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Entretien avec Gaspar Noé À propos de Love

Vous avez décrit Love comme votre projet le plus personnel, et comme un condensé idéalisé de tout ce que vous et vos amis avez, ou auriez, pu vivre…

Oui… Par exemple, personnellement, je n’ai jamais couché avec un travesti, mais j’ai des amis à qui c’est arrivé. Ça fait partie d’un ensemble d’expériences. Et même si toi tu n’es pas monté au front directement, d’autres l’ont fait. J’ai aussi des copains qui ont eu des enfants accidentels, à cause d’une capote éclatée ou de trop d’alcool, avec une inconnue qui les a rappelés neuf mois plus tard… Toutes ces expériences-là se retrouvent dans le film. Ensuite, le personnage principal me ressemble beaucoup. Il porte souvent des vêtements à moi. Il fait des blagues que je pourrais faire. Comme moi, par moments il est super pataud et à d’autres moments il est intelligent. Quand il évoque 2001, c’est clairement moi qui parle. Et puis les affiches que j’ai mises dans son appartement renvoient à mes références à moi : 2001, Salo,Taxi Driver, Fassbinder… Mais pour autant ça n’est pas un film strictement autobiographique : pour une partie c’est moi, pour une autre pas du tout. Mais c’est drôle de brouiller les pistes, que les gens ne sachent pas bien à quoi s’en tenir…

Est-ce que vos films précédents prenaient déjà appui sur des expériences vécues ?

Au moment où je faisais Irréversible, une personne proche de moi avait failli être violée, mais avait réussi à s’échapper. Alors le film c’était un peu ce qu’elle aurait pu vivre si elle ne s’en était pas sortie miraculeusement. La vie est pleine de moments où les choses peuvent totalement basculer. Quand tu fais un film, ton acteur peut faire une crise cardiaque, le tournage être annulé, et tu te retrouves avec des dettes toute ta vie. De la même façon, un jour, à Buenos Aires, quand j’avais 20 ans, j’ai cru que j’allais me retrouver en prison pour une histoire de drogue. Les flics ont débarqué et j’ai jeté la drogue dans les toilettes pendant que les flics frappaient à la porte. Durant toute cette scène, j’étais en train de me refaire tout le filmMidnight Express dans ma tête. J’étais en sueur. C’est la plus grosse peur que j’ai eu de ma vie. Après, pendant deux jours je suis resté dans mon lit à fixer le plafond. Donc ce traumatisme, qui est resté imprimé dans ma mémoire, j’ai eu envie de le transmettre aux autres, et le film Enter the Void vient de là. De ce point de vue, on peut dire que Love est un film, si ce n’est plus autobiographique, en tout cas plus ancré dans le réel que dans le fantasme.

Comment cet assemblage d’expérience s’est structuré autour de la question du sexe ?

Il y a chez moi un fort désir de transcendance, qui est peut-être lié à mon éducation athée ou à l’usage des drogues psychédéliques. J’ai donc eu envie de montrer dans un film ce qu’est cette dimension parallèle, que tu peux atteindre dans certains moments d’élévation, mais qui n’existe pas dans la réalité, seulement dans ta tête. Et alors c’est en cherchant comment traduire ça, que je me suis rendu compte que les plus beaux moments de la vie, les moments de plus grande détente, de plus grand plaisir, ceux où tu sécrètes le plus de sérotonine et d’endorphine, ce sont les moments où tu fais l’amour. Parfois en nageant ou en dansant tu peux avoir l’impression d’être au top, mais la chose la plus fréquente et la plus naturelle, la plus représentative du bonheur dans la vie, pour moi c’est l’acte sexuel. Du coup on peut se demander pourquoi des législations castratrices, dans presque tous les pays occidentaux, t’empêchent de représenter cette chose extrêmement positive, alors qu’elles ne t’empêchent pas de représenter la mesquinerie humaine ou la violence. Tu peux faire un truc sur la douleur, un film sur une catastrophe naturelle avec des cadavres partout, ça ne va pas poser de problème… Mais la représentation de l’acte sexuel ça ne passe pas. Ou alors seulement dans un contexte soit ultra artistique, soit purement “pornographique”. Mais dans ce deuxième cas, l’acte sexuel est totalement déshumanisé : ça devient un acte sportif, ou un acte de domination, qui ne parle qu’au cerveau reptilien des gens, pas du tout au cerveau mammifère. Il n’y a pas d’affect… À mon avis, il aurait dû y avoir beaucoup plus de films comme Love dans les années 1980-90. C’était le développement naturel du cinéma érotique des années 1970. Il y a un moment où il aurait dû y avoir une fusion : l’acte sexuel aurait dû pouvoir être représenté normalement, pas de manière pornographique, ni de manière elliptique. Il n’y aucune logique, si ce n’est la peur du désordre sexuel, économique et social, dans le fait d’interdire la représentation de la sexualité aux moins de 18 ans et de la reléguer en DVD ou sur des sites Internet comme Youporn.

Est-ce que votre manière de filmer le sexe s’est définie par opposition à ce que propose le porno ?

