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Un travail, une famille et une patrie obscurs Sortie DVD de "Patria obscura" de Stéphane Ragot

Patria obscura, long métrage signé par le photographe Stéphane Ragot, est une enquête généalogique, un portrait de famille, un journal intime lu en voix-off, un reportage sur la France actuelle, un essai sur l’identité, une réflexion sur l’Histoire et un acte d’engagement politique. Il est tout cela, même à sa petite échelle. Pendant quatre-vingt-trois minutes, nous accompagnons cet homme à la recherche de ses racines. Lui qui se dit encombré d’une honte familiale informulée, traverse la France, tout en poursuivant son activité photographique, sur les traces de ses grands-parents et arrière-grands-parents maternels et paternels. Du côté du père, un secret bouche la perspective. Quant à la famille de la mère, il s’agit d’une longue lignée de militaires de carrière.
La remontée généalogique est l’occasion d’évoquer par ricochet l’histoire de la France au cours du XXe siècle, des douleurs générées par les deux conflits mondiaux à la grandeur coloniale, à travers des bribes de témoignages, des photographies en noir et blanc, des archives administratives… L’interrogation du réalisateur est celle-ci : d’où je viens ? À son enquête, il ajoute des séquences de reportages sur notre pays aujourd’hui, des images de manifestations, de luttes sociales, de revendications de sans-papiers. L’idée d’éclairer une généalogie s’intègre donc dans un travail à visée bien plus large : montrer en quoi la nation française a changé au cours du siècle précédent, comment la société s’est constamment renouvelée jusqu’à devenir cette mosaïque multiculturelle.
De fait, malgré la modestie des moyens et le registre choisi, celui de l’autoportrait, l’ambition est haute. Intéressant sur sa base, le film de Stéphane Ragot pose cependant de nombreux problèmes, de forme et de fond. Photographe, l’auteur a décidé de se montrer au travail et de s’appuyer sur celui-ci pour bâtir son documentaire. Ainsi, il propose une alternance incessante entre ses images animées et ses images fixes. Ses photographies sont en argentique, toujours au format carré et régulièrement en noir et blanc. Étrangement, il a imposé à certains de ses plans documentaires la même contrainte de cadre, donnant l’impression qu’il « manque quelque chose » de chaque côté, d’autres s’affichant de manière standard. L’enquête avance au rythme des rencontres et des retrouvailles. Là aussi, est effectué un mélange déstabilisant entre les prise de vues avec caméra et les montages de photographies.
Dans ce genre de projet singulier, il est fréquent que la forme soit éclatée mais la confusion et l’artifice peuvent aussi guetter. Le récit de Patria obscura n’est pas, lui non plus, d’une grande clarté. Sur le plan familial, la situation exposée est très complexe et comme nous suivons alternativement les deux branches de l’arbre, nous sommes souvent perdus par l’accumulation de noms. Par ailleurs, Stéphane Ragot a voulu aborder, par ce biais tout personnel, tellement de sujets, du Sud au Nord et de 1901 à nos jours, qu’il n’est parvenu à en saisir vraiment aucun.
L’intime est la grande affaire. Mais lorsque nous sommes devant un film « à la première personne », l’apparition d’images manifestement enregistrés par quelqu’un d’autre que le sujet et mettant celui-ci au premier plan interrogent. Peu à peu, nous devinons à qui appartient ce deuxième regard mais la chose n’est jamais rendue explicite. Pourtant, Stéphane Ragot est filmé de plus en plus souvent en action, appareil entre les mains. La gêne grandit alors : le photographe narcissique semble devenir plus important que ses photographies et même que l’histoire qu’il devait nous conter. Nous promettant un voyage douloureux et la levée d’un secret bouleversant, il ne conclut qu’assez banalement sur son identité en deux facettes opposées et augmentées des liens tissés avec ceux qu’il croise dans notre société nouvelle, tout en se donnant à voir dans son activité d’artiste engagé.
L’éditeur du DVD, Doriane Films, a adossé Patria obscura à un bonus de choix : L’Amour existe, court métrage que réalisa Maurice Pialat en 1960. La date est d’importance puisqu’elle situe le film en pleine Nouvelle Vague. Si ce court documentaire sur les banlieues de Paris surprend autant c’est qu’il paraît effectivement infiniment plus proche des films contemporains de Resnais ou de Franju que de L’Enfance nue et des autres. La revue Positif l’a rappelé il y a quelques mois en publiant un texte de jeunesse : Pialat admirait Hiroshima mon amour. Les images de L’Amour existe sont documentaires mais très soignées, la musique est de Georges Delerue, le commentaire dit par Jean-Loup Reynold et signé par le cinéaste lui-même, preuve s’il en est, du caractère personnel de l’entreprise. Ce qui se rapproche donc le mieux de l’œuvre à venir est peut-être à chercher dans ces mots-là. On y trouve effectivement une rage rentrée, qui explosera plus tard par l’intermédiaire des personnages des fictions. Pialat filme la banlieue bouleversée par une architecture mal pensée, critique la course aux profits et les désastres de la publicité, se moque des petites vies bien tranquilles dans des pavillons minuscules et sans âme, plaint les vieux, oriente sa caméra vers la vérité cachée des bidonvilles et de ses habitants immigrés. Clair dans sa démarche et sa visée, L’Amour existe est, comme beaucoup de ceux qui suivront, un beau film qui fait la gueule.

 

Patria obscura
de Stéphane Ragot

France– 2013.
Durée : 83 min
Sortie en salles (France) : 22 octobre 2014
Sortie France du DVD : 26 octobre 2015
Couleur
Langue : français – Sous-titres : anglais, français, espagnol.
Prix public conseillé : 18,00 €
Éditeur : Doriane Films

Bonus :
L’Amour existe de Maurice Pialat (19 min)
Livret de 16 pages