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Rencontre avec Lisa Matuszak réalisatrice du court métrage "Brume, cailloux et métaphysique"

Actuellement élève à La Poudrière (l’école d’animation adossée au studio Folimage, aux environs de Valence), Lisa Matuszak a commencé son apprentissage professionnel à l’Ecole Supérieure des Arts Appliqués et Textile (ESAAT) à Roubaix, avant d’intégrer l’Ecole des Métiers du Cinéma d’Animation (EMCA), à Angoulême.
Avec son court métrage Brume, cailloux et métaphysique, la jeune réalisatrice se retrouve, aujourd’hui, sous les feux de l’actualité cinématographique, puisqu’elle est sélectionnée, en compétition officielle, au Festival d’Annecy, dans la catégorie “films de fin d’études”. Réalisé alors qu’elle était encore étudiante à l’EMCA, son film semble se tenir à l’écart d’un monde contemporain, si prompt au bruit et à la fureur, et s’apparente à une délicate contemplation existentielle, où animation 2D et anthropomorphisme animalier vont de pair.
En avant-première, donc, du Festival du film d’animation d’Annecy, nous vous proposons de partir à la découverte d’un film et d’une artiste, que l’on se plaira à surnommer “Miss Hokusai”, tant elle excelle dans une description, toute flottante, du rapport entre l’homme et la nature. Les 36 vues du Mont Fuji ne sont pas loin, en somme.

Synopsis
Une rencontre furtive autour d’un lac, où il est question de cailloux et de métaphysique.

Voir le film

Entretien avec Lisa Matuszak

1 – Comment sont nés idée et titre du film ? D’ailleurs, si le film ne s’était pas intitulé Brume, cailloux et métaphysique, aurait-on pu envisager l’intituler « De l’art du ricochet » ? 
L’idée du projet est née au début de ma deuxième année à l’EMCA, vers novembre 2013, avec une envie simple : celle de faire un film, sans savoir au départ quoi raconter, ni comment le raconter. J’ai cherché, en écrivant et en dessinant beaucoup, plusieurs soirées durant, et à la fin, je suis arrivée avec cette idée en tête : « Un personnage, qui se pose trop de questions, en rencontre un qui aime les petits riens et va changer sa vision des choses ». J’avoue, c’était aussi ce que je ressentais à ce moment-là. En fait, je le ressens toujours : d’un côté, j’adore les petits riens et d’un autre, je trouve que le monde est vraiment flippant parfois. D’où la métaphysique !
Après, il ne me restait plus qu’à faire les choix, qui semblaient les meilleurs pour servir cette idée : les personnages, le lieu, le petit rien… J’ai utilisé beaucoup de références visuelles pour trouver ce que je voulais, et plus particulièrement des photographies. Les personnages, aussi, ont pas mal évolué : si le renard est venu rapidement – c’est un personnage que j’avais depuis un moment – le canard, lui, a d’abord été chat et “cowboy de l’espace”. Le petit rien au départ, c’était de jouer au cerf-volant. Finalement, j’ai choisi le ricochet, parce que le cerf-volant admettait une action humaine : il faut un fil, un plan, des mesures… Alors que pour un ricochet, il faut juste un caillou.
De fait, “De l’art du ricochet”, pourquoi pas ! Je n’en suis sûrement pas passée loin, quand je cherchais mon titre. Mais je ne voulais pas d’un titre qui se prenne trop au sérieux. J’avais pensé à des choses comme “De l’importance des cailloux”, “La gravité des cailloux” ou “La métaphysique des cailloux”, à la façon d’un essai de Montesquieu ou de quelque chose comme ça ; mais cela était vraiment trop plombant, alors que le ton de mon film devait être plutôt léger et naïf. En fait, je crois que j’ai dit à mon copain une phrase du genre “Je voudrais avoir les mots brume, cailloux et métaphysique dans mon titre”, et il m’a répondu : “Ben, Brume, cailloux et métaphysique”. Il y a eu un long silence ; j’ai trouvé ça super absurde et j’ai adoré. J’ai quand même cherché d’autres titres ; mais comme je revenais toujours à celui-là, je l’ai adopté. C’est naïf ; mais il y a le mot métaphysique, alors ça ne rigole pas.
Finalement, je pense que l’on ne comprend pas forcément mon film comme je le voulais. Je le regrette un peu et j’en tire des leçons. Mais je trouve ça drôle aussi que chacun ait son interprétation et c’est aussi pourquoi mon synopsis pour le catalogue d’Annecy ne dit rien sur le sens du film et est vraiment nul !

