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Portrait trash et tendre de l’Amérique profonde Sortie DVD de "Gummo" de Harmony Korine

Dans Xenia, petite ville de l’Ohio, vit une population de déclassés dont font partie plusieurs adolescents trainant leur ennui : les copains Solomon et Tummler sniffent de la colle de charpentier et chassent les chats errants à la carabine à plomb pour obtenir un peu d’argent, Huntz leur fait concurrence pour soigner sa grand-mère peut-être déjà morte, les trois sœurs Darby, Dot et Helen se font les ongles et passent voir leurs amies, Bunny Boy se promène seul avec une cagoule rose aux grandes oreilles de lapin…

Gummo date de 1997, année où il fut présenté au festival de Venise par un Harmony Korine débutant dans le long métrage. Notre homme était cependant loin d’être un inconnu malgré son jeune âge de 24 ans puisqu’il était déjà co-auteur peu de temps avant du scénario du fameux Kids (1995), la première bombe cinématographique de Larry Clark. À l’époque de sa présentation puis de sa sortie (en France en 1999, où il fut interdit au moins de 16 ans), la réception de Gummo semble avoir été quelque peu houleuse, ce que l’on veut bien croire en découvrant aujourd’hui de notre côté ce coup d’essai trash ayant acquis entre-temps le statut enviable de film culte.
Si l’on comprend que de nos jours en regardant le DVD comme il y a dix-huit ans dans les salles, on puisse être bousculé par un style narratif pour le moins chétif d’une part et par une vision à la fois rude et poétique de la déchéance humaine d’autre part, et s’il aura fallu attendre quatre films et Spring Breakers en 2012 pour que le schmilblick Korine avance un peu plus, il faut redire, en pensant aux critiques d’alors et aux spectateurs d’aujourd’hui, que le cinéma peut ne pas tout céder au sociologique même s’il semble vouloir dresser un constat en occupant un terrain très particulier, qu’il peut ne pas demander à être placé sur les plus hautes marches de l’ambition et de la conscience humaniste, bref, qu’un film peut parfois, simplement, être considéré de manière positive comme un bon album de punk-rock. Gummo possède certainement une part de pose narcissique (comme dans la scène évitable où Korine lui-même joue un rôle de défoncé) et, à travers son esthétique éclatée, semble nourri de nombreuses influences marquées (en particulier celle de photographes comme Larry Clark, évidemment, ou Nan Goldin). Il a également beaucoup à voir avec l’art du vidéo-clip, par la façon de coller entre eux des éléments hétéroclites afin de donner vie à un semblant de récit. Postures, références, collages… tout ceci est également constitutif du monde du rock, jusqu’au plus indépendant qui existe. Pourquoi donc ne pas l’accepter ici aussi, alors que ce cinéma partage avec cette musique, en même temps, la meilleure part, celle qui tient à l’énergie vitale, à la photographie naturelle d’une réalité peu éclairée, à une brutalité pas toujours dépourvue d’une dimension ludique ?
Harmony Korine propose avec Gummo une chronique de la misère sociale. Au fil de celle-ci, on suit une poignée de personnages évoluant, le plus souvent en parallèle, dans un désolant paysage périurbain. La narration saute de l’un à l’autre, développant à peine une histoire, libérant plutôt une série d’impressions, découpant des tranches de vie, la plupart du temps ahurissantes. Cette sensation de suivre un récit très libre vient aussi de l’insertion régulière de séquences de type reportage dans lesquelles se succèdent des témoignages étranges, des interventions allumées, des confidences gênantes par des gens qui ne font que passer brièvement dans le film. Le tableau est ainsi peint. Ou le portrait est ainsi tiré, puisque l’une des multiples esthétiques convoquées est celle de la photographie (mais si le portrait est craché, il l’est plutôt à la gueule). Se mêlent à elle des images vidéo, des emprunts télévisés, des plans amateurs, bornant le filmage plus « traditionnel » du fil principal de la fiction.
Le monde décrit n’est lui, en revanche, guère borné. La topographie de la ville reste vague, des meubles se retrouvent sur les pelouses, les intérieurs sont des taudis dans lesquels objets et vêtements semblent avoir été soufflés dans les coins par quelque ouragan, on entre et on sort sans problème de n’importe quelle maison. Le temps n’est pas non plus un repère. La vie n’est pas spécialement rythmée par l’alternance entre jour et nuit. En fait, un seul évènement fait date dans le récit : l’évocation, images d’amateur à l’appui, du passage dévastateur dans la région d’une tornade, quelques années avant. Il est une autre absence remarquée, celle de toute forme d’institution. Aucun lieu la représentant n’est visible, ni mairie, ni école, ni commissariat. Tout se passe comme si la structure sociale elle-même avait été balayée par la tornade et avait laissé ce monde autonome, dans un état sans loi ni règle. Dès lors, tout ce qui nous est montré nous paraît insensé et monstrueux. Difficile de ne pas parler, à propos de ces personnages, de freaks. Pour autant, et là réside tout l’intérêt du geste du cinéaste, tous nous sont présentés dans un certain état d’innocence, voire de naïveté, y compris les quelques adultes croisés, à première vue peu sympathiques mais qui finissent par adopter des comportements quasiment enfantins. Cela a une conséquence décisive sur la représentation de la violence contre les individus. Aussi inévitable que soit celle-ci dans ce monde-là, elle est, par la mise en scène, évitée, annulée ou, plus souvent, déplacée. Ce sont en effet les mots, les objets, la nourriture, les animaux qui la répercutent ou la subissent (les amoureux des chats passent devant le film un moment difficile). On ne saurait donc, sur ce plan-là, accuser Harmony Korine de complaisance. La tendresse et la compassion accompagnent le regard posé sur les personnages jusque dans leurs dérives les plus stupéfiantes. De plus, ce monde qui nous est dévoilé, s’il est forcément né du nôtre, est hors de tout et il est donc impossible de porter sur lui un jugement.
Ses rugosités, ses trous d’airs, ses sauts expérimentaux, ses avancées peu assurées, ses véritables beautés surgissant par éclairs, sa forme ardue évitent à la première œuvre de Korine d’être récupérée, d’être enrobée par la gentillesse et la convention qui habillent tant de vrais-faux films indépendants américains. Gummo ne peut que toucher ceux qui restent sensibles dans un film à la moindre petite séquence de BMX sur fond de rock. Brièveté, chaos organisé, travail sur le son… c’est l’équivalent d’un disque de Beck, de Nirvana ou de Sonic Youth (l’année suivante, Harmony Korine réalisera pour ses derniers le clip Sunday). Toutefois, il n’est bien sûr pas nécessaire d’en être passé dans ses jeunes années par la lecture des Inrockuptibles première période pour l’apprécier. Il suffit d’accepter d’être chahuté et rafraichi dans ses habitudes cinématographiques.

 

 

Gummo
de Harmony Korine

Avec : Jacob Reynolds, Nick Sutton, Jacob Sewell, Darby Dougherty, Chloë Sevigny, Harmony Korine

USA, 1997.
Durée : 85 min
Sortie cinéma (France) : 9 juin 1999
Sortie France du DVD : 3 juillet 2013
Format : 1,85 – Couleur – Son : Dolby Digital 5.1.
Langues : anglais, français – Sous-titres : français.
Boîtier : Keep Case
Éditeur : Metropolitan Vidéo
Distributeur : Seven7