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Sons, couleurs et femmes des années 80 Sorties DVD de 4 films des années 1980

Des néons à chaque coin de rue, des nuits pluvieuses en bleu métal, des couchers de soleil très rouges, des stores vénitiens, des brushings étudiés, de l’érotisme soft, du saxophone et du synthétiseur… L’esthétique du cinéma américain des années 1980 est facile à résumer, voire à moquer. Avec sa petite collection « Pépites du cinéma des 80’s », Wild Side propose d’en goûter quatre échantillons, histoire de vérifier que, forcément, la vérité est, sinon ailleurs, du moins plus complexe.
En 1984, Walter Hill a six films à son actif, dont au moins deux ont déjà fortement marqué les esprits : Les Guerriers de la nuit (The Warriors, 1979) et 48 Heures (48 Hours, 1982). Son septième opus, Les Rues de feu, va l’entraîner vers le même succès et contribuera plus tard à son maintien dans le club des réalisateurs « typiquement 80’s ». Le générique du film annonce la couleur très vite, un carton nous invitant à voir une « fable rock’n’roll ». Le scénario est donc très simple. De retour dans sa ville pour donner quelques concerts, une chanteuse de rock très célèbre est enlevée par le chef d’un gang de motards. Réapparaissant lui aussi dans les parages, son ex-petit ami, beau rebelle, va tout tenter pour la sauver.
Placer ainsi d’entrée son film sur le terrain de la fable est plutôt judicieux puisque cela permet de faire avaler bien des choses au spectateur mis en condition. Devant Les Rues de feu, il n’y a donc pas lieu de s’indigner d’une réalisation clipesque, celle-ci étant inhérente au projet. D’ailleurs, de séquences du genre clip, nous n’en trouvons à proprement parler que trois ou quatre, et fort bien filmées. Quant à la naïveté générale, si elle peut agacer par moments, elle en est aussi excusée par avance.
La trame est tissée à partir d’une série de stéréotypes et de clichés cinématographiques. La structure de base est celle du western : pour sauver une femme en péril, un héros forme une équipe de circonstance, effectue son acte de bravoure aux yeux de la communauté et provoque un ultime duel. Walter Hill s’amuse régulièrement de ce décalquage. Il faut voir par exemple Michael Paré (dont le personnage porte le nom évocateur de Tom Cody) monter la garde avec son fusil pendant qu’une roue de bus est changée dans la ruelle, comme s’il protégeait une diligence dans un canyon. Mais Les Rues de feu partage avec d’autres œuvres de cette décennie une autre fascination, celle pour les années 1950. Les comportements, les lumières et la musique sont de 1984, mais tout le reste semble renvoyer trente ans en arrière, provoquant ainsi un étrange décalage. Il faut dire cependant que, là aussi, nous étions prévenus dès le départ par un carton : « Un autre temps, un autre monde… »
Malgré les évidentes limites dues au calibrage du projet (perceptibles à nos oreilles dans le type de rock FM joué par Ellen Aim, la star imaginée pour le film), le casting scintillant (Diane Lane, Michael Paré, Willem Dafoe), le montage percutant (nous pensions à l’époque toucher à une certaine limite en termes de plans courts mais nous savons aujourd’hui qu’il est possible d’aller encore plus loin, pour le meilleur et pour le pire), la volonté de créer une nouvelle mythologie, les magnifiques décors à la fois référentiels et intemporels, la pyrotechnie à l’œuvre dans la mise en scène, et surtout la présence quasi-continue de la musique, font que l’on résiste difficilement à éprouver un certain plaisir. Cette jubilation gratuite se libère sans doute mieux ici, dans ce cadre fantasmé, que dans des Walter Hill plus réalistes et plus lourds, handicapés par ces mêmes effets de style.

