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Histoire poétique de la Géorgie, 1914-1984 Sorties DVD de 4 films de Tenguiz Abouladze

Continuant à porter son regard vers l’Est pour en exhumer de vieilles ou moins vieilles pépites cinématographiques aujourd’hui oubliées, les éditions Malavida publient en DVD cette collection Tenguiz Abouladze, un ensemble de quatre films choisis dans une œuvre comportant, dans le domaine de la fiction, sept titres au total et s’étalant de 1955 à 1984. Abouladze fut l’un des principaux artisans du renouveau du cinéma géorgien et il bâtit donc sa carrière dans cette république soviétique au temps du dégel puis de la stagnation brejnévienne. Son cinéma est un cinéma de la culture populaire, qui aime mélanger les tons et réaliser l’alliance du réalisme et de la poésie. C’est aussi, forcément à ce niveau d’exigence esthétique et en cette période particulière, un cinéma qui intéresse par ce qu’il dit de l’expression artistique au sein de l’U.R.S.S. De ce vagabondage en quatre DVD, on ne retient pas seulement des images pittoresques de la campagne géorgienne mais aussi, et même si le conte y est roi, une sorte de leçon d’histoire.

Réalisé en 1962, Moi, grand-mère, Iliko et Illarion est une chronique du kolkhoze qui commence par aligner des petits épisodes de la vie quotidienne, des anecdotes de l’enfance insouciante. L’ancrage est fort, le caractère local souligné, les traditions valorisées et les chants nombreux à s’intercaler. L’unité ne s’y trouve que sur la durée, celle du film et celle du récit conté qui, bien que l’on ne s’en aperçoive pas réellement, s’étend sur plusieurs années. Le cinéaste est un adepte de la rupture de ton mais il laisse éclater une évidente joie de vivre du début à la fin. A l’écran, rien ne semble devoir assombrir l’horizon et l’on est tout étonné de se retrouver à un moment donné en temps de guerre (celle de 1940). Certes des drames ont lieu mais les sourires restent sur les visages. Même s’il en est parfois teinté de noir, l’humour est donc permanent.
L’histoire est celle d’un apprentissage, celui du jeune héros Zuriko qui passe du village à l’université de Tbilissi, entraînant tout le film de la gaieté enfantine vers la conscience plus amère du temps qui passe. Ce glissement, étrangement, est redoublé par un autre, lié lui à la forme même. Abouladze signait là seulement son troisième long métrage de fiction mais faisait déjà preuve de maîtrise. Toute la première partie, les aventures de Zuriko accompagné par sa grand-mère, son oncle et son vieux voisin, est placée sous le signe de la qualité picturale soviétique acquise depuis le glorieux temps du muet (le film y renvoie par l’usage du burlesque comme par les plus remarquables de ses plans). Les personnages s’agitent sous des cieux immenses dont l’image en noir et blanc ne manque pas de faire sentir l’intensité du bleu. Le travail sur la perspective est poussé, comme sont admirables les compositions à base de nature frémissante. Mais l’héritage du passé n’empêche pas l’inscription dans le présent du cinéma. Pour que la caméra préserve la pudeur d’un baiser amoureux, un regard complice lui est lancé directement, des plans-tableaux figent des expressions douloureuses pour dire le déchirement de la guerre, des plans-séquences impeccables captent des mouvements de foules naturelles, le tournage se fait la plupart du temps en extérieurs réels… Avec le déplacement temporaire à Tbilissi et le dévoilement plus intime du personnage principal, le film prend pleinement sa place dans le mouvement des « nouveaux cinémas » du début des années 60.
Sans doute inégal sur sa durée (comme le sont les suivants), Moi, grand-mère, Iliko et Illarion reste intéressant pour une autre raison : la façon dont il épouse l’idéologie soviétique. Chantant les louanges du collectif, préservant l’espérance par-delà les drames de la vie et les changements de générations, le film fait passer cette adhésion par son humour (plus ou moins fin mais omniprésent jusqu’à laisser percer parfois des pointes d’ironie par rapport à ce qui est représenté), par sa vigueur et par son souffle rieur.