Le porno est un genre qui n’a jamais produit de chef-d’œuvre. Mais il faut dire qu’il est extrêmement difficile de représenter le sexe à l’écran de manière émotionnelle, c’est-à-dire d’une façon qui rende vraiment compte de ce que c’est dans la vie. C’est Orson Welles qui disait que les deux choses les plus difficiles à montrer au cinéma sont la pulsion sexuelle et la pulsion religieuse. Montrer quelqu’un qui prie dans un film, ça ne marche pas parce que tu es à l’extérieur, pas à l’intérieur, donc tu n’es pas dans la transcendance. Peut-être avec une voix off et une caméra subjective, ou en filmant le mec qui prie de dos, tu peux arriver à faire comprendre la pulsion religieuse… Pour l’acte sexuel c’est pareil : rendre compte de ce qu’est la sensation de pénétrer une femme amoureusement, ce n’est pas facile. Donc ce que j’ai fait c’est que j’ai mis du Bach. Mais ce recours à la musique, c’est un procédé vieux comme le cinéma pour transmettre un truc fort et difficile à mettre en images.

Il y a déjà pas mal d’autres films d’auteurs qui se sont essayé à une représentation frontale de la sexualité (9 Songs de Winterbottom, Romance de Breillat, L’Inconnu du lac de Guiraudie, Nymphomaniac de Von Trier, et bien d’autres). Les avez-vous vus ?

Oui je les ai tous vus. Mais, bizarrement, même si les scènes de sexe étaient simulées, le film qui s’est le plus rapproché de la représentation de ce que moi je considère comme une relation sexuelle naturelle, c’est La Vie d’Adèle. Là, pour moi, on sent que les filles sont amoureuses, on ressent cette addiction chimique.

La 3D faisait-elle partie du projet depuis le début ?

Disons qu’il y a eu un effet d’annonce. Vincent Maraval avait dit : le prochain film de Gaspar sera un film d’amour, pornographique et mélodramatique en 3D ! C’était des mots dont le mélange produit quelque chose qui vend. S’il avait dit : c’est un film sentimental avec une structure narrative un peu complexe, ça aurait sans doute moins attiré. Alors que “porno/mélo/3D”, c’est tout de suite quelque chose qui claque. Mais la vérité, c’est que je n’avais pas prévu de le faire en 3D à l’époque. En revanche, j’avais déjà fait pas mal de photos en 3D. Donc après je me suis acheté une petite caméra vidéo 3D et je m’y suis attaché, parce que la 3D produit un côté théâtre de marionnettes… Ensuite, quand on a lancé la pré-production du film l’été dernier, j’ai croisé quelqu’un qui m’a dit que le CNC donnait des aides pour les projets utilisant les nouvelles technologies. Du coup on a déposé un dossier d’urgence, on a obtenu l’aide et on a tourné avec des toutes petites caméras 3D qui venaient tout juste de sortir.

Avez-vous eu des difficultés pour monter ce projet ?

Oui. Love n’est pas un film cher, mais c’est le genre d’œuvre sur laquelle les télés ne mettent pas d’argent, avec laquelle tu n’obtiens pas les aides d’État qui permettent d’assurer le préfinancement. Or, Wild Bunch avait perdu pas mal d’argent sur Enter The Void, parce qu’ils avaient pris de vrais risques, et donc cette fois ils ne voulaient pas assurer le financement du film en totalité. Du coup, il y a eu plein de faux démarrages, essentiellement dus à des gosses de riches qui se sont retirés au dernier moment. Si tu demandes à des gosses de riche de produire ton film, au départ ils sont excités parce que la célébrité les attire, mais en même temps ils sont programmés depuis leur plus tendre enfance pour ne pas prendre de risque avec leur argent. Le seule risque qu’ils prennent, en général, c’est d’acheter de la coke ou de l’héro, mais pas de financer un film. Du coup j’ai eu plein de personnes qui m’ont dit oui, puis qui se sont retirés à la dernière minute.

Vu de l’extérieur, on a l’impression que vous bénéficiez d’une liberté artistique rare : vous traitez des sujets difficiles, avec un minimum de moyens, sans être soumis au diktat du casting… Avez-vous le sentiment d’avoir, dans le paysage français, un position un peu privilégiée ?

Non. Vous avez vu le temps qui passe entre chacun de mes films : c’est le temps qu’il faut pour trouver l’argent pour monter les projets. Ça montre bien que ça n’est pas simple ! Malheureusement, je n’ai pas de mécène derrière moi, qui me dit “vas-y, fais ce que tu veux” ! La liberté d’expression, c’est toi qui te la donnes à toi-même. Ensuite, aux autres de l’apprécier ou pas. Ce qui rend le contexte difficile aujourd’hui, c’est que très peu de gens prennent le risque d’investir personnellement ne serait-ce que 50 000 euros dans un film. Tous les producteurs vont se faire financer par les distributeurs, les télés, etc. Ce qui, au bout d’un moment produit des films assez consensuels, parce que faits pour rassurer ces investisseurs-là… Alors quand on fait des films comme les miens, la meilleure manière d’arnaquer les gens qui ont peur c’est de leur dire : “je suis sûr qu’on va être à Cannes l’année prochaine !”. Parce que Cannes est l’endroit où tout le monde a envie de parader. Dans un contexte bourgeois, il est bon de monter les marches. Donc les gens se disent : ce n’est peut-être pas le film qu’on a envie de produire, mais on a envie de monter les marches de Cannes avec un film sulfureux…