Personnage du renard, tel que dessiné avant l’origine du projet, en 2012

2 – Entre un anthropomorphisme, qui tiendrait plus des bandes dessinées de Lewis Trondheim (1) que des films de Disney, et un art de la contemplation, proche d’une certaine culture japonaise, quelles sont vraiment les influences de votre film ? Pourquoi ces choix et comment vous ont-ils guidé artistiquement ?
Effectivement, Lewis Trondheim a eu une énorme influence sur mes choix artistiques. Il m’a, évidemment, influencée graphiquement – mais, comme beaucoup d’autres auteurs de bande dessinée, pour le coup. Cependant, il émane de ses livres une philosophe, que je trouve fascinante : entre naïveté et métaphysique, justement. C’est ce qui m’a toujours plu chez lui. Je l’ai découvert adolescente et je me suis rapidement sentie très proche de son univers et de ses personnages : ils parlent tout le temps de tout et de rien, se posent des questions sur la vie, le monde, la nature, la théorie du complot, les jeux vidéo, les nuages, le ciel, les aliens ; tout cela avec une légèreté, une repartie, une naïveté absolue, un peu à la Calvin et Hobbes (2), mais en allant encore plus loin. C’est drôle et ça fait réfléchir, en même temps. En réalité, je ne le lis quasiment plus – un Lapinot de temps en temps, par pure obsession -, mais une adolescence passée introvertie à lire du Trondheim, ça laisse forcément des traces.
En revanche, j’ai un peu honte ; mais j’ai une culture du cinéma japonais très limitée. J’ai vu mon premier film de Naomi Kawase cette année, et pourtant j’ai eu un prof de cinéma, Alexis Hunot, qui nous a montré plein de belles choses. Je connais les grands classiques et j’adore ; mais des films contemplatifs, j’en ai vu très peu. Mes influences, pour mon film, étaient plus photographiques : j’ai un stock conséquent de photos de forêts nordiques (celles de Kevin Russ (3), par exemple), des photographies qui me laissent rêveuse et m’avaient donnée envie de me faire plaisir avec les décors, les reflets, la brume. C’est, d’ailleurs, carrément devenu une obsession pendant un an. C’était aussi une façon de compenser une envie de voyager.
Et puis, au Festival de Clermont-Ferrand, en 2014, j’ai découvert Montaña en sombra, un court métrage du réalisateur espagnol Lois Patiño. C’était malheureusement un peu tard – j’avais déjà fait mon animatique (4) – mais ça m’a confirmé la direction que je voulais prendre pour mon film : cette envie de faire quelque chose de lent, qui laisse le temps de réfléchir. On peut décrocher et penser à d’autres choses, ce n’est pas grave… Son film est incroyable. Il est évidemment splendide esthétiquement. L’échelle qu’il utilise pour ses plans – des personnages minuscules dans un paysage immense – met en avant un tas de questionnements sans réponse, qui donne le vertige, et il en est de même pour le montage et la bande-son. C’en est presque angoissant ! Mais c’est tellement beau… J’aurais vraiment voulu le voir plus tôt ; je pense que, du coup, mon film aurait été différent graphiquement, notamment dans les échelles entre personnages et décors.

