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Un homme, sa fille et leur cheval face à la catastrophe Sortie Blu-ray du "Cheval de Turin" de Béla Tarr

Six jours de la vie d’un fermier dont Nietzsche croisa la route en 1889 avant de sombrer dans la démence : sa fille l’habille et lui prépare ses repas, son cheval dépérit, son puits s’assèche, une tempête fait rage.

Partant d’un événement connu de la vie de Friedrich Nietzsche, Béla Tarr, pour ce qu’il semble avoir conçu comme son ultime film, a imaginé avec son scénariste attitré, l’écrivain Laszlo Krasznahorkai, ce que l’histoire ne disait pas. Il s’est attaché à décrire les conditions de vie d’un fermier, de sa fille et de ce cheval que le philosophe enlaça un jour dans une rue, affolé qu’il était par la brutalité de son maître. Le Cheval de Turin est la peinture pointilleuse et réaliste, notamment dans son rapport au temps, d’une situation sociale dramatique, ainsi qu’une méditation sur la triste destinée humaine. L’œuvre est exigeante, longue, répétitive, faite d’une vingtaine de plans seulement et régulièrement époustouflante.
Béla Tarr nous happe dès l’entrée en matière : l’accompagnement, en un filmage stupéfiant, de l’avancée du cheval tirant sa calèche sous le fouet de l’homme et sous les bourrasques d’un vent qui ne les lâchera plus. Comme plus tard lors des franchissements du seuil de la maison, le travail sur la lumière, le son et les mouvements provoque une impressionnante sensation d’aspiration. Car, contre toute attente, le film est particulièrement « physique ». L’anecdote nitzschéenne de base et les principes forts de la mise en scène semblaient promettre rigidité et abstraction mais ce sont bel et bien la présence des corps, l’enregistrement des efforts, la force des éléments naturels qui importent. Inscrits dans la longueur extrême de plans-séquences magistralement composés, ils donnent l’impression de la vie non truquée.
Chapitré au rythme de six journées, Le Cheval de Turin propose d’observer dans un seul lieu la répétition des mêmes gestes simples : s’habiller, aller chercher de l’eau au puits, faire cuire des patates, manger, atteler le cheval, se coucher… À chaque reprise, cependant, Béla Tarr offre de légères variations d’angles, introduisant ainsi l’idée du glissement du point de vue ou faisant sentir l’importance du décor, la valeur d’un objet comme élément de la mise en scène. De même, il sait retendre la corde au bon moment afin d’éviter que l’attention du spectateur ne faiblisse en convoquant très régulièrement la partition lancinante et sublime du compositeur Mihaly Vig (jusqu’à évacuer tout autre son) ou en surprenant son monde par des intrusions ou des expulsions du lieu-cocon-tombeau qu’est la maison. Ainsi, le statisme peut d’autant prendre de la valeur qu’il côtoie le mouvement.
Les personnages sont pris dans un éternel retour qui les condamne. La caméra les observe en dessinant des figures bouclées, même si celles-ci n’apparaissent pas tout de suite comme telles et si la clôture ne se fait qu’après avoir longuement sinuer. Espace et temps s’enroulent sur eux-mêmes et l’homme et la fille, prévenus par la tempête qui ne cesse pas, courent au devant de la grande Catastrophe sans bouger de leur antre. Pour y échapper, il faudrait s’extraire du cercle (comme ce groupe de tziganes qui vient boire au puits, peut-être) mais cela leur est impossible. Béla Tarr affiche sa compassion et son pessimisme, plongeant ses personnages dans des ténèbres de plus en plus profondes. Pour lui, le noir et blanc n’est pas une coquetterie d’auteur mais le meilleur moyen de s’exprimer par la lumière. Le Cheval de Turin est un film qui nous en fait comprendre l’importance esthétique et dramatique. Le conflit entre lumière et obscurité est ici un enjeu plastique autant qu’un enjeu pour les personnages eux-mêmes. Et l’obscurité gagne, le noir devient total.
Dès le premier plan nous impressionnait la masse noire représentée par le cheval en action. La force était à la fois picturale et primitive. Tout le film, par son cadre, son histoire, sa composition, renvoie au temps du muet. Mais il le fait sans afféterie et sans tricherie. Avec Le Cheval de Turin, Béla Tarr termine ses recherches de modernité cinématographique en revenant aux fondamentaux.

 

 

Le Cheval de Turin
A Torinói ló
de Béla Tarr

Avec : János Derzsi (Ohldorfer), Erika Bók (la fille d’Ohldorfer), Mihály Kormos (Bernhard)
Hongrie – France – Suisse – Allemagne, 2010.
Durée : 146 min
Sortie cinéma (France) : 30 novembre 2011
Sortie France du DVD : 7 avril 2015
Format : 1,66 – Noir & Blanc – Son : Mono
Langue : hongrois – Sous-titres : français
Boîtier : Blu-ray avec fourreau
Prix public conseillé : 19,90 €
Éditeur : Blaq Out

Bonus :
Leçon de cinéma avec Béla Tarr au Centre Pompidou, conduit par Antoine Guillot (44’)
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