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Essai cinématographique sur le désastre syrien Sortie DVD de "Eau argentée" de Wiam Bedirxan et Ossama Mohammed

Ossama Mohammed est un cinéaste syrien reconnu âgé d’une soixantaine d’années. Il a dû quitter son pays en mai 2011, dans les premiers temps de la révolution. Depuis Paris, il a réalisé Eau argentée, un film de collecte chargé d’images terribles, une plainte remplie de désespoir, une œuvre engagée bouleversante qui se trouve être aussi, face à l’horreur et la folie, un essai cinématographique et qui s’en excuserait presque.
La construction de ce film-essai-document est très particulière mais lui reprocher d’être décousu, incomplet, voire narcissique serait nier sa singularité même. Eau argentée n’est pas le récit officiel de la révolution et de la résistance syrienne. Son but est de rendre compte de l’immense douleur endurée par un peuple et, en même temps, de réfléchir à la façon dont cette douleur peut-être accompagnée en exil. L’exilé est ici cinéaste, et cela a une grande importance. En prenant soin de signaler qu’il contient des images très violentes (une interdiction aux moins de seize ans fut décidée pour sa sortie en salles fin 2014), son film peut être conseillé pour de multiples raisons. L’une d’entre elles pourrait s’adresser à ceux qui évitent les robinets à reportages que constituent les journaux télévisés et qui rechignent à se plonger dans les méandres des vidéos du web : un cinéaste a canalisé ce flot d’images, les a projeté en leur donnant un sens.
Le film commence avec des images des premières manifestations anti-régime Assad, des débuts de la révolution, de la répression aveugle et insensé des mouvements populaires, des premiers martyrs, tout cela en un montage de vidéos d’amateurs, de prises de vues au téléphone portable. C’est donc « la mort en direct », ce sont les cris, l’affolement et les pleurs, ce sont les innombrables cadavres, les filets de sang sur les trottoirs et les postures grotesques des victimes. L’insertion de quelques images de sévices ou d’exécutions enregistrées par des hommes restés fidèles au chef Bachar el-Assad achève de rendre cette première partie très éprouvante.
Insistons : celui qui a récolté ces images sur internet est un cinéaste. Il les a donc passé au montage (et, quand il le fallait, les a laissé défiler dans leur longueur) et, mieux encore, s’est interrogé par rapport à elles. La folie meurtrière dont elles témoignent (et encore, se dit-on : que ne nous montre-t-il pas ?), il semble la redoubler en quelque sorte en parlant sur elles de plan fixe, de champ-contrechamp, en glissant un extrait d’un Charlot, en évoquant Hiroshima mon amour. Avançant au rythme de cartons séparant et annonçant les séquences, il convoque même la poésie (y compris musicale, la partition calée sur les images étant très élaborée).
À un moment donné, il avoue se sentir lâche et inutile, observateur impuissant de cette catastrophe depuis son appartement parisien. Les images violentes vont alors se faire moins nombreuses, bien que la tristesse persiste et la folie demeure. Dans le même temps, Wiam Simav Bedirxan, une jeune femme d’origine kurde entre en contact avec lui. Ils se mettent d’accord : elle sera son regard, en plein cœur de la ville de Homs, elle filmera et lui enverra ses images. Wiam Simav Bedirxan devient la co-réalisatrice du film. Ses prises de vue au fil de ses marches dans les rues, désertes et dévastées, d’une ville-fantôme secouée par les explosions régulières sont saisissantes. Le montage nous révèle cependant que la vie subsiste tout de même. Ainsi, nous voyons une rue vide mais ensuite une pièce remplie d’écoliers. Plus tôt, le même procédé provoquait une autre sensation, plus douloureuse. Sur la route de Deraa, des manifestants avançaient, pacifiques, sous le regard de quelques militaires. Une coupe plus tard, nous étions plongés, sur cette même route, dans le chaos, au milieu des gens à terre.
Entre Ossama et Simav, un dialogue s’installe, passionnant et déchirant. Un dialogue de deux voix (qui peut aussi provoquer une certaine gêne puisque probablement ré-enregistré à partir des échanges initiaux, sans que cela soit jamais signalé), une confrontation de deux regards aussi. Les questions affluent. Qu’est-ce que documenter ? Qu’est-ce que filmer la guerre ? Cadrer des gouttes d’eau sur une vitre parisienne, est-ce dire quelque chose ? L’évocation poétique se heurte sans cesse au réel absolu.
Au printemps 2014, Simav vient à Cannes, avant de repartir pour la Syrie. Dans la salle de cinéma, elle apparaît prête à se briser, avec sa petite voix parlant un anglais peu assuré. La folie dévaste tout. Simav va repartir parce qu’elle ne peut pas faire autrement. Eau argentée, film désespérant ? On peut toujours estimer qu’il montre aussi que « la vie continue », que le pire côtoie toujours le meilleur, mais cela me semble un peu fort. L’expression de ce désespoir n’est de toute façon pas blâmable lorsqu’est ainsi exposée la vérité en face (y compris celle de la révolution qui « mangerait ses propres enfants »).
Pour l’édition du DVD, Potemkine accompagne le film de bonus utiles et variés, incluant notamment un court-métrage d’Ossama Mohammed daté de 1977, déroutant mélange de fiction et de documentaire en noir et blanc sur la vie dans un village syrien, une précieuse intervention de l’historien Jean-Pierre Filiu, un hommage au cinéaste adressé par Dominique Cabrera et la musique du film composée par Noma Omran.

 

Eau argentée
Ma’a al-Fidda
de Wiam Bedirxan et Ossama Mohammed

France, Syrie, Liban, USA – 2014.
Durée : 110 min
Sortie cinéma (France) : 17 décembre 2014
Sortie France du DVD : 2 juin 2015
Format : 16/9 – Couleur – Son : 2.0.
Langue : arabe – Sous-titres : français.
Boîtier : Keep Case
Prix public conseillé : 16,90 €
Éditeur : Potemkine Films & Agnès b. DVD
Collection : Une Collection Documentaire

Bonus :
– Step by step, 1977 (23’)
– Entretien avec Jean-Pierre Filiu, historien arabisant, spécialiste du Moyen Orient
– Une lettre filmée de Dominique Cabrera, cinéaste
– Présentation du film à la Cinémathèque
– Histoire de la musique d’Eau argentée
– 28 morceaux de Noma Omran, compositrice du film