Montaña en sombra, de Lois Patiño – pour voir le film dans sa version intégrale : http://www.dailymotion.com/video/x297y0t_montana-en-sombra_shortfilms

3 – De fait, pourquoi avoir fait le choix du cinéma d’animation ?
En fait, en sortant du lycée, je voulais faire de la bande dessinée. Mais, dans mon école, l’ESAAT, il y avait le DMA, le diplôme des métiers d’art, où les élèves étaient très forts en dessin et moi, je voulais surtout apprendre à dessiner comme eux. Alors, pendant mon entretien pour entrer dans cette section, j’ai dit au jury : “J’adore l’animation, c’est ce que je veux faire plus tard”. Mais en réalité – instant révélation ! -, je préférais la bande dessinée et je n’y connaissais pas grand-chose en animation. Mais ça avait l’air tellement bien et proche de la bande dessinée, que je rêvais de rentrer dans cette section, depuis que j’étais au lycée.
Au final, il ne m’a pas fallu longtemps pour “vivre animation”, “manger animation”, “respirer animation”… et depuis, ça ne s’est pas arrangé. L’animation est le mélange parfait entre le cinéma – que j’aimais déjà beaucoup – et la bande dessinée. On peut y avoir, à la fois, la liberté graphique de la bande dessinée et la capacité d’immersion et d’émotion apportée, au cinéma, par la bande-son, le montage, la mise en scène. Résultat, je n’ai plus ouvert une bande dessinée depuis longtemps et, quand je vais au Festival d’Angoulême (5), je me sens perdue.

4 – De l’ESAAT à La Poudrière, en passant par l’EMCA, pourquoi ce parcours de formation ? 
“ESAAT-EMCA-Poudrière” ou “EMCA-Poudrière” est, en fait, un parcours de formation très ordinaire. Nous sommes nombreux à La Poudrière à avoir suivi ce cursus. Au départ, l’ESAAT m’a permis de découvrir l’animation et d’être certaine que c’est ce que je voulais faire. Mais, après un DMA, on n’a pas forcément, tous, le niveau technique suffisant, pour travailler immédiatement. Surtout sur un marché de plus en plus saturé et compétitif. Il y avait donc de nombreux élèves qui faisaient l’EMCA juste après, c’était comme ça. Pour ma part, après mon DMA, je voulais intégrer l’Ecole de La Cambre, à Bruxelles. L’EMCA était une école privée et assez chère, et ça m’embêtait de payer pour étudier, même si mes parents étaient derrière moi. Finalement, je n’ai pas été reçue à La Cambre et là, ça secoue un peu, ça fait réfléchir… Je le mentionne peu, mais j’ai passé une année à la fac de Valenciennes, en arts plastiques. Une expérience qui m’a permis de développer des projets personnels – on avait très peu d’heures de cours -, de rencontrer des gens supers et d’assister à des cours vraiment intéressants, comme “Histoire de l’Art” et “Philosophie de l’Art”. Les professeurs étaient très bons… Mais j’ai surtout réalisé à quel point cela me manquait de ne pas être en école d’animation et que j’avais besoin de continuer ça. J’ai, alors, eu le temps de bien préparer mes dossiers pour l’EMCA et La Poudrière, et j’ai été prise en deuxième année à l’EMCA. C’était une super année ; mais, pour moi, la réalisation restait le but professionnel à atteindre et La Poudrière la totale évidence pour y parvenir. Tout en étant à l’EMCA, j’ai donc refait un dossier pour La Poudrière, et j’ai été acceptée. J’ai, quand même, été bien triste de quitter prématurément Angoulême et mes copains ; mais, là, je suis à La Poudrière depuis six mois et, je le confirme, c’est vraiment ce que je voulais. Et mes nouveaux copains sont chouettes aussi !

5 – A court et à moyen terme, une sélection au Festival d’Annecy, au final, qu’est-ce que cela représente ?
À court terme, ça représente un bon nombre de bières et beaucoup de joie et d’envie de sauter en l’air !!

