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Tout n’est pas perdu, cela bouge encore un peu Sortie DVD de "Un pigeon perché sur une branche philosophait sur l’existence" de Roy Andersson

Dans une ville grise et indéterminée, des habitants errent plus qu’ils ne se déplacent, traînent dans les bars, attendent dans les rues, vaquent au ralenti à leurs occupations… Parmi eux, un duo de représentants en farces et attrapes peinent à placer leurs produits.

Le cinéma de Roy Andersson, s’il est nourri de références évidentes, ne ressemble à aucun autre. Par là même, il n’appelle pas les jugements en demi-mesure et divise franchement. Les spectateurs qui l’ont découvert à l’occasion de la sortie en salles de son dernier film au printemps, comme ceux qui le feront grâce au DVD édité par Blaq Out cet automne, savent qu’ils peuvent continuer l’exploration avec confiance s’ils l’ont apprécié ou qu’ils peuvent s’arrêter là s’ils se sont trouvés allergiques. En effet, Un pigeon perché sur une branche philosophait sur l’existence, Lion d’or 2014 de la Mostra de Venise, est le volet final d’une trilogie des plus cohérentes. En 2000, Chansons du deuxième étage débarqua tel un OVNI, un film totalement inattendu, signé par un réalisateur qui n’avait plus tourné de long métrage depuis les années 1970 (mais Blaq Out a eu l’excellente idée de proposer en bonus de l’édition nous occupant ici deux courts métrages de 1987 et 1991, humanistes et terriblement glaçants, qui, comme l’on dit, annonçaient la couleur). Sept ans plus tard, surgit Nous, les vivants, qui adoptait exactement les mêmes partis-pris de mise en scène, faisant naître alors quelques interrogations sur un possible enfermement dans la redite. Que ce Pigeon, contrairement aux deux autres en leur temps, soit clairement présenté comme l’un des trois panneaux du triptyque ainsi formé, oblige à repousser cette dernière éventualité. Nous avons bien là la création d’un monde. Un monde si singulier qu’il est forcément à découvrir un jour.
Un pigeon perché sur une branche philosophait sur l’existence est construit en une trentaine de plans-tableaux-séquences travaillés de manière extrêmement précise et traversés par un courant absurde provoquant un rire noir ou jaune. Dans ces cadres fixes n’ont droit de cité que les couleurs délavées, du rose pâle au beige, et les décors offerts au regard ont une netteté qui évoque les rêves ou les cauchemars (les évolutions techniques de tournage aidant, cette esthétique particulière de l’aplat et de l’uniforme jusque dans les perspectives est rendue plus sensible encore qu’en 2000, lorsque nous découvrions les Chansons du deuxième étage). À l’immobilisme de la caméra répond le minimalisme absolu des mouvements qu’elle enregistre. Il y a quelque chose de fascinant dans ces scènes de bistrot où l’on se demande pendant plusieurs secondes si nous ne regardons pas des compositions en trompe-l’œil, des figures en carton comme dans le Playtime de Jacques Tati, tant les gestes des figurants sont peu perceptibles. Les personnages eux-mêmes effectuent leurs gestes et leurs déplacements avec une lenteur si inhabituelle qu’elle en devient comique. Arborant tous un teint blafard, ils prennent l’allure de clowns tristes ou de morts-vivants. Autant que le cinéma, la peinture est ici partout, l’influence majeure se trouvant du côté de la Nouvelle Objectivité allemande des années 1920.
La progression se fait comme une visite, en une succession de segments réglés de façon impressionnante sur la longueur et qui pourraient rester indépendants. Certains sont plus détachés que d’autres de ce qui fait malgré tout la trame principale : les déboires de ces deux vieux vendeurs de dents de vampire en plastique, de sacs à rire et de masques de pépé édenté. Cependant, un lien existe toujours, la transition étant permise soit par la présence d’un même personnage, soit, de manière plus ténue, par la reprise d’une phrase, par un pont musical ou par une composition picturale. Nous avons donc à la fois une suite de petites histoires, et, mieux encore, quelque chose de plus vaste qui les englobe. Le monde qui nous est ainsi donné à voir ne ressemble au nôtre que très étrangement. Passé au prisme d’un certain surréalisme, il ne donne pas d’outils pour distinguer le rêve de la réalité et n’empêche pas les époques de se mélanger. Lorsque Charles XII entre dans un bar d’aujourd’hui avec ses soldats et son cheval, cela nous stupéfie beaucoup plus que les clients du lieu. Le travail sur le son est à l’avenant, étonnant. Les bruits d’ambiance parasites sont étouffés et, comme le sont les éléments de décor, les sons sont sélectionnés avec méticulosité. Une sourde inquiétude parcourt donc tout le film en même temps qu’un grotesque comique renvoyant à la vulnérabilité des êtres humains.
Ceux-ci subissent le poids des éléments et de la société. Leur corps s’use et se voute. Roy Andersson, mélancolique et attaché à filmer cette pesanteur, cherche toutefois à dégager de tout cela ce qu’il reste de vie. Même si la pression est intense, si la mort rôde partout et si l’immobilité devient contagieuse, l’instinct vital persiste. Tout n’est pas perdu car cela bouge encore un peu. D’ailleurs, bien que les personnes d’un certain âge soient nombreuses à l’écran, la jeunesse n’est pas bannie de ce monde. Classiquement, repose même sur elle l’espoir. A elle revient le privilège des tableaux les plus vivants et les plus tendres, ceux dont le rire jaune est absent. Andersson ne désespère pas, à l’instar de l’un de ses deux personnages principaux capable de s’émerveiller un moment pour trois fois rien, le geste d’une jolie passante : « C’était chouette la façon dont elle a enlevé le caillou de sa chaussure. »
Observer un cinéaste osant mettre ses pas dans ceux, immenses, de Tati, Fellini ou Buñuel, se lançant le défi de créer un monde entier, donnant sa vision des choses à travers un grand art, prenant le risque de déstabiliser ou de se voir repousser, cela ne nous est pas donné tous les jours. Raison suffisante pour tenter l’expérience.

 

Un pigeon perché sur une branche philosophait sur l’existence
En duva satt på en gren och funderade på tillvaron
de Roy Andersson

Avec : Holger Andersson, Nils Westblom, Viktor Gyllenberg, Lotti Törnros, Jonas Gerholm, Ola Stensson

Suède, Allemagne, Norvège, France, 2014.
Durée : 95 min
Sortie cinéma (France) : 29 avril 2015
Sortie France du DVD : 9 septembre 2015
Format : 1,85 – Couleur – Son : Dolby Digital 5.1. et 2.0.
Langue : suédois – Sous-titres : français.
Boîtier : Keep Case
Prix public conseillé : 18,90 €
Éditeur : Blaq Out

Bonus :
Entretien avec le réalisateur
Courts-métrages :
Quelque chose est arrivé (1987, 24 min)
Monde de gloire (1991, 15 min)