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Les oubliées Sortie DVD des "Trois Sœurs du Yunnan" de Wang Bing

Cent quarante-huit minutes pour observer les conditions de vie extrêmement difficiles d’une petite fille et de ses deux sœurs dans un village du Yunnan, voilà ce que nous demande Wang Bing après, entre autres expériences, nous avoir entraînés dans un vaste complexe industriel pendant neuf heures (À l’ouest des rails, 2003), dans le monde concentrationnaire pendant deux autres (Le Fossé, 2010) et avant de nous plonger pendant près de quatre nouveaux tours de cadran dans un hôpital psychiatrique (À la folie, 2013). Les sujets que le cinéaste chinois aborde, que ce soit par le biais du documentaire ou de la fiction, en des esthétiques de toute façon toujours comparables, requièrent temps et disponibilité. Le temps, c’est aussi l’un des facteurs qui permettent d’éviter le sensationnalisme et le voyeurisme que ces sujets en question sont susceptibles de véhiculer.
Ici donc Wang Bing s’installe à côté de trois fillettes vivant, à nos yeux d’occidentaux bien calés devant leurs lecteurs DVD, dans un dénuement effarant. En longues séquences, il les filme sortant les chèvres jusqu’au pré pentu, préparant le feu à même le sol de leur maison, cherchant le soir dans leurs couvertures de lit le coin le moins humide… La caméra n’est pas là pour intervenir mais elle ne joue pas non plus l’invisibilité. Par le temps passé et par ce pacte établi avec ses sujets et avec ses spectateurs, Wang Bing assure sa position morale. Il capte quelques rares conversations et attrape une poignée de regards-caméra, ceux de Ying surtout, la plus âgée des trois sœurs (10 ans), lorsqu’elle se trouve passer très près en train de s’activer ou de se promener, regards toujours furtifs mais tranchants et bouleversants peut-être justement parce qu’ils ne veulent rien nous dire de spécial.
Dépourvu de tout commentaire, de toute indication autre que les noms et les âges des personnes apparaissant à l’écran, Les Trois Sœurs du Yunnan propose une immersion totale dans un monde oublié. Le temps y paraît cyclique, assurément autre, s’écoulant dans le brouillard et l’humidité qui semblent tout figer. Sur la durée, cependant, des segments prennent forme et se détachent les uns des autres. Ce sont des périodes rendues sensibles moins par les évÉnements qui s’y déroulent que par le sentiment changeant par rapport à l’espace, à la proximité des corps et aux sons environnants. Les trois sœurs sont ensemble chez elles, sans leur père durant des jours et des jours, avec seulement le reste de la famille quelques maisons plus loin. Puis ce père apparaît. Mais il revient pour repartir assez vite avec cette fois les deux plus jeunes des filles. Reste alors Ying, sa solitude, sa ténacité, ses silences. Enfin, une reconstitution se réalise, élargie. Résumer ainsi éloigne terriblement de la vérité de ce film fait de sensations et qui, il faut le redire, suppose une disponibilité et une attention certaines, amplement récompensées tout du long. Les Trois Sœurs du Yunnan est également un documentaire riche des questionnements infinis qu’il soulève sur la position du filmeur face à la misère, sur le décalage entre une si dure réalité et celle du spectateur, décalage sensible notamment dans le caractère surréaliste que peuvent revêtir certaines images mêlant les petits corps d’enfants et les gros animaux des fermes (ce surréalisme-là renvoyant bien sûr au Buñuel de Terre sans pain, documentaire de 1932, ou de Los Olvidados, fiction de 1950).
Cinéaste passionné par le réel, Wang Bing n’en est pas moins styliste. Le travail plastique est évident autour des notions d’intérieur et d’extérieur, travail prolongeant chez lui une réflexion sur le passage de l’un à l’autre, du public à l’intime, de la fiction au document. A l’image, la manifestation la plus saisissante en est la présence de ces rais de lumière que font naître portes et fenêtres au milieu de l’obscurité. Dans ces rayons s’effectue la lutte du chaud et du froid, soulignée par les échappées de fumées au-dessus des feux ou des bols de soupe, ou encore devant les bouches. Le souffle de vie est ainsi visualisé. Wang Bing enregistre la petite flamme d’humanité qui subsiste même quand tout semble abandonné, il filme son irréductibilité, et cela sans être moralisateur à notre encontre. De même, il ne formule aucune dénonciation directe et n’avance aucune cause. Pour autant, il est évident qu’il n’en pense pas moins et qu’il bâtit de film en film une œuvre de grande importance.

 

 

Les Trois Sœurs du Yunnan
de Wang Bing

France, Hong-Kong – 2012.
Durée : 147 min
Sortie cinéma (France) : 16 avril 2014
Sortie France du DVD : 11 mars 2015
Format : 1,77 – Couleur – Son : Dolby Digital 5.1.
Langue : mandarin – Sous-titres : français.
Boîtier : Keep Case
Prix public conseillé : 20,00 €
Éditeur : ARTE ÉDITIONS

Bonus :
Livret (12 pages)