Un collier pour ma bien-aimée : derrière ce fort joli titre se cache le cinquième film du réalisateur, une œuvre picaresque de 1971 conciliant la naïveté de la vision et la complexité d’une forme zigzagante (mélange en fait caractéristique de bien des contes populaires). Une nouvelle fois, il s’agit pour Abouladze d’apporter sa pierre à la connaissance d’une culture en montrant des coutumes, des savoirs, des paysages… Et à partir de cette réalité géorgienne, il peut, adaptant une œuvre littéraire (comme pour la quasi-totalité de sa filmographie), broder un récit tout à fait surprenant. L’entrée en matière produit un effet de distanciation car le héros, le narrateur et l’auteur de l’histoire nous sont présentés comme un seul et même homme. Pourtant, nous semblons à nouveau partis pour suivre une simple chronique villageoise. Arrive bien vite cependant ce qui constituera le corps du film : le récit du voyage qu’entreprend le héros Bahadour, prétendant de la belle Serminaz, obéissant ainsi à la coutume voulant qu’un cadeau extraordinaire soit offert afin d’obtenir l’accord de la famille.
A partir du moment où Bahadour se met en route, tout peut advenir. Déjà présents en filigrane, le merveilleux et le surnaturel font irruption et nous propulsent sur les routes du conte. Tout est possible et il est donc impossible de s’ennuyer longtemps, même si quelques séquences comiques peuvent laisser perplexe. Encore une fois, subtil ou appuyé, ce comique se retrouve partout et un trépas peut même faire sourire. Le burlesque est assumé à coups d’accélérés, de postiches, de rôles multiples, d’envahissement du cadre par une multitude de jeunes femmes poursuivant le héros (effet des plus agréables). Dans ces montagnes du Caucase, Abouladze, passé à la couleur, continue de peindre ses tableaux vivants, s’amuse de récits dans le récit qu’il termine en boucle, fait feu de tout bois dans la forme pour mieux retrouver l’innocence et le plaisir de conter. Il fait l’éloge des petites gens, des artistes, des vieillards facétieux et des jeunes assoiffés. Les femmes qu’il filme sont des tentatrices amies de Satan mais avec leurs sourires irrésistibles elles apportent le désir et la force vitale, la liberté.

Le dépaysement se poursuit de la même façon avec L’Arbre du désir, daté de 1976. Tenguiz Abouladze recule dans le temps pour nous emmener au début du XXe siècle, mais garde toutes les caractéristiques de sa mise en scène imprévisible et déroutante : brusques changements d’échelle, montage abrupt, plans courts ou étirés, alternance d’agitation et de fixité… Jouant plus que jamais sur l’apport de la couleur, comme le démontre une première séquence dans laquelle le rouge des coquelicots ne tarde pas à envahir la surface de l’écran en rouge sang, il signe une troisième chronique paysanne, toujours aussi éclatée, toujours aussi riche de personnages singuliers.
La truculence est au rendez-vous mais surtout, comme le titre l’indique, le désir devient la grande affaire. C’est avant tout celui des hommes envers les femmes, et vice-versa. Le calme du village où se déroule l’histoire est ainsi perturbé par trois figures féminines. La première est la plus âgée, perdue dans ses souvenirs, ou bien ses affabulations, de romances évanouies. La deuxième est la plus plantureuse, objet du désir de tous les hommes, généreusement offerte aux regards et aux mains. La troisième possède un visage d’ange et se trouve bientôt amoureuse de son jeune voisin. Ses apparitions donnent naissance aux plus belles scènes, pleines de magie douce et suspensive.
Mais il est un autre désir, celui d’un changement, éprouvé par certains plus ou moins confusément : les anarchistes, les vagabonds et les poètes, sans oublier les enfants. L’histoire de L’Arbre du désir se déroule juste avant la Révolution et plus clairement qu’ailleurs apparaît une opposition entre les aspirants au bonheur et à l’avenir meilleur et les forces d’oppression archaïques. L’idée passe bien sûr par la métaphore et toujours en lien avec le folklore local mais le politique déboule pour de bon. Et progressivement, le ton change. L’humour se raréfie et le tragique finit par s’imposer. Le dernier mouvement du film voit ainsi le grotesque se muer en cruauté envers les faibles. Les morts ne font plus sourire. Bien sûr, ce sont ici des journées difficiles pré-révolutionnaires qui sont évoquées, mais dans ce cinéma soviétique si codé de 1976, nous ne sommes pas certains du tout qu’Abouladze ne pense pas aussi à son époque.

 

