par des guichets mais totalement ouverts, dans lesquels la confidentialité n’existe pas. Le brouhaha des voix recouvre tout et l’ambiance se fait particulièrement usante, ce que la prise de son retranscrit parfaitement. Face au melting pot des déclassés, l’administration apparaît débordée, incapable d’efficacité, tenue à bout de bras par des agents soumis à la pression de l’urgence sociale qui éclate en face d’eux à intervalles réguliers et chargés de réparer le décalage entre la réalité des vies accidentées et les obligations administratives. Cette urgence permet d’évacuer encore plus facilement qu’ailleurs l’idée de jeu toujours possible des protagonistes devant la caméra. Celle-ci n’est pas intrusive ni provocatrice et personne ne semble y prêter attention, l’habitude étant probablement celle d’une société de l’image et du spectacle. Wiseman a alors toute latitude pour rendre compte de la détresse sociale et montrer ce manège qui fait tourner de centre en centre et de bureau en bureau. La progression de Welfare est dramatique, à nouveau critique, peu optimiste, et entraîne quasiment jusqu’à un point d’explosion, là où, en tension extrême, la demandeuse, l’employée, le chef de service et le policier n’en peuvent plus. L’idéal se délite et les mailles du filet de protection ne tiennent plus.
Dans plusieurs de ces films, une femme ou un homme d’entretien traverse brièvement le champ en ramassant les déchets au sol et vidant les poubelles. Cette femme, cet homme, est-ce Frederick Wiseman qui, tel Hitchcock, signerait ainsi ses œuvres de sa présence ? Il disait à l’époque : « Je ne pense pas qu’il faille vendre la proie de la vie pour l’ombre du cinéma« , tout en reconnaissant que chaque documentaire portait en lui sa part de fiction. Il faudra voir dans les deux volumes suivants de cette intégrale, comment il a continué à montrer ces faces cachées des institutions américaines, même si l’on sait déjà que, ces dernières années, il a plus fréquemment tourné son regard, toujours aussi perçant, vers des pratiques artistiques et vers l’Europe, la France en particulier.

 

Intégrale Frederick Wiseman : 1967-1979 – Vol. 1

USA, 1968-1971 . 
Durée totale du coffret DVD : 1440 min
Sortie France du DVD : 1er décembre 2015
Format : 1,33 – Noir & Blanc – Son : Mono 
Langue : anglais – Sous-titres : français.
Prix public conseillé : 64,90 €
Éditeur : Blaq Out

Composition du coffret :
TITICUT FOLLIES (1967, 1H24)
Les conditions de vie à la Prison d’Etat pour criminels atteints de troubles psychiatriques de Bridgewater, dans le Massachussetts.
HIGH SCHOOL (1968, 1H15)
Le quotidien d’une école supérieure de Philadelphie.
LAW AND ORDER (1969, 1H21)
La vie quotidienne d’un service de police, dans un quartier « chaud » de Kansas City.
HOSPITAL (1969, 1H24)
Une vision des activités quotidiennes du Metropolitan Hospital de New York.
BASIC TRAINING (1971, 1H29)
Les classes du 16e bataillon US en 1970 dans le Kentucky, pendant la guerre du Viêt Nam.
ESSENE (1972, 1H26)
La vie quotidienne d’un monastère bénédictin dans le Michigan.
JUVENILE COURT ( 1973, 2H24)
Le quotidien d’un tribunal pour enfants de Memphis à travers une variété d’affaires complexes.
PRIMATE (1974, 1H45)
Les expérimentations du Centre de Recherche sur Primates de Yerkes.
WELFARE (1975, 2H47)
Wiseman filme un bureau d’aide sociale à New-York et lève le voile sur l’Amérique des marginaux.
MEAT (1976, 1H53)
Sur l’élevage de masse des bœufs pour la consommation de viande, et l’abattoir, jusqu’au hamburger dans une immense entreprise du Colorado.
CANAL ZONE (1977, 2H54)
Les résidents militaires et civils américains dans la zone du Canal du Panama, sous contrôle américain.
SINAI FIELD MISSION (1978, 2H07)
Un détachement de militaires US dans une zone démilitarisée du Sinaï, après la guerre du Kippour.
MANOEUVRE (1979, 1H55)
Les manœuvres annuelles de l’OTAN en Allemagne.
Supplément :
Un livre exclusif pour mieux comprendre l’œuvre de Frederick Wiseman.

 

volume 2

volume 3