Importance de la musique, trio de têtes d’affiche rutilant et fascination pour les années 1950 : on retrouve au moins ces trois piliers-là pour soutenir Hot Spot de Dennis Hopper (1990). À partir de l’intrigue d’un roman de Charles Williams, l’auteur d’Easy Rider s’est attaché à décrire la trajectoire d’un homme débarquant dans une petite ville du Texas au volant de sa belle voiture de collection. L’ambiance qui entoure le film est ainsi, aujourd’hui, doublement rétro.
L’arrivée dans un bled inconnu mais pourvu d’une banque mal gardée, la chaleur accablante, la rencontre avec deux femmes fort différentes mais également attirantes… Les premières minutes de Hot Spot sont un régal de mise en situation, Hopper jouant avec doigté sur la gamme de l’attente et de l’ouverture des possibles. Le déclenchement de la mécanique narrative semble naître de la démarche du héros arpentant les rues car le cinéaste sait présenter les lieux, organiser les espaces et les entrées dans le cadre des futurs protagonistes, entre stéréotypes et surprises, bien aidé en cela par la bande son travaillée notamment par Miles Davis et John Lee Hooker avec un jazz blues magnifiant le moindre plan.
Dennis Hopper avait joué quatre ans auparavant, tout le monde s’en souvient, dans Blue Velvet de David Lynch. Le cadre de la petite ville dans laquelle les apparences sont trompeuses incite au rapprochement. Mais peu à peu, Hot Spot en vient à s’habiller comme un Lynch à la cool, puis, au final, comme du Lynch très light (Hopper a été jusqu’à embaucher pour un second rôle l’acteur fétiche de Lynch : Jack Nance). L’histoire, celle de l’hésitation d’un homme entre deux femmes et d’une manipulation diabolique sur fond de braquage, si elle n’est pas prévisible dans ses détails, reste tout à fait classique sur sa base noire malgré le fait qu’elle se trouve épicée, comme le voulait l’air du temps, par quelques audaces sexuelles. Plus osée dans ses images, l’œuvre n’en devient pas forcément plus troublante. Les scènes de séduction puis de sexe qui parsèment Hot Spot ralentissent le tempo et épuisent l’intérêt policier. Il est vrai qu’Hopper est clairement plus intéressé par les seins de Jennifer Connelly et ceux de Virginia Madsen (je ne l’en blâme pas), voire par les fesses de Don Johnson, que par son histoire à rebondissements qui finit par s’étirer. Johnson, lui, profitant pleinement de son statut de vedette acquis avec la série de Michael Mann, Deux flics à Miami (Miami Vice, 1984-1989), affiche ici un physique de nageur olympique et il lui manque sans doute la fragilité qui permettrait de nous faire croire un peu plus à son personnage de malfaiteur moins malin qu’il ne le pense.

Troisième proposition du lot Wild Side, Fletch (ou Fletch aux trousses, selon le titre donné pour sa sortie en salles françaises fin 1985) de Michael Ritchie est une œuvre en apparence plus modeste par rapport aux deux précédentes. Ne déplaçant aucune mythologie pour en créer une autre, elle se veut cependant plus ancrée dans la réalité de l’époque, même si elle pose sur celle-ci un regard de biais. C’est aussi, à mes yeux, la moins marquante de cette collection. Elle intéressera, il est vrai, au moins ceux qui se sentent attirés par les figures du genre comique américain puisqu’elle est entièrement au service de l’un des modèles de la génération 2000 : Chevy Chase. A partir du personnage de Fletch, journaliste enquêteur inventé par l’écrivain Gegory McDonald, a été construite une vague intrigue policière servant de prétexte aux numéros de l’une des premières vedettes du show Saturday Night Live. L’acteur sait faire preuve d’irrévérence sympathique mais il n’échappe pas tout à fait à ce travers dans lequel tombent souvent les comiques de télévision : l’humour très actuel et donc très daté, qui, fortement attaché aux signes de l’époque, a du mal à passer la barre plusieurs années plus tard. Il est d’ailleurs symptomatique que les seuls moments de rire franc devant Fletch découlent de bonnes vieilles chutes burlesques.
La faute en incombe également, pour une bonne part, à la réalisation purement fonctionnelle de Michael Ritchie. La mode étant au montage rapide, il saucissonne ses séquences au sein d’un ensemble déjà peu articulé. L’enquête que mène le héros sur un richissime homme d’affaires l’ayant mystérieusement engager pour son propre assassinat prend la forme d’une suite de sketches dans divers milieux, déguisements à l’appui. Le film oscille en fait entre le comique en vitrine et le sérieux de la toile de fond, le cul entre deux Chase. Le délire n’est pas plus au rendez-vous que la tension, au fil d’un polar trop décousu et éventé. La bande originale, quant à elle, étale une soupe au synthétiseur de la pire tradition.

