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Entretien avec Philippe Barassat Un cinéma nommé indésirable

Comment un cinéma différent peut-il parvenir à exister aujourd’hui, en France ? Première réponse : avec les pires difficultés. Deuxième réponse : envers et contre tout, avec les moyens du bord. Premier exemple avec le parcours atypique de Philippe Barassat, dont Indésirables marquait, en mars dernier, le retour sur les écrans, après quatorze ans d’imbroglios juridiques et de galères diverses.

Vous avez commencé votre carrière au milieu des années 1990 en signant une série de courts métrages qui ont eu un certain succès, notamment Mon copain Rachid qu’on a beaucoup vu dans les festivals. En 2001, vos courts ont été rassemblés sous le titre de Folle de Rachid en transit sur Mars, et diffusés en salle. Puis… on ne vous a plus revu en salles jusqu’à Indésirables cette année.

Entre temps il y a eu Le Nécrophile également… C’était un moyen métrage réalisé pour Arte, dont il existe aussi une version long métrage. Mais elle a été emportée par la faillite et la liquidation judiciaire de la société de production Abracadabra Films, suite à l’affaire de Lisa et le pilote d’avion, mon deuxième long métrage, qu’Éric Cantona a malheureusement fait disparaître. Plusieurs procès ont eu lieu, il a été condamné à chaque fois mais le film est mort, hélas.

Que s’est-il passé ?

C’est un mystère total parce qu’il adorait le film. Il en était un des interprètes et il était formidable, c’est un excellent acteur, d’une humanité et d’une modestie étonnante, c’était véritablement un bonheur de travailler avec lui. Puis, en gros, il a poussé la société de production à la faillite en promettant d’injecter de l’argent pour finir le film, ce qu’il n’a pas fait. Du coup, il a racheté le film pour une bouchée de pain tout en s’engageant à le terminer, en investissant 250 000 € dans la post-production, ce qu’il n’a jamais fait non plus. Or, il existe une loi en France : si le producteur n’a pas terminé le film dans les deux ans qui suivent l’obtention de l’avance sur recettes, il peut être amené à rembourser cette avance. Et si le film est déclaré “mort”, il se trouve de facto dans l’obligation de la rembourser. Or, au terme de ces deux années, le film – qui avait eu l’avance sur recettes – n’était toujours pas terminé, malgré les promesses et l’engagement écrit qu’avait pris Éric Cantona auprès du liquidateur judiciaire, c’est-à-dire auprès de l’État. Mais il a complètement disparu, avec la complicité du CNC, de surcroît, qui, d’année en année, lui a donné dérogation sur dérogation et m’a interdit de présenter de nouveaux projets. Moi, je n’avais pas été payé pour le film, je ne recevais donc pas d’Assedic, et je ne pouvais pas me lancer dans un nouveau projet. C’était l’horreur. Le troisième procès – plus précisément le deuxième en appel – a déclaré le film “mort”, aux torts de Cantona. Et malgré cela, malgré mes lettres recommandées et mes mises en demeure auprès du CNC, celui-ci n’a toujours pas demandé le remboursement. Ce n’est pas que je tienne particulièrement à ce qu’on pique ses sous à Cantona, je m’en fiche éperdument ! Ce qui compte à mes yeux, c’est le film… Et si je fais le compte, rembourser l’avance sur recettes lui coûterait 450 000 € alors que terminer le film ne lui coûterait que 250 000 €, donc il a plus intérêt à terminer le film. Si le CNC avait fait l’ombre d’une pression, s’il avait rempli sa mission et fait son boulot en rappelant ses obligations à Cantona, cette situation ne se serait jamais produite. Au lieu de cela, ils ont détruit un réalisateur et ont soutenu un producteur véreux et malhonnête, ce qui a produit une catastrophe et eu pour conséquence que je n’ai plus jamais eu droit aux subventions du Centre.

Comment comprenez-vous cette position aberrante du CNC… Avez-vous cherché à savoir…

Si ces gens répondaient aux lettres qu’on leur envoie, ce serait formidable ! Malheureusement… Il n’y a strictement aucune réponse, c’est le silence total !

Indesirables de Philippe Barassat (2015)

Cette interdiction de présenter de nouveaux projets à l’avance sur recette est-elle toujours en vigueur ?