L’Arbre du désir fut distribué dans les salles françaises tardivement, en 1988, à la suite du succès du Repentir, le dernier film du cinéaste. Le Repentir fut présenté au festival de Cannes 1987 d’où il repartit récompensé d’un Grand Prix Spécial du Jury. Il est devenu alors le film le plus célèbre d’Abouladze et cela, peut-on considérer, à juste titre. Or, il n’est pas entièrement représentatif de son style tel qu’il se dégage des trois autres opus de cette collection. Seul de la série à ne pas être une adaptation littéraire, il tient une place à part. Le Repentir est une œuvre beaucoup plus calme, beaucoup plus longue, beaucoup plus lisible, beaucoup plus linéaire que les précédentes. On peut, comme les autres, la rattacher au registre de la fable, mais il s’agit cette fois de la dénonciation d’une tyrannie et donc d’une fable absolument politique.
Linéaire ne veut toutefois pas dire simple. S’il évite les détours pittoresques, le récit n’en est pas moins construit de manière originale, voire, à nouveau, déroutante. La première partie, contemporaine, nous propose un étrange manège. Le gouverneur d’une ville georgienne est enterré en grande pompe par ses congénères et sa famille éplorée mais très vite, sa tombe est profanée, son cadavre déterré et exposé jour après jour. La coupable est trouvée et traduite en justice. La deuxième partie débute avec les explications de cette femme en prenant la forme d’un long flashback sur son enfance. Dans les années 50, elle a vu sa famille être détruite par la faute de ce gouverneur aux méthodes totalitaires. La troisième et dernière partie est un retour au présent. Sont racontées la suite du procès et les conséquences de cette (re-)mise à jour sur la famille du gouverneur.
Le Repentir est une grinçante satire du pouvoir des dictateurs, petits ou grands, à travers, donc, ce personnage de Varlam Arabidze avec sa moustache à la Hitler (et donc à la Chaplin puisque nous sommes dans une farce) et son costume noir à la Mussolini. L’habileté de l’auteur est de ne pas le charger d’idiotie. Il apparaît fanfaron ou bouffon mais jamais dénué d’une certaine intelligence. Il fait preuve d’un étonnant talent dans l’art lyrique, d’une duplicité diabolique, d’une capacité à masquer sa monstruosité morale sous sa bonhommie. En se focalisant sur les rapports du gouverneur avec le père de la fillette, un peintre doué tentant de résister à la récupération dictatoriale, Abouladze cerne avec justesse les intenables pressions s’exerçant dans ces conditions, la force de caractère, l’intelligence de comportement, la part de chance absurde qu’elles réclament.
Les rouages totalitaires sont ainsi exposés avec pertinence mais chaque partie du film possède son intérêt propre. Quand la première intrigue par son point de départ et son atmosphère quasi-fantastique, la troisième, plus explicative, propose une réflexion sur les lendemains toujours difficiles et la permanence possible du poison. Elle éclaire aussi rétrospectivement certaines choses : par exemple, le retour du cadavre avait bien aussi une portée symbolique.
Le passage par le symbolisme est une constante du cinéma de Tenguiz Abouladze mais celui-ci n’est pas, dans Le Repentir, tout à fait de même nature. Au sein d’une narration plus posée, il est beaucoup plus encadré. Il se confond avec l’onirisme dans le sens où, hormis le saupoudrage de quelques traits surréalistes (apparaissant comme tels parce que le totalitarisme est folie), toutes les grandes envolées peuvent être perçues comme des rêves ou des pensées des personnages. Elles sont clairement bornées. L’œuvre gagne en cohérence. Bien évidemment, si symbolisme il y a, tout n’est pas clair comme de l’eau de roche. C’est qu’il est important de savoir que si le film fut présenté en 1987, il fut en fait réalisé en 1984 et bloqué par la censure. En 1984, c’est à dire après Brejnev et la stagnation mais avant Gorbatchev et la perestroïka. Le recours aux symboles s’explique donc également ainsi : des choses peuvent être dites, mais pas encore toutes. La période est de transition et Le Repentir, vu par ce biais, n’en devient que plus passionnant encore.
Si le débusquement d’un sous-texte politique vous attire, si le mélange du populaire local et de la farce universelle vous tente, si les visions poétiques, cauchemardesques ou amoureuses vous enchantent, si les surprises narratives ont vos faveurs et si le besoin d’un grand bol d’air se fait sentir chez vous, la découverte de cette très intéressante collection s’impose.

 

 

Le Repentir
Monanieba
de Tenguiz Abouladze

Géorgie, 1984.
Durée du film : 153 min
Sortie France du DVD : 24 avril 2015
Format : 1,66 – Couleur – Son : Mono
Boîtier : Keep Case
Prix public conseillé : 15,00 €
Éditeur : Malavida

 

Un collier pour ma bien aimée
Samkauli satrposatvis
de Tenguiz Abouladze

Géorgie, 1971.
Durée du film : 75 min
Sortie France du DVD : 24 avril 2015
Format : 1,66 – Couleur – Son : Mono
Boîtier : Keep Case
Prix public conseillé : 15,00 €
Éditeur : Malavida

 

Moi, grand-mère, Iliko et Illarion
Me, bebia, Iliko da Ilarioni
de Tenguiz Abouladze

Géorgie, 1962.
Durée du film : 90 min
Sortie France du DVD : 24 avril 2015
Format : 1,37 – Noir & Blanc – Son : Mono
Boîtier : Keep Case
Prix public conseillé : 15,00 €
Éditeur : Malavida

 

L’Arbre du désir
Natvris khe
de Tenguiz Abouladze

Géorgie, 1977.
Durée du film : 90 min
Sortie France du DVD : 24 avril 2015
Format : 1,66 – Couleur – Son : Mono
Boîtier : Keep Case
Prix public conseillé : 15,00 €
Éditeur : Malavida