Un tel outrage musical ne risquait pas de nous être infligé par Jonathan Demme. Lorsqu’il tournait Dangereuse sous tous rapports (Something wild) en 1986, celui-ci, issu de l’école Roger Corman et déjà responsable d’une demi-douzaine de longs métrages, venait de réaliser un clip pour New Order et un formidable film-concert autour des Talking Heads (Stop making sense, 1984). Pour ce nouveau projet, il demandait une chanson à David Byrne pour son générique, il confiait le reste de la musique originale à John Cale et Laurie Anderson, et ayant imaginé une longue séquence de bal, il choisissait les merveilleux Feelies comme orchestre. Inutile de dire que la musique est donc, là aussi, un élément primordial. Des multiples extraits de morceaux rock, folk, latinos ou hip hop qui ponctuent la bande son jusqu’à un dernier plan d’anthologie centré sur une performance de la chanteuse de reggae Sister Carol, elle donne constamment des impulsions à un récit déjà mené de main de maître.
Dangereuse sous tous rapports raconte l’histoire d’un jeune cadre propre sur lui se faisant embarqué par une nana délurée dans une improbable virée amoureuse et alcoolisée. Le jeune cadre, c’est le Jeff Daniels de La Rose pourpre du Caire qui endosse ici un rôle presque en miroir de celui que lui offrit Woody Allen un an plus tôt. Son Charlie met le doigt dans la fiction afin d’assouvir ses fantasmes informulés et se trouve happé. Il est entraîné vers « quelque chose de sauvage » par la Lulu qu’il a rencontré, l’affriolante Melanie Griffith. Puis au désir succède la violence.
Le film de Jonathan Demme est notamment resté célèbre pour le virage qu’il prend en cours de route, passant de la comédie romantique gentiment déjantée au film noir violent. A le revoir, on constate cependant que ce virage n’est pas à angle droit. Par la fluidité de sa mise en scène et son art du récit, Demme nous mène là où il veut tout en glissements harmonieux. Il n’est pas de ces réalisateurs qui adorent caresser les spectateurs dans le sens du poil pour mieux les gifler lorsqu’ils ne s’y attendent pas. Si l’évolution surprend, elle ne prend pas au piège. Dès sa première apparition, il est évident que le personnage de l’ex-mari a de quoi inquiéter, Ray Liotta portant sur lui ces capacités d’explosion. Par ailleurs, l’oreille attentive remarque qu’à partir de ce moment-là, les musiques à tendance « world » attachées au personnage coloré de Lulu disparaissent au profit d’envolées beaucoup plus rock. Alors que la femme régnait sur la première partie, menant le jeu sexy de manière magnifiquement volontaire et décomplexée, la part masculine prend en charge la seconde et abîme son monde dans la violence.
Ce virage est la principale surprise d’un récit qui en recèle de multiples à plus petite échelle. Demme instaure un jeu des apparences et des mensonges qui amuse aisément mais il prend soin, au cours de ce qui se révèle comme un véritable road movie, de ne pas oublier le cadre dans lequel se déploie son aventure. Ce sont ainsi des banlieues, des motels et des cafés bien réels qui nous sont présentés. Mieux, ces lieux sont vivants. Détail remarquable : les personnages principaux peuvent, au cours d’un dialogue, détourner un instant leur regard lorsque des passants les croisent. Enfin, si Dangereuse sous tous rapports reste un film si attachant c’est parce que Lulu (ou Audrey) et Charlie sont touchants jusque dans leurs mensonges, qu’ils lâchent presque par politesse, histoire de ne pas enrayer la machine à fictions.
Quatre titres, cela paraît un peu juste pour y voir plus clair dans cette décennie. L’opération de Wild Side est cependant à saluer chaleureusement. L’acquéreur de cet ensemble ne manquera pas d’établir rapidement une hiérarchie mais il sera confronté à une diversité agréable et pas forcément attendue avec ces films, chacun assez représentatif de tel ou tel courant. Il se plaira aussi à trouver des similitudes plus ou moins signifiantes. Bien sûr, tous les quatre touchent ou effleurent le genre du polar, affichant armes et flics à un moment ou à un autre. Chacun à sa façon traite aussi de la tension existant entre la marge et la norme. Enfin, bien qu’appartenant à une époque si « moderne », ils continuent à proposer des variations autour d’une grande opposition historique : celle de la Blonde et de la Brune. Le héros est toujours tiraillé entre ces deux pôles du désir. Celui de Hot Spot voit les figures classiques inversées, la brune devenant la pure jeune fille et la blonde la dangereuse manipulatrice. Celui des Rues de feu court toujours après l’amour de sa brune mais finira peut-être par éprouver autre chose auprès de la blonde qu’une amitié virile. Même Fletch semble avoir le choix entre l’héritière blonde et la collaboratrice brune. Mais le plus heureux est sans doute celui de Dangereuse sous tous rapports : il sait que celle qu’il aime peut être successivement l’une et l’autre.

