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Entretien avec René Féret À propos d'Anton Tchékov 1890

Vous vous sentez, à l’évidence, très proche d’Anton Tchékhov, pourquoi ?
C’est sans doute d’abord parce que je suis sensible au thème de la famille et que, sur le sujet, Tchékhov porte quelque chose de très particulier, pour ne pas dire d’exemplaire. Il a tellement donné de sa personne à sa famille que l’on peut s’interroger sur cette nécessité qui a été la sienne. Pour autant, cela ne l’a pas empêché d’écrire, peut- être même cela l’a-t-il encouragé.
Dans tous les cas, on est sensible à Tchékhov dès qu’on le lit car il témoigne dans ses œuvres d’une humanité si complexe, si précise, si touchante et si vraie, que l’on a forcément de la sympathie pour l’homme, a fortiori quand on découvre à quel point il était discret, humble et modeste. Il n’est en somme pas difficile à aimer. Notre travail sur le tournage, tant à moi qu’à Nicolas Giraud (dans le rôle titre), a été de créer avec beaucoup de discrétion une proximité, une intimité et un mystère sans être jamais complaisance.

Cette tendresse qui est la sienne, alimente-t-elle son exigence morale ?
Oui, car il a une tendresse, non seulement pour les siens, mais pour le monde qui l’entoure et qu’il observe. C’est un être très sensible et qui sait recevoir l’autre dans ce qu’il a de plus délicat et de plus précieux.

Tchékhov est donc pour vous un vieux compagnonnage ?
Je viens du théâtre, je l’ai découvert encore jeune théâtreux or, quand on s’intéresse au théâtre, on ne peut qu’être en phase avec ses œuvres. Cela étant, je n’avais pas prévu de faire un film sur lui, ce n’est pas là une vieille idée arrivée soudain à maturité. C’est la lecture de son livre L’Île de Sakhaline qui a été pour moi le déclencheur. Je suis, par ailleurs, sensible au fait que Tchékhov a su imposer quelque chose de très original dans le déroulement des événements dramaturgiques, montrer ce qui ne sera pas montré, faire entendre ce qui ne sera pas écrit, ce que l’on devine des êtres où qu’ils laissent apparaitre à leur insu. Il a, en ce sens, inventé un peu le jeu cinématographique avant même l’invention du cinéma. Tout ceci est très précieux et correspond à la façon dont j’envisage de faire mes films. Je n’ai jamais peur d’être lent car je sais combien on peut, dans la lenteur, faire apparaître des choses.

Il dit aussi, ce qui est surprenant pour un créateur, que l’amour ne l’intéresse pas…
Il est vrai qu’il se méfiait de l’amour, sans doute parce qu’il se sentait d’abord en mission familiale et qu’il avait peur de ne plus être disponible pour écrire. Je crois qu’il se percevait plutôt comme un curé de campagne pour ne pas dire comme un saint. Il avait à l’égard des femmes une méfiance qui était plus probablement une méfiance à l’égard de lui-même. Et puis, tuberculeux, il a eu très tôt la conscience qu’il allait disparaitre prématurément d’où un sentiment d’urgence dans l’écriture.

Il y a cette figure plus ambigüe du père dont vous dites qu’elle renvoie aussi à celle de votre propre père.
Tout en plaisantant sur la prétention qu’il y a à se comparer à un personnage aussi exemplaire que Tchékhov, j’ai effectivement essayé de trouver des résonnances avec ma propre histoire, des similitudes familiales, notamment avec le père. Ce père que l’on craint et qui est violent mais dont au final, il prendra la place en devenant le grand argentier de la famille. Il a eu très tôt conscience – alors même qu’il n’est pas l’ainé- d’être celui à qui échoit la responsabilité de sauver la famille du désastre. Le fait d’écrire trouvera là aussi une utilité économique.

Vous rendez de façon, je crois, très vivante et très respectueuse, à la fois l’acte d’écrire et l’exigence morale qui est celle de Tchékhov.
Il déborde de qualités très attachantes et parmi celles-ci, une très grande humilité et une incroyable facilité à écrire. Je souhaitais rendre compte des deux. On peut nous reprocher de ne pas avoir été assez spectaculaire, mais Tchékhov n’est pas un homme du spectaculaire et son intimité, son intériorité, permettaient un film à petit budget.

Il aurait sans doute beaucoup à dire sur la Russie telle qu’elle est aujourd’hui…
Il n’était effectivement pas du tout inattentif à l’évolution du monde même s’il se refusait à devenir marxiste ou à entrer dans une analyse politique de la société. Il avait à la fois une clairvoyance, une foi en l’homme et un grand respect de la liberté. Tout ceci, doublé de la volonté de servir à quelque chose en témoignant, trouve à s’exprimer dans son voyage à Sakhaline.

Vous ne pensez donc pas qu’il aurait été marxiste ?
Il est d’une discrétion telle que je ne pense pas qu’il aurait eu envie de mettre en avant des certitudes. Son humanité et son intelligence allaient vers les sciences de l’évolution sociale, la liberté et l’égalité.

Le rapport avec Tolstoï, son contemporain, est aussi très intéressant. Voilà deux immenses auteurs russes qui s’estiment, se lisent, s’écrivent, se rencontrent.
Oui, et même si Tolstoï est montré de façon un peu anecdotique dans le film, nous voulions l’évoquer car il fut pour Tchékhov une belle figure de père même si, par la suite, il l’a remis en question, en particulier dans ses aspects religieux.

Pourquoi le choix de Nicolas Giraud dans le rôle titre ?
J’ai toujours eu besoin de m’entourer de gens avec qui j’entretiens des relations d’amitié et de tendresse. Parmi ces personnes, Nicolas était celui qui pouvait tenir ce rôle. Je pense ne pas m’être trompé car c’est un acteur généreux qui a su rendre Tchékhov attachant. C’est ce que je voulais.