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Chroniques uruguayennes Sorties DVD de "Acné" et "La Vida útil" de Federico Veiroj

En 2004, les cinéastes Pablo Stoll et Juan Pablo Rebella avaient sorti l’Uruguay de l’anonymat cinématographique dans lequel il persistait en France grâce à leur réjouissante comédie Whisky. Federico Veiroj, le réalisateur d’Acné et de La Vida útil, fit l’acteur pour le duo, en 2001, dans le film 25 Watts. Il est de la même génération (tous sont nés au milieu des années 1970, Rebella étant malheureusement décédé en 2006) et, assurément, de la même famille de cinéma.

Daté de 2008, Acné est son premier long métrage et l’occasion pour lui de traiter de l’adolescence et de ses bouleversements en posant un regard tendre et légèrement décalé. Entendez décalé au sens figuré, celui de la tonalité, et non au sein propre, technique. La mise en scène de cette comédie se caractérise en effet par sa frontalité et par la fixité, s’appuyant sur des compositions rigoureuses pour y développer un humour discret et comme ralenti, un slow-burn d’aujourd’hui. C’est clairement la valeur de ce regard de cinéaste qui fait qu’Acné se distingue au sein de la masse des comédies d’ados traitant avec nostalgie du temps des premiers émois et autres pollutions nocturnes.
Ce type de film repose souvent sur les souvenirs personnels des auteurs (« ça sent le vécu » comme on peut répondre à l’évocation d’un fait un peu honteux) mais peut avoir son petit intérêt sociologique. Ainsi, dans ce cas, nous avons la description de la vie au sein d’une communauté juive de Montevideo. Cependant, c’est bien à son personnage principal, Rafael Bregman, et à ses 14 ans que Federico Veiroj colle, jusque dans son lit, jusque dans son slip. Par le travail sur le cadre, il réduit le monde à sa perception à lui, Rafa, c’est-à-dire une perception qui s’arrête aux problèmes d’acné et de sexe. On évoque bien sûr Israël ou le service militaire au détour d’un dialogue mais l’important est ailleurs. La famille est aisée et les moyens ne manquent jamais, le fait que les demandes répétées d’argent formulées par Rafa auprès de ses parents soient toujours acceptées sans aucun souci provoque le sourire. Non, il n’y a vraiment qu’un enjeu. Avec un titre pareil, nous étions prévenu : nous sommes en plein dans la comédie boutonneuse de dévergondage.
Au fil du récit sont dévoilées trois figures féminines habituelles : la généreuse initiatrice plus âgée (prostituée ou employée de maison), la beauté blonde et inaccessible de la classe et la petite brune d’à côté que l’on a tort de ne pas remarquer tout de suite. L’habileté du cinéaste est de ne pas poser ces choses d’emblée, de nous en faire prendre conscience très progressivement et même, pour tout dire, seulement passé le générique de fin.
Ce premier long est un peu répétitif et se déploie sur une seule note, sans véritable accélération ni pic, mais il y est fait preuve d’un vrai sens de la composition et le développement de la chronique est suffisamment original, ponctué de phases parfois très courtes, de séquences presque subliminales et d’une gratuité narrative nullement désagréable. Acné échappe au tout venant, sur le versant scabreux comme sur celui de l’attendrissement. C’est un plaisir mineur mais certain qui tient moins au sujet, archi-connu, qu’au traitement, ce qui est préférable au constat inverse, et plus prometteur.
Opportunément, l’éditeur du DVD propose en bonus le court métrage Bregman, el siguiente tourné quatre ans plus tôt et partageant avec Acné un bon nombre d’interprètes, un style, un ton, des scènes également… C’est en effet une sorte de brouillon du long, l’une des rares différences étant, au-delà du gain en maîtrise de la mise en scène, l’accent mis sur le rituel religieux. Tout juste évoqué dans Acné mais véritable pivot ici, il dirige la chronique vers l’économie narrative du film « à chute ».


