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Le difficile travail d’être en couple Sortie DVD de "L'Ombre des femmes" de Philippe Garrel

Pierre est cinéaste et réalise un documentaire sur la Résistance. Manon, sa femme, travaille avec lui. En couple dans leur appartement parisien, ils doivent faire face aux difficultés financières. Pierre rencontre un jour Elisabeth, stagiaire aux archives et s’engage rapidement dans une relation adultère.

Effectuer un panoramique en direction de la fenêtre de la chambre au moment même où les amants tombent enlacés sur le lit, cela ne se fait plus. Mais Philippe Garrel n’en a cure. Il le fait. Et plutôt deux fois qu’une. Le sujet de L’Ombre des femmes, la crise du couple, et son traitement, post-Nouvelle Vague, peuvent faire sourire ou agacer, tout comme ils peuvent fournir des raisons supplémentaires de louer la constance têtue et l’indépendance absolue de l’auteur de J’entends plus la guitare.
Si ce cinéma-là paraît aujourd’hui toujours aussi radical, c’est paradoxalement, entre autres traits caractéristiques, parce qu’il repose très consciemment sur un type de mise en scène que l’on pourrait dire dépassé. Il s’appuie, comme a pu aussi le faire celui de Rohmer, sur une fidélité sans faille à un certain classicisme, qui le rend étonnant dans le contexte actuel. Ici, nous sommes résolument hors-mode. D’ailleurs, il faut attendre de longues minutes qu’une voiture en stationnement attire notre regard et qu’un personnage saisisse un téléphone portable pour avoir la certitude que nous sommes bien dans le temps présent et non, par exemple, dans ce Mai 68 noir et blanc que Garrel avait si bien saisi dans Les Amants réguliers (2005).
De plus, le cinéaste se moque totalement de paraître ressasser indéfiniment la même histoire, celle de l’homme et de la femme qui ne peuvent bien vivre ni ensemble ni séparés, qui, dans le même mouvement, s’aiment et se trahissent. Ce sujet qui court les rues et les scénarios des films d’auteurs français depuis des décennies, la brièveté de l’œuvre (soixante-quinze minutes, générique de fin compris) en préserve la force. Tel que le conçoit ici Garrel, il n’en faut pas plus et pas moins. L’emploi du noir et blanc (ciselé par Renato Berta) et d’une voix off (qui plus est celle de Louis Garrel !) conforte encore l’impression d’un geste ferme et déterminé. Si cela n’était pas chargé de manière si péjorative, on parlerait d’un côté indécrottable, à l’instar de ce qu’est le personnage masculin, montré avec une sévérité qui produit un évident déséquilibre au bénéfice de la femme, beaucoup mieux traitée, jusqu’à l’admiration même, malgré le fait que certaines faiblesses soient également partagées. L’Ombre des femmes est l’un des films sur le couple les plus rudes à l’encontre de la figure masculine.
Sous peine de n’y trouver qu’un tableau intemporel et convenu des déboires amoureux d’artistes vivotant sous les toits de Paris, il faut voir ce Garrel-là comme une autre mise à nu, un travail à l’os, une nouvelle épure. Partant du quotidien le plus banal, entre cuisines et chambres à coucher, terrasses de cafés et appartements mal rangés, on en retirera alors quelques précieuses notations piquant à vif sur les rapports hommes-femmes. A la clarté de la mise en scène et à l’habileté dont il est fait preuve pour démontrer que le dépassement de la formule 1+1=2 est toujours possible sinon souhaitable, s’ajoute également une remarquable direction d’acteurs. Les postures et les expressions que tiennent Stanislas Merhar, chargé d’incarner un personnage difficile dont la voix off elle-même lacère le portrait psychologique, et Clotilde Courau, qui laisse lire sur son visage tout le travail d’être en couple, font le prix d’un film qui peut faire office de porte d’entrée dans l’univers garrelien, tout en sachant que l’on peut aussi lui préférer d’autres œuvres, plus amples, du cinéaste solitaire.

 

L’Ombre des femmes
de Philippe Garrel

Avec : Clotilde Courau, Stanislas Merhar, Lena Paugam, Vimala Pons, Antoinette Moya, Jean Pommier

France, Suisse, 2015.
Durée : 70 min
Sortie cinéma (France) : 27 mai 2015
Sortie France du DVD : 30 septembre 2015
Format : 2,39 – Noir & Blanc – Son : Dolby Digital 5.1.
Langue : français
Éditeur : France Télévisions Distribution