Oui. C’est un des principes. Quand un projet obtient l’Avance sur recettes et qu’il n’est pas terminé, le réalisateur – à moins d’une dérogation, qu’il obtient, je crois, systématiquement, quand il est clairement établi qu’il n’est pas responsable de l’inachèvement du film (ce qui était pourtant une évidence en l’occurrence) – n’a plus le droit de présenter de nouveaux projets pour obtenir des aides.

En ce qui vous concerne, tout cela semble relever de mesures punitives…

Je crois qu’il existait déjà un contentieux avec le CNC, c’est ce que j’ai fini par comprendre au cours des différentes discussions que j’ai tenté d’avoir avec eux. Je crois que l’affaire duNécrophile les a beaucoup blessés(1)… Des responsables du CNC m’ont avoué que j’avais été black-listé, que je cesserai de l’être… mais ce n’est toujours pas le cas et j’ai vraiment faitIndésirables sans aucun soutien institutionnel. Ce sont des films qui se font de plus en plus. Il n’y a pas que moi qui fais ou veux faire des films comme ceux-là. Il y a d’autres cinéastes et ces films ont besoin d’exister… Aujourd’hui, le cinéma est télévisuel… C’est-à-dire que la production, c’est la télévision. S’il n’y a pas de chaîne derrière un film, il n’y a pas de film. Faire un film sans télé est devenu quasiment impossible. Si vous n’avez pas de télévision comment allez-vous obtenir des SOFICA, dans la mesure où vous n’avez aucune garantie de public, de retombées et ainsi de suite ? Même vis-à-vis du CNC. Je me souviens que pourLisa et le pilote d’avion, au début, nous n’avions aucune télévision, et on nous avait donc refusé l’Avance. Mais si le CNC ne donne de l’argent qu’aux films qui ont déjà une télévision, qu’il cesse de dire qu’il aide les auteurs. Le CNC devient une subvention à la télévision.

Une SOFICA à part entière !

Absolument ! Je crois que le renouvellement des cinéastes est un nécessité dans tous les pays. Les cinéastes qui ne sont pas nés “politiquement corrects” et qui ne font pas des films mécaniquement destinés à réunir le plus grand nombre de personnes de 7 à 77 ans peuvent et doivent avoir un avenir. Souvenez-vous de Pedro Almodóvar, souvenez-vous de Tim Burton, de David Lynch et ainsi de suite… Ce sont des gens qui aujourd’hui ont une certaine renommée, la reconnaissance du grand public, et qui pourtant ont commencé avec leur singularité, leur style propre, leur marque. Un cinéma autre qu’essentiellement télévisuel peut donc exister, et il est regrettable que le CNC ne le soutienne pas. D’autant que c’est encore pire que ça : non seulement le CNC ne le soutient pas – c’est-à-dire que nous n’obtenons pas d’aide – mais quand on fait un film qui n’a pas d’argent, on a encore moins d’argent… Quand vous avez TF1 derrière vous, vous savez que Renault va vous prêter les véhicules, vous savez que telle boîte de nuit va être d’accord pour que vous tourniez à l’intérieur parce que son nom va apparaître sur des milliers d’écrans. Quand il n’y a pas d’argent, en revanche, il n’y a plus personne. Tout coûte beaucoup plus cher quand il n’y a pas d’argent, c’est beaucoup plus dur. Et lorsque le film est terminé, c’est la double peine, car le CNC vous dit que vous n’avez pas le droit de sortir votre film en salle, ni de le vendre à la télévision. Enfin, ce n’est pas que vous n’avez pas le droit, c’est juste que vous ne recevez pas d’agrément (ce qui en général revient au même) si personne n’a été payé pour faire le film. Or c’est une solution à laquelle est obligé de se résoudre nombre d’artistes, de gens motivés, qui ne sont pas des nuls, des techniciens qui pourraient travailler à côté et gagner de l’argent mais qui, malgré tout, choisissent pendant un, deux ou trois mois de travailler sur un film auquel ils croient, sans rien gagner. C’est une attitude qui témoigne d’une authentique implication au nom de l’amour du cinéma, d’un certain type de cinéma, et non pas au nom du fric. Une équipe de 30 ou 50 personnes qui se battent parce qu’elles croient au projet : c’est énorme ça ! Et bien… si votre équipe n’est pas payée, vous ne pourrez pas obtenir l’agrément. Et sans agrément, le distributeur n’aura pas d’aide à la distribution et comme votre film n’entrera pas dans le quota des films français, ça ne sera pas intéressant pour les chaînes de télévision de l’acheter. C’est véritablement une double peine qui est infligée à ce cinéma différent, prometteur, créatif, dans lequel beaucoup de réalisateurs essaient d’exister. Il y a longtemps, Malraux disait que le cinéma était un art mais qu’il était aussi une industrie. Aujourd’hui, c’est une industrie de toute évidence, mais je crois qu’on a complètement oublié que ce pouvait être aussi, peut-être, quelque part, un petit peu, un art. Imaginez qu’on applique cette magnifique recette à d’autres arts. Qu’un écrivain, ou un musicien, n’ait pas le droit d’écrire la première ligne d’une œuvre s’il n’a pas déjà un contrat avec un éditeur : combien de grands auteurs auraient pu exister ? Et bien pour le cinéma, aujourd’hui, c’est comme ça que les choses se passent…

