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Regarde les hommes sombrer Sortie DVD de "À la folie" de Wang Bing

À la folie, l’impressionnant dernier documentaire en date du Chinois Wang Bing, appelle la notion de résistance. Celle d’un cinéaste qui poursuit une œuvre vaste, unique et libérée de tout formatage. Celle des personnes qu’il filme, soumises à des pressions physiques et psychologiques inhumaines. Celle enfin du spectateur éveillé qui se voit entraîné pendant près de quatre heures dans une rude plongée au cœur de la folie.
Début 2013, trois mois durant, Wang Bing a côtoyé les patients masculins d’un hôpital psychiatrique de la province du Yunnan. Se fondant dans ce groupe d’une cinquantaine d’hommes de tous âges, il a filmé nuit et jour, dans ce lieu singulier, cet étage ouvert sur une petite cour carrée et constitué d’une dizaine de chambres collectives le long des quatre côtés d’une coursive grillagée. Ces hommes sont là quasiment livrés à eux-mêmes, les soignants limitant leur présence aux piqûres et à la distribution de médicaments journaliers, parfois aussi intervenant de manière plus brutale lorsqu’il faut calmer un agité (nous voyons quelques effets de ces mauvais traitements). La grille de leur bloc ne s’ouvre que pour qu’ils puissent descendre prendre un repas. Le reste du temps, ils le passent à trainer de leur chambre à la salle de télévision, en aussi piteux état l’une que l’autre. Leur niveau de folie est très variable, des gens parfaitement sains d’esprit pouvant manifestement se retrouver au milieu d’autres très atteints, et un constat s’impose très vite, dressé d’ailleurs par l’un d’entre eux : à vivre dans ces conditions, on devient de toute façon très vite un véritable malade mental. L’hygiène est déplorable, les uns et les autres pissant à peu près n’importe où, sortant sur la coursive parfois nus, même en plein froid.
Là-bas, le seul chauffage, c’est la couverture. Plus encore que les prisonniers du Fossé (sa fiction de 2010) ou les Trois Sœurs du Yunnan (documentaire de 2012), les patients de cet hôpital passent des heures sous la leur. Rendus amorphes par l’enfermement et l’inactivité, ils s’y glissent pour se réchauffer, pour dormir puisqu’il ne reste que cela à faire pour se retirer de ce monde infernal, pour y accomplir des gestes que l’on ne voit pas puisque c’est le seul endroit qui les soustrait au regard des autres. Ailleurs, ils ne peuvent que devenir spectacle de dégradation. À eux de trouver comment se délester de leur honte.
L’immersion dans un tel lieu pose la question morale de la position du cinéaste. Dans l’asile, le chaos, même calme, même ralenti, existe déjà et la caméra n’ajoute guère au désordre. Wang Bing filme de manière frontale mais laisse advenir les choses pour mieux les capter. Les débuts et les fins de plans sont chez lui significatifs par rapport à l’honnêteté de sa démarche car brutaux ou au contraire de pure attente d’un événement (si l’on peut parler d’événement dans ce cinéma de la réalité étalée). De plus, sa caméra n’est ni invisible ni provocatrice. Et dans ce cadre-là, ce que l’on ne nous montre pas, ce qui se trouve dans les coupes, devient également important, pas tant en termes dramatiques (Wang Bing nous épargne peu de choses mais l’on suppose qu’il a mis de côté quelques images plus dérangeantes encore) que sur la question de la présence du cinéaste au milieu des patients (par exemple avec les coupes qui surviennent après une apostrophe qui lui est faite).
À la folie est une épreuve par ses images crues comme par ses partis-pris de mise en scène, chers au cinéaste. Les séquences sont très longues, détachant à chaque fois un personnage dont il n’est donné comme renseignements en incrustation que le nom et la durée d’internement. La musique d’accompagnement, le commentaire sur les images et les échanges avec les patients filmés sont bannis. Les seules indications d’ordre général sont données en quelques cartons juste avant le générique de fin. Le spectateur doit s’abandonner de manière totale. Pour les moins vaillants, la radicalité du film peut être si besoin contournée avec le support DVD en pauses et reprises…
Les choix pour la mise en scène s’allient avec l’apport architectural particulier du lieu pour traduire le plus précisément possible l’enfermement et le dénuement. Autant que les personnes devenant personnages, ce bâtiment offre au cinéaste la possibilité d’images faisant sens. Lui n’en rajoute pas par lui-même, donnant l’impression, par l’abandon à un temps si long, de laisser faire le hasard. Il se garde également d’effectuer un geste ouvertement politique, bien que son documentaire le soit forcément. Paradoxalement, cette dimension affleure surtout dans l’unique séquence tournée au dehors. Elle en est imprégnée d’abord par la place qui lui est accordée dans le montage : le fait qu’elle ne se trouve pas à la fin ne nous rassure pas sur l’avenir. De toute façon, elle donne à voir un néant sociétal qui ne vaut pas beaucoup mieux que celui de l’asile.
Dans l’hôpital s’opère une réduction du monde, en peau de chagrin, en miettes. L’homme est renvoyé à son animalité. On peine même à parler de solidarité : il s’agit plutôt, vue l’échelle ainsi réduite, de gestes, d’échanges, de contacts… Magistralement, Wang Bing dresse ce constat accablant sur le traitement réservé à cette part de la société chinoise mise au rebut, donne un témoignage perturbant sur une condition humaine insupportable. Enregistrant l’amenuisement du souffle vital qui habite ces hommes pressurés, il éclaire les mécanismes d’un naufrage à l’échelle d’une poignée d’individus. Il est là pour leur rendre une visibilité, une existence, pour montrer les élans de chaleur et de tendresse qui peuvent les traverser, mais il semble aussi filmer leurs derniers sursauts. Sans doute, lorsqu’auront lieu les dernières manifestations physiques d’une humanité décimée, Wang Bing sera là avec sa caméra, indispensable.

 

À la folie
Feng ai
de Wang Bing

Hong-Kong, France, Japon, 2013.
Durée : 227 min
Sortie cinéma (France) : 11 mars 2015
Sortie France du DVD : 26 août 2015
Format : 1,77 – Couleur
Langue : chinois (mandarin) – Sous-titres : français.
Boîtier : Keep Case
Prix public conseillé : 20,00 €
Éditeur : ARTE Éditions

Bonus :
1 livret incluant un entretien avec Wang Bing (16 pages)