 

Dangereuse sous tout rapport
Something Wild
de Jonathan Demme

Avec : Melanie Griffith, Jeff Daniels, Ray Liotta, Charles Napier, John Sayles, John Waters
USA, 1984.
Durée : 108 min
Sortie cinéma (France) : 10 juin 1987
Sortie France du DVD : 2 septembre 2015
Format : 1,85 – Couleur – Son : Dolby Digital 2.0.
Langues : anglais, français – Sous-titres : français.
Boîtier : Keep Case
Prix public conseillé : 19,90 €
Éditeur : Wild Side Video
Bonus :
«  Tak Fujimoto, photographe de l’invisible  » (20’)

Fletch aux trousses
Fletch
de Michael Ritchie

Avec : Chevy Chase, Joe Don Baker, Dana Wheeler-Nicholson, Richard Libertini, Tim Matheson, M. Emmet Walsh
USA, 1985.
Durée : 95 min
Sortie cinéma (France) : 20 novembre 1985
Sortie France du DVD : 2 septembre 2015
Format : 1,85 – Couleur – Son : Dolby Digital 2.0.
Langues : anglais, français – Sous-titres : français.
Boîtier : Keep Case
Prix public conseillé : 19,90 €
Éditeur : Wild Side Video
Bonus :
«  Les 1000 visages de Fletcher  » : entretien avec Samuel Blumenfeld (21’)

Hot Spot
de Dennis Hopper

Avec : Don Johnson, Virginia Madsen, Jennifer Connelly, Charles Martin Smith, William Sadler, Jack Nance
USA, 1985.
Durée : 126 min
Sortie cinéma (France) : 16 janvier 1991
Sortie France du DVD : 2 septembre 2015
Format : 1,85 – Couleur – Son : Dolby Digital 2.0.
Langues : anglais, français – Sous-titres : français.
Boîtier : Keep Case
Prix public conseillé : 19,90 €
Éditeur : Wild Side Video
Bonus :
«  Hopper par Hopper, une leçon de cinéma  » (28’)

Les Rues de feu
Streets of Fire
de Walter Hill

Avec : Michael Paré, Diane Lane, Rick Moranis, Amy Madigan, Willem Dafoe, Bill Paxton
USA, 1985.
Durée : 90 min
Sortie cinéma (France) : 14 novembre 1984
Sortie France du DVD : 2 septembre 2015
Format : 1,85 – Couleur – Son : Dolby Digital 2.0.
Langues : anglais, français – Sous-titres : français.
Boîtier : Keep Case
Prix public conseillé : 19,90 €
Éditeur : Wild Side Video
Bonus :
«  Retour de flamme  » («  Rumble in the Lot  ») : documentaire sur le film avec Walter Hill et Michael Paré (80’)