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Un matin, un après-midi et une soirée de chien Sortie DVD de "The Major" de Youri Bykov

Pour rejoindre sa femme en train d’accoucher à la maternité, le policier en chef Sobolev roule à toute vitesse au petit matin sur les routes enneigées. C’est alors qu’il renverse un garçon de 7 ans sous les yeux de sa mère. Paniqué par la mort du gamin, il appelle des collègues à la rescousse. Leurs manœuvres pour le faire échapper à la prison et charger la mère vont provoquer une escalade sanglante.

D’introduction à proprement parler, il n’y en a pas ici. Youri Bykov démarre son film en trombe et en pose les enjeux dès les premières minutes. Avant d’être un polar, The Major est un drame en forme de cas de conscience. Celui du policier Sobolev, lorsqu’il provoque le décès d’un enfant sous les roues de sa voiture, est d’assumer ses responsabilités en tant qu’homme ou bien de masquer le délit criminel. L’accident et la décision du personnage vont enclencher une mécanique scénaristique, tous les événements montrés par la suite étant des conséquences de ce fait de départ. Sont également donnés dès ce début l’ambition et le ton. On ne sera pas là pour rigoler et les personnages encore moins.
Dans le même mouvement, une autre thématique s’impose, celle de la corruption pour la protection des intérêts personnels des plus puissants. À l’actif de The Major, il faut donc mettre une volonté farouche de mettre à jour la pourriture gangrénant la société russe dès les premiers niveaux de pouvoir locaux. La dénonciation se fait sans détour, ni précaution, au point de présenter chaque protagoniste, y compris les plus secondaires, au moment même où il est en train de corrompre, de marchander, de négocier ou de menacer. Face à la famille victime, tous les membres de l’autorité, policiers, agents ou maire, sont désignés par la souillure du grand bain corrupteur. Il existe bien, disséminés ça-et-là, des indices de sursauts humanistes possibles chez certains, Sobolev en premier lieu, mais ils sont placés malheureusement de façon mécanique, obéissant pour les comparses à une alternance d’éclairage de leur personnalité convenue et pour le « héros » au cliché du parcours sacrificiel et rédempteur.
Si The Major finit par obéir aux principaux codes du récit policier, le genre a donc moins d’importance ici que le thème, et comme celui-ci est des plus imposants, il aurait fallu pour le traiter une vélocité, une fluidité et une capacité de recul que Youri Bykov ne possède pas. Certes, l’énergie ne manque pas, elle est même recherchée à chaque seconde. La tension est permanente le long d’un film se présentant quasiment d’un seul tenant, récit d’une journée donnant presque l’illusion du temps réel, notamment par l’utilisation de plans-séquences. Mais les dialogues pesants et les personnages carrés et virils se toisant sans cesse envahissent l’écran, capturés par une esthétique de réalisme spectaculaire. La caméra tremblée veut aussi faire de la belle image et pleurs et cris sont toujours très vite soutenus par une trainée de guitares électriques du plus bel effet. L’efficacité est là, mais partout, caractérisant le moindre plan, jusqu’à la confrontation verbale a priori la moins explosive, sans respiration possible.
Youri Bykov, comme nombre de ses confrères, clame son admiration pour le cinéma américain des années 70, de Coppola à Lumet (et pour Jacques Audiard, mètre-étalon, pour le meilleur et pour le pire, de cette tendance du cinéma européen actuel). Il finira probablement, à l’instar du Belge Michaël R. Roskam, réalisateur en 2011 de Bullhead, « film choc » du même tonneau que The Major, lui aussi à Hollywood un jour ou l’autre. Ce qu’il resterait à expliquer est la différence flagrante entre des cinéastes qui, il y a quarante ans, réinvestissaient les genres pour mieux les ouvrir, qui offraient des œuvres souvent noires mais non verrouillées, qui alliaient maîtrise et liberté, et ces adorateurs d’aujourd’hui qui n’utilisent leur indépendance (parfois courageuse, là n’est pas la question) que pour polir des films dans lesquels thèmes, esthétiques, personnages et accessoires sont réunis pour asphyxier le spectateur avec l’autorité que confèrent la technique et l’efficacité.

 

The Major
Mayor
de Youri Bykov

Avec : Denis Shvedov, Youri Bykov, Irina Nizina, Ilya Isayev, Dmitriy Kulichkov, Boris Nevzorov

Russie – 2013.
Durée : 99 min
Sortie cinéma (France) : 6 novembre 2013
Sortie France du DVD : 18 août 2015
Couleur Langue : russe – Sous-titres : français.
Boîtier : Keep Case
Prix public conseillé : 14,99 €
Éditeur : Luminor Films