De sorte que l’on peut entendre un double sens dans le titreIndésirables. Il y a, de fait, tout un cinéma qui est indésirable.

Absolument ! Mais ça concerne aussi les gens. Je ne sais pas comment vous vous sentez dans votre vie mais la crise, forcément, nous pousse tous à nous sentir un petit peu indésirable, avec des problèmes d’emploi, des problèmes de placement social, comment on se situe dans le monde… Et ça ne vaut pas seulement pour les plus démunis. Les puissants également. Je ne suis pas sûr qu’actuellement Nicolas Sarkozy ou François Hollande se sentent si “désirables” que ça…

Comment avez-vous réussi à financer Indésirables ?

Avant tout grâce au soutien d’amis qui croyaient en moi. Après, ce qui rendait la chose possible c’est que le scénario pouvait se tourner avec très peu de moyens, puisqu’il ne ne nécessitait qu’un appartement. La mairie de Malakoff et la mairie de Paris nous ont également aidés en nous prêtant nombre de lieux. C’est comme ça que nous avons pu faire le film.

Au bout du compte, quel est le budget du film ?

En payant tout le monde, Indésirables a coûté 40 000 €. Au départ, nous n’avions que 8 000 €, et nous aurions sans doute pu faire le film avec ça. On peut faire un film à 8 000 €. Rémi Lange, par exemple, vient de terminer son nouveau film, Le Chanteur, dont le budget est de cet ordre-là. Donc le décalage qui existe entre ces budgets-là et ceux de ce que l’on appelle les “petits films français”, qui est environ d’un million d’euros, est incroyable… Mais quel est cet argent ? Comment est-il géré ? Comment est géré l’argent, c’est un peu le problème de toute la société…

De quoi vivez-vous aujourd’hui, et de quoi avez-vous vécu durant les années où vous ne pouviez pas travailler ?

J’ai livré des journaux la nuit. Les dommages et intérêts qui m’ont été versés à l’issue des procès contre Cantona, que j’ai tous gagnés m’ont ensuite permis de survivre. Mais pas en France. La vie y est trop chère, donc je suis allé vivre au Maroc. Et puis enfin, ce qui m’a permis de payer les gens sur le film c’est que mon père est mort, et que j’ai reçu un petit héritage.

Comment voyez-vous votre avenir à moyen terme ?

J’aimerais bien que les producteurs fassent leur boulot, qu’ils lisent les scénarios, qu’ils s’y intéressent un petit peu… Je ne viens pas du milieu du cinéma, je me sens très mal à l’aise avec ces gens là : je suis ailleurs, environné d’êtres humains qui font des tas de métiers différents. Et comme je n’ai pas spécialement d’entrées dans ce monde, ce serait bien d’être lu, qu’il existe une possibilité qu’un producteur, simplement, croie en votre projet et ait envie de le produire. Il est dommage que ça ne marche globalement pas comme ça. Il y a peut-être des choses à faire évoluer du côté du Centre National de la Cinématographie. Moi maintenant je vais m’employer à trouver d’autres manières de fonctionner, en se réunissant, avec des gens comme moi…

Propos recueillis par Chloé Rolland, François Barge-Prieur, Thomas Fouet et Gaël Reyre