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Eisenstein par Greenaway Sortie DVD "Que viva Eisenstein !" de Peter Greenaway

En 1931, Sergueï Eisenstein se trouve au Mexique avec son opérateur Tissé et son monteur Aleksandrov pour tourner « Que viva Mexico ! », produit par l’écrivain Upton Sinclair. À Guanajuato, on lui présente son guide, Palomino Cañedo. Ce dernier, entre deux sorties destinées à faire connaître la culture mexicaine, va s’occuper du réalisateur jusque dans sa chambre d’hôtel, dans sa douche et dans son lit.

Plus vraiment à la mode aujourd’hui, après l’avoir été une dizaine d’années à la fin du siècle dernier, Peter Greenaway n’en poursuit pas moins une œuvre cinématographique exigeante qu’il a placé récemment sur le terrain de la biographie d’artiste. Après les peintres Rembrandt (La Ronde de nuit, 2008) et Goltzius (Goltzius et la Compagnie du Pélican, 2012), c’est au tour du cinéaste admiré Sergueï Eisenstein de revivre devant la caméra du Britannique.
Il va de soi qu’Eisenstein in Guanajuato (titre original moins accrocheur mais plus pertinent que le Que viva Eisenstein ! « français ») n’a rien du biopic traditionnel. Greenaway a choisi de fixer le cinéaste russe en une très courte période de sa vie, quelques jours durant le tournage de Que viva Mexico !, loin de l’URSS et de Staline. Le moment est déterminant à plus d’un titre. Alors au faîte de sa gloire, Eisenstein venait d’enchaîner voyage en Europe et expérience avortée à Hollywood. Pressé par les autorités soviétiques de rentrer au pays, il exerçait son art au Mexique en toute liberté, grisé par l’élargissement de son fabuleux réseau d’artistes majeurs internationaux, dans un temps d’effervescence créative que Greenaway rend fort bien à sa manière, celle du name dropping par incrustations. Mais le chamboulement ne fut pas seulement artistique et politique, il fut également intime.
A Guanajuato, Eisenstein rencontre Palomino Cañedo, beau brun distingué et père de famille, qui va lui servir de guide culturel, touristique et sexuel. Instruisant le réalisateur sur le Mexique, celui-ci va aussi lui ouvrir d’autres voies, au sens très physique du terme, lui permettre de faire sa révolution personnelle avec « quatorze ans de retard« . Fidèle à son style, Peter Greenaway éclaire cette relation en mêlant crudité et sophistication, en plaçant les corps, rendus à leur nudité et leurs débordements, au centre de dispositifs esthétiques réfléchissant tous les arts. Surprenant toujours et déstabilisant parfois, le cinéma qui en résulte est un cinéma total dans lequel la musique, la peinture et l’architecture sont convoqués jusqu’au vertige (sensation pouvant être accentuée par la science géométrique des cadrages et des mouvements). Greenaway, cela est évident dans une première partie très agitée, n’a pas son pareil pour nous faire traverser plusieurs dimensions dans une même séquence, dans un même plan, par ses techniques de collages et d’incrustations. Son hommage passe d’ailleurs moins par l’imitation du style que par une ingestion des images d’Eisenstein (tirées de ses fictions comme de sa vie personnelle), dans une célébration de ce qui fait, selon Greenaway, le génie du réalisateur d’Octobre, le montage.
Cela dit, Que viva Eisenstein ! est l’un des films les plus narratifs de son auteur, les moins cinéphiles de ses spectateurs pouvant aussi y trouver leur compte, en plus du rendu d’une époque. A l’éclatement des premières minutes succède, en séquences plus longues, un resserrement sur les deux personnages principaux et leur soudaine et brève passion amoureuse. Et si l’on laisse Sergueï Eisenstein en pleurs lorsqu’il quitte ce Mexique, pays des morts, nous aurons eu tout de même droit tout du long à un déploiement d’énergie vitale, à un spectacle aussi réfléchi que clownesque et en un sens, optimiste.
Jusque dans ses plus grands films, il se dégage du cinéma de Greenaway une sensation de trop plein. Elle est également présente ici, revers d’une intelligence débordante, dans une évocation qui possède quelques longueurs et qui est basée sur des choix de mise en scène si marqués qu’ils en deviennent forcément discutables. Que l’auteur de Meurtre dans un jardin anglais, qu’un entretien en bonus nous montre l’œil et l’esprit toujours aussi vifs, continue de creuser son sillon plutôt que de s’abandonner à la rumination sur la mort du cinématographe, est cependant une bonne nouvelle.

 

Que viva Eisenstein !
Eisenstein in Guanajuato
de Peter Greenaway

Avec : Elmer Bäck, Luis Alberti, Maya Zapata, Lisa Owen, Stelio Savante, Rasmus Slätis

Pays-Bas, Mexique, Finlande, Belgique, France , 2015.
Durée : 109 min
Sortie cinéma (France) : 8 juillet 2015
Sortie France du DVD : 17 novembre 2015
Format : 1,85 – Couleur – Son : Dolby Digital 5.1. et 2.0.
Langue : espagnol – Sous-titres : français.
Boîtier : Keep Case
Prix public conseillé : 19,90 €
Éditeur : Pyramide Vidéo

Bonus :
Entretien avec le réalisateur Peter Greenaway