Poursuivant en 2010 ses efforts, Federico Veiroj s’est à nouveau décidé à raconter une histoire à petite échelle, très localisée, très personnelle sans doute, en espérant toujours s’élever discrètement vers l’universel. Mais avec La Vida útil, la tâche était une peu plus ardue car si le sujet de l’amour du cinéma peut rassembler aisément, les choix de mise en scène peuvent de leur côté laisser penser à un exercice de style destiné aux initiés. Après avoir suivi un adolescent, nous accompagnons cette fois-ci le programmateur de la Cinémathèque de Montevideo dans ses activités quotidiennes : Jorge (interprété par Jorge Jellinek qui est dans la vie… critique de cinéma) organise des réunions administratives, présente des cinéastes au public, anime une émission de radio, assure parfois le travail en cabine de projection… C’est que la Cinémathèque uruguayenne est mal en point. Vétuste et non rentable, elle est promise à la fermeture suite au désengagement de ses soutiens financiers.
Veiroj filme ici en noir et blanc, au format carré, avec un générique complet au début, pendant une toute petite heure, comme au temps du cinéma muet. L’œuvre est calme et sobre, recouverte, une fois encore, d’un humour léger. L’institution chancelante est montrée à la manière d’un Moretti ou d’un Kaurismäki et, singulièrement, la frontière entre fiction et documentaire est peu discernable. Toutefois, le regard du cinéaste sur cet univers n’est pas dépourvu d’ambiguïté. Au milieu du générique, un carton fait bien de nous prévenir d’entrée : la situation décrite ne reflète aucunement la réalité de la Cinémathèque. En effet, le charme d’un humour sous-jacent ne masque pas le fait que ce petit monde reste à part, déconnecté et hermétique, que les queues à l’entrée des salles sont seulement constituées de quatre ou cinq personnes ayant toutes atteint un âge certain, que les employés arpentent les couloirs de manière fatiguée. Federico Veiroj joue de cette indécision : est-il ironique, a-t-il de la peine ou se moque-t-il gentiment ? De notre côté, on s’amuse tout de même à penser à ce que donnerait chez nous une expérience de ce type qui convoquerait quelques sommités nationales.
Cependant, l’astuce, dans La Vida útil, est d’offrir une seconde moitié différente de la première, d’expulser le personnage principal de cet espace clos. En fait, Jorge saisit l’occasion de la fermeture de l’établissement pour changer de rythme de vie et partir à la conquête de la femme qu’il aime. Le voilà chez le coiffeur, dans la rue, imaginant une blague à l’encontre d’une poignée d’étudiants… Cela sonne comme une opposition sommaire entre l’art et la vie ? C’est évidemment plus subtil. Le virage romantique donne une autre épaisseur au personnage mais surtout, si cette évasion est donnée comme nécessaire, sa réalisation n’implique pas pour autant un reniement et laisse même ouverte la possibilité d’un retour. La plus belle idée de mise en scène est de nature sonore : sur les images de cette ouverture au monde courent des musiques et des sons de westerns et de vieux films. Ces sons sont extérieurs à l’action, choix purement esthétique donc, mais ils peuvent tout aussi bien se trouver dans la tête du personnage. Que ce soit l’un ou l’autre, le résultat est le même : Jorge est mu autant par son désir nouveau que par son amour du cinéma. Le son des films le pousse, le cinéma est donc toujours utile.
L’éditeur La Vie est Belle nous permet à travers ces deux DVD de faire cette découverte, non pas fracassante mais tout à fait plaisante, du cinéma de Federico Veiroj, cinéma de peu de choses, fragile et concerté, suffisamment attachant pour que l’on attende dorénavant de prochaines nouvelles.

 

Acné
de Federico Veiroj

Avec : Alejandro Tocar, Ana Julia Catalá, Gustavo Melnik, David Blankleider, Laura Piperno, Belén Pouchan

Uruguay, Argentine, Espagne, Mexique – 2008.
Durée : 83 min
Sortie cinéma (France) : inédit
Sortie France du DVD : 1er juillet 2014
Format : 1,85 – Couleur – Son : Dolby Digital 2.0.
Langue : espagnol – Sous-titres : français.
Boîtier : Keep Case
Éditeur : La Vie est Belle
Bonus :
«  Bregman, El Siguiente  », un court-métrage de Federico Veiroj (2004, 13’)
Scènes coupées (21’)
Making of (2’)
Essais (6’)
Spots publicitaires (2’)
Bande-annonce

La Vida útil
de Federico Veiroj

Avec : Jorge Jellinek, Manuel Martinez Carril, Paola Venditto

Uruguay, Espagne – 2010.
Durée : 63 min
Sortie cinéma (France) : 28 mars 2012
Sortie France du DVD : 1er juillet 2014
Format : 1,33 – Noir & Blanc – Son : Dolby Digital 2.0.
Langue : espagnol – Sous-titres : français.
Boîtier : Keep Case
Éditeur : La Vie est Belle
Bonus :
Radio Martinez, prise alternative (5’)
Repérages au cinéma La Linterna Mágica (5’)
Bande-annonce