Annecy est un festival que j’adore plus que tout et que j’apprécie toujours plus chaque année. C’est sûrement parce que j’y connais de plus en plus de monde et que cela me permet de revoir celles et ceux que j’ai pu croiser tout au long de mon parcours. Ça, c’est vraiment chouette ! Mais, Annecy, c’est aussi l’ambiance, les rituels, les rencontres, le fait de parler avec des gens du monde entier. Tout cela, en regardant des films d’anim’, en écoutant des conférences ou en trainant, entre deux cocktails, au MIFA, le marché du film. Avoir mon film en sélection s’inscrit, donc, en continuité avec ce que je vis, depuis que je suis entrée dans l’anim’ : un rêve qui se réalise. Ça peut paraître un peu niaiseux dit comme ça, mais c’est vrai.
À moyen terme, sinon, c’est assez rassurant professionnellement. C’est peut-être du vent, mais je me dis que ça peut donner une certaine crédibilité et que, peut-être, un jour j’aurais un travail autre qu’un stage, qui me rapporte du vrai argent, pour payer mon loyer et ne plus dépendre de mes parents. Oui, ça, ce serait bien aussi, quand même.
Enfin, quand je remets les pieds sur terre, cette sélection, elle fait réfléchir, et ça fait un peu peur. Je sais qu’un film ne peut pas plaire à tout le monde, mais je sais aussi que, si j’entends des gens dire “Ha ! Brume, cailloux et machin, là, c’est vraiment de la daube, qu’est-ce qu’il fout à Annecy !”, il faudra que je prenne sur moi. J’essaie de m’y préparer ; mais rien que quand on me dit, “Ah, c’est bien, là, ton film, mais vraiment j’ai rien compris ! ”, c’est un peu comme si on me disait “C’est joli, mais t’es une mauvaise réalisatrice, parce qu’on ne comprend rien ! ”. Dans ces cas-là, je ne sais pas quoi répondre : j’ai conscience que mon film peut paraître très léger et gratuit ; mais pour moi, il y a derrière des intentions qui me tiennent à cœur et j’ai fait ce que je pouvais. Je pars donc du principe, pour Annecy, et même plus généralement, que certains vont aimer et d’autres non, que ça reste un seul – et premier – film, et qu’il y en aura d’autres. Je vais donc essayer de ne pas trop me prendre la tête et de profiter simplement, comme mon canard !

(propos recueillis par Francis Gavelle, en avril 2015)

P.-S.

(1)- Cofondateur en 1990 de la structure d’édition indépendante “L’Association”, Lewis Trondheim crée dans la foulée le personnage de “Lapinot”, qui deviendra le protagoniste d’une bande dessinée de 500 pages, Lapinot et les carottes de Patagonie, puis le héros d’une série publiée, à partir de 1994, aux Editions Dargaud. Pour le compte des éditions Delcourt, Lewis Trondheim est, par ailleurs, le coauteur – avec Joann Sfar – de la série titanesque Donjons (1997-1999) et le directeur éditorial de la collection “Shampooing” (à partir de 2005).
Voir le site de l’auteur : http://www.lewistrondheim.com/

(2) Crée en 1985 par l’Américain Bill Watterson, le comic-strip Calvin et Hobbes met en scène un petit garçon blond de six ans, Calvin, et son fidèle compagnon de jeu, Hobbes, un tigre en peluche, doué, à la seule attention de Calvin, de l’usage de la parole. Turbulents et attachants, ces deux philosophes en herbe connaîtront un succès international, perpétué au-delà de l’arrêt de la série en 1995.

(3) Voir le tumblr du photographe : http://kevinruss.tumblr.com/

(4) Etape du processus de production d’un film d’animation, l’animatique correspond à la mise en œuvre d’une première version synchronisée des dialogues et du storyboard, sorte d’esquisse dessinée du film. L’animatique permet, ainsi, de vérifier la durée et le rythme des plans et les raccords entre eux.

(5) Crée le 25 janvier 1974, le Festival International de la bande dessinée (FIBD) d’Angoulême est considéré comme une manifestation incontournable, en Europe, pour la bande dessinée, aussi bien francophone (à sa création) qu’internationale (de nos jours).