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Pour ne pas en finir avec Godard

Depuis le 15 mars dernier, court à travers les réseaux d’Internet un film de 4 minutes 45 intitulé Prix suisse / Remerciements / Mort ou vif, signé Jean-Luc Godard. Il s’agit d’une lettre audiovisuelle envoyée par le cinéaste pour le représenter, lors de la remise des Prix du cinéma suisse, où il devait être honoré. Espiègle, Godard s’y met en scène en vieux débris, avançant avec une canne, marmonnant des phrases à demi-intelligibles et chutant par terre. Un peu comme quand Gainsbourg, au début de ses concerts de 1985, simulait (avec l’aide d’un cascadeur) une dégringolade sur le grand escalier du Casino de Paris, Godard joue de se savoir une personnalité dont la sphère médiatique attend la mort, en guettant les faux-pas ou les symptômes significatifs. Le 8 avril prochain, paraîtra, aux édition G3J, Godard vif d’Olivier Séguret, court volume, à la fois biographique et autobiographique, esquissant un portrait de l’artiste – au travail souvent, au repos parfois, aux aguets tout le temps – saisi dans le même décor que celui du petit film des remerciements : sa maison de Rolle. L’événement qui donne au livre son axe central est le moment où Libération a commandé à Séguret – qui y a été l’un des piliers du service cinéma pendant plus de trente ans – la nécrologie de Godard, dont la rumeur disait qu’il n’allait pas fort et que le pire était donc à envisager… Partant de son incapacité à écrire ce texte et de son refus d’enterrer Godard, Séguret associe, digresse, rêvasse, mais saisit également au bond les balles lancées par le hasard, le présent. En effet, l’écriture du livre coïncide avec le moment où le critique quitte Libération. Le texte se met alors à évoquer deux pages en train de se tourner – Godard qui ne sera bientôt plus, Libé qui n’est déjà plus ce qu’il était – comme deux pages collées l’une à l’autre. Et peu à peu, derrière la nécrologie impossible (celle de Godard), commence à s’en écrire une autre : celle d’une époque. Car, quelle est la fonction d’un journal si ce n’est de capter, penser, stimuler une époque ? Libération a assurément joué ce rôle-là. Godard aussi, de la même façon. Et le rapprochement est assez naturel, car le cinéma de Godard, finalement, c’est un journal. Il y a des éditoriaux et des interviews, des enquêtes sociologiques et de la critique de cinéma ; il y a des pages politique, des pages société, du sport, de la musique, de la littérature ; du reportage de terrain et des billets d’humeur, de longs papiers de fond et de courts entrefilets ; et puis des titres, des illustrations, des sous-titres, tout ce génie de la “mise en page”… Le journal Godard a pris acte de tout ce qui faisait “l’actualité” de son temps, en inventant sans cesse des formes, pour le décoder et le recoder. Si ce journal-là, à son tour, met la clé sous la porte (pour cause de décès), on peut se demander ce qui restera pour aider à appréhender la réalité en la regardant encore avec les yeux de l’amour et de la curiosité…