Rechercher du contenu

Batalla en el cielo… 10 ans après [À LA REVOYURE]

SOUVENIR(S) DE 2005

Mes souvenirs s’arrêtaient à ce long plan-séquence qui commence sur un couple faisant l’amour sur un lit, puis panote par la fenêtre, fait un lent tour à 360 degrés qui nous révèle les rues de la ville, avant de revenir dans la chambre, une fois l’acte fini. Je me souviens que le jeune cinéphile que j’étais, assoiffé de plans sophistiqués et lourds de sens, s’était emerveillé devant cette mise en scène qui ne pouvait être, j’en étais certain, que virtuose. J’avais inscrit Carlos Reygadas dans la liste de ces « petits auteurs à suivre de près », vous savez, ceux que l’on croit avoir été le seul à découvrir, et que l’on garde jalousement – et pas peu fier – sous le coude pour le cas où une conversation un peu pointue avec un intellectuel de la profession s’engagerait, un jour, au détour d’un quelconque ciné-club…

À LA REVOYURE

Batalla en el cielo est un film profondément ennuyeux, ampoulé, pesant. Son maniérisme saute aux yeux en quelques images. L’accroche, tout d’abord, est racoleuse au possible : la caméra, très lentement, tourne autour de la tête d’une jeune femme, filmée de dos, en train de faire une fellation à un homme debout, le visage inexpressif – un an après The brown bunny, la scène de fellation semblait être devenue le motif incontournable du film indé de qualité. Ni la femme ni l’homme ne semble prendre un plaisir particulier à l’action. Puis, après un plan où se révèle enfin, dans un même mouvement, le visage de la jeune femme et le sexe de l’homme (un faux, de toute évidence, mais là n’est pas le sujet), la caméra s’approche des yeux de la fille (ce qui suppose, physiquement, que l’homme s’écarte pour laisser passer le cadreur), et le titre du film apparaît : « Bataille dans le ciel », en français. De quelle bataille et de quel ciel sera-t-il question ? Nous ne le saurons jamais. Le film est une succession de plans trop longs, où le réalisateur gomme au maximum tous les éléments de l’intrigue, comme si le suspense allait surgir de la simple absence d’informations. Lorsqu’ils débutent, les plans trouvent les personnages immobiles, en carafe, comme s’ils étaient déjà là avant que la caméra tourne, figés dans une passivité et un abattement presque grotesques. Les gros plans ne véhiculent aucune émotion, puisque les personnages – et particulièrement celui de Marcos – semblent condamnés à l’inexpressivité la plus totale. Le spectateur est alors forcé de se réfugier dans le domaine de l’interprétation, du symbolique ; de s’accrocher aux quelques détails de scénario qui pourraient constituer une forme de propos. On comprend que le personnage de Marcos ne sert que de témoin hagard et passif à une société mexicaine très liée à la religion, et gangrenée par la pauvreté… Et c’est là bien tout ce qu’un spectateur non spécialiste du Mexique peut, péniblement, décrypter. Quant aux scènes de sexe, dont on pouvait (après celle, magnifique, de Japón) attendre beaucoup, elles sont ici résolument filmées sans la moindre chaleur, sans la moindre flamme : histoire de bien nous rappeler que rien ne peut sauver les personnages.
Et alors que j’essayais vainement, une fois le film terminé, de reconstituer les bribes de ce qui avait pu tant me plaire à l’époque, je regardais à nouveau l’affiche du film. Une affiche nous présentant le beau torse, aussi ferme que vendeur, d’une jeune femme allongée, nue. Une affiche réalisée à partir d’un photogramme du film où, en réalité, se trouve allongé à côté de la jeune femme, le corps gras et flasque du fameux Marcos, sommairement gommé car trop peu excitant. Et cela a fini de me convaincre que Batalla en el cielo est un film qui sent définitivement l’entourloupe.