Rechercher du contenu

Les rouages éreintants de la société Sortie DVD de "La Loi du marché" de Stéphane Brizé

Thierry, la cinquantaine et père de famille, galère pendant des mois à la recherche d’un emploi après un licenciement économique. Il finit par être embauché comme agent de sécurité dans un supermarché.

Ceux qui n’ont pas vu La Loi du marché au moment de sa sortie en salles en mai dernier ont peut-être l’appréhension de se retrouver face à un film social chargé de délivrer avec insistance un message attendu sur l’état de la France d’aujourd’hui. Il est vrai que Stéphane Brizé a voulu parler de notre société et des pressions que le monde du travail exerce sur les individus dans son sixième long métrage après des travaux plus intimistes et, à nos yeux, pas toujours convaincants. Dans ce but, il a imaginé la trajectoire d’un homme en recherche d’emploi, son parcours du combattant de stages inutiles en entretiens d’embauche improbables, son amour indéfectible pour sa famille, ses tourments lorsque l’obtention d’un poste met à l’épreuve son sens moral…
Le premier mérite du film est de nous faire entrer de plain-pied dans une triste réalité que l’on reconnaît trop bien et le deuxième est d’en dégager un discours à partir non de situations dramatiques qui émouvraient et édifieraient le spectateur mais d’une progression d’ensemble menant sur le terrain de la morale. Si message il y a, c’est à nous de le saisir. Il ne nous est pas livré sur un plateau dans les scènes elles-mêmes. Cela démarre de but en blanc, par un entretien déjà bien avancé entre le personnage joué par Vincent Lindon et un conseiller de Pôle Emploi. Les longues séquences qui font La Loi du marché sont montées de telle façon que l’on y prend les choses toujours en cours de route et qu’on les abandonne régulièrement sans connaître leur conclusion. C’est donc véritablement leur assemblage qui fait récit : si ces séquences exposent des situations, elles ne se nouent pas toutes seules en drame, en tournant décisif, en borne scénaristique clignotante.
Stéphane Brizé propose cette succession de larges blocs qui font naître la sensation d’une accumulation, manière efficace de révéler les rouages éreintants qui peuvent être activés par la société. Ce type de narration, où les temps longs presque réels qui se succèdent sans transition repoussent quantité d’éléments vers des ellipses énormes, permet d’éviter la propagande humaniste comme les facilités connues pour émouvoir à bon compte sur le sort des pauvres gens. En ce sens, il était important que prennent place également plusieurs scènes aux enjeux quasiment nuls, aux contenus non signifiants. Le personnage principal a un fils handicapé ? La famille est présentée, dans les instants qui lui sont consacrés, dans toute sa normalité, le handicap n’étant jamais pointé par quelque moyen que ce soit.
Entre autres choses, La Loi du marché est un film de discussions, en particulier celles qui usent. Mais Brizé s’est gardé de faire tenir aux interlocuteurs des discours insensés, aberrants ou propres à scandaliser le spectateur. Ce n’est pas parce que tout le monde a ses raisons mais parce que le système tient ainsi, parce que chacun à son poste croit à son bon sens. Ces échanges qui font une grande part du film sont tournés en scope. L’espace autour de Vincent Lindon en est préservé et la circulation s’y fait dans un filmage ping-pong non pas en champs-contrechamps mais allers-retours assurant la continuité réaliste. Que l’acteur se tienne là face à des gens qui ne le sont pas eux-mêmes a semblé gêner certains. Stéphane Brizé, dans un entretien très clair proposé en bonus de ce DVD, donne déjà une bonne raison à un tel choix : on observe en quelque sorte, de chaque côté, la maîtrise d’un métier, celui de l’acteur et celui des autres qui jouent plus ou moins leurs propres rôles, apportant toutes leurs personnalités professionnelles. Sans même insister sur le fait que Vincent Lindon est parfait pour se fondre dans cette réalité, avec sa banalité apparente et son émotion à fleur de peau, on peut dire que c’est plutôt lui qui se retrouve en position inconfortable, en accord total avec celle dans laquelle est supposé être son personnage.
Stéphane Brizé a découpé son film au minimum, privilégiant la technique « documentaire » du plan-séquence, préservant la sensation si importante de la durée de chaque moment et ne laissant pas son acteur vedette bouffer les scènes. D’ailleurs, le personnage intervient en fait de moins en moins au fil du récit, semblant paradoxalement reculer d’un pas lorsqu’il retrouve la vie active, se faisant, de par son emploi, observateur des choses. L’avancée par blocs empêche de porter des jugements sur les personnes mais fait sentir tout ce poids sociétal parfois insupportable. Encore une fois, l’enjeu moral si lourd sur le papier est remarquablement traduit par la mise en scène et l’interprétation : un homme se bat pour travailler et faire vivre ainsi sa famille jusqu’à voir ses principes mis en danger. Dans sa position, le problème prend forme lorsque la Loi devient avant tout celle du marché. Or, il n’y a pas renversement mais évolution, lent dévoilement d’un travail d’usure. Le message social, peu optimiste, est transmis avec concision en quatre-vingt-dix minutes chrono, non grâce à des coups de force d’écriture mais par un travail exemplaire de recréation du réel, plus audacieux que certains ont voulu le dire, aussi percutant que d’autres l’ont signalé.

 

La Loi du marché
de Stéphane Brizé

Avec : Vincent Lindon, Karine de Mirbeck, Matthieu Schaller, Yves Ory, Xavier Mathieu, Noël Mairot

France, 2015.
Durée : 89 min
Sortie cinéma (France) : 19 mai 2015
Sortie France du DVD : 7 octobre 2015
Couleur – Son : Dolby Digital 5.1.
Langue : français.
Boîtier : Keep Case
Prix public conseillé : 19,99 €
Éditeur : Diaphana

Bonus :
Commentaire audio de Vincent Lindon et Stéphane Brizé
Entretien avec Stéphane Brizé
Bouts d’essai des comédiens amateurs du film
Séquence coupée présentée par Stéphane Brizé
Bandes-annonces