Rechercher du contenu

Un monstre, mais un beau monstre Sortie DVD de "Saint Laurent" de Bertrand Bonello

Dans la seconde moitié des années 1960, tout réussit à Yves Saint Laurent, génie de la mode mondialement connu, travailleur acharné et noctambule notoire. À ses côtés, Pierre Bergé veille à la fois sur son image et ses intérêts. Le tourbillon continue dans la décennie suivante, bien que le couturier perde pied régulièrement à cause d’une dépendance aux drogues et à l’alcool entretenue notamment par son amant Jacques de Bascher.

On a beau faire, on a beau dire, il existe au cinéma certaines catégories qui ne permettent pas aux films d’échapper à celles-ci et qui nous obligent à juger ceux-là par rapport à leur statut d’origine. Saint Laurent de Bertrand Bonello est un biopic et chacun estime sa valeur en pensant aux canons du genre.
Habituellement, un biopic s’attache à éclairer un destin et organise pour cela une série de séquences clairement porteuses de sens. Au sens, Bertand Bonello préfère les sens. Chacune des scènes de son film semble en effet imaginée pour produire telle ou telle sensation : ici la concentration du travail, là l’ivresse de la danse, ailleurs le vertige de la drogue, plus loin la fébrilité de la drague, à côté la fatigue des réunions… Pour que le spectateur fasse véritablement l’expérience de tout cela, il faut savoir jouer avec ce paramètre essentiel qu’est le temps, il faut que les séquences puissent se développer dans une durée suffisante. Or, le réalisateur de L’Apollonide est l’un des meilleurs dans cet exercice, adepte d’un cinéma du mystère préservé et augmenté par une approche lente, fluide et musicale.
La première moitié de Saint Laurent possède un charme rare. Le fil narratif s’y présente en segments mais déroulés sans heurt, la musique s’imposant comme notre guide principal, une boîte de nuit servant autant de point d’ancrage d’une année à l’autre que l’atelier de confection. Les gestes nets et harmonieux du travail, de la danse et de la séduction sont filmés par Bonello avec une grâce peu commune. Ce flux finit cependant par rencontrer quelques turbulences. Toujours en restant fidèle à sa recherche de sensations plutôt que d’explications, le cinéaste profite de l’emprise grandissante de la drogue sur son personnage pour dérégler son récit. L’histoire, si tant est que Saint Laurent en raconte une, commence à tourner sur elle-même, alors qu’elle se présentait jusque là de façon linéaire, passé un prologue énigmatique. L’entremêlement de différents temps intervient alors, à partir de l’exact milieu du film, comme pour bien se positionner dans la modernité, celle qu’ont pu façonner un Bergman puis un Lynch avec leurs films-miroirs.
Conventionnellement, la biographie de grand homme réserve sa dernière partie à la résolution des contradictions tiraillant celui-ci, à travers sa consécration ou bien sa déchéance, au plus haut ou au plus bas. Bonello prend les deux voies en même temps et les fond l’une dans l’autre. Ayant bâti son film en une série de larges mouvements, il a choisi de traiter le dernier dans les grandes longueurs et en spirales. C’est à nouveau pour lui une manière de ne pas entamer le mystère de Saint Laurent. Au lieu de le résoudre, il l’éclate en mille morceaux par le montage, cherchant encore une fois l’unité dans un rythme musical, un développement opératique. Le geste est alors ample mais l’argument manque peut-être un peu de poids pour que l’opéra dégage toute sa force émotionnelle en traversant ces images très composées. Esthétique, fluidité, intelligence… nous ne perdons de toute façon pas vraiment au change.
Comme tout bon film consacré à la création, Saint Laurent possède une importante dimension métafilmique. Bertand Bonello ne manque pas de disposer quelques cailloux destinés à la ressentir, les plus évidents étant les extraits de films insérés, du Madame de… de Max Ophuls aux Damnés de Luchino Visconti que regarde bien sûr… Helmut Berger. On peut même s’amuser à détecter une identification possible du cinéaste à son modèle autour de la problématique de « l’art pour l’art », du rapport à la réalité, du conflit avec l’argent. Bonello, malin, s’est réservé un rôle dans son film, rôle court mais hautement significatif. De plus, il a multiplié les scènes basées sur des jeux de miroirs et cherché à créer des images qui se réfléchissent, se diffractent, s’éparpillent.
Ainsi, Yves Saint Laurent, homme attaché aux sens et à l’apparence, vit entouré de miroirs qui, à force de lui renvoyer son image, le coupe du réel et l’enferme dans sa tour. Le couturier qui aime tant habiller les femmes et déshabiller les hommes est absorbé par sa vocation jusqu’à devenir un monstre. Le désir qui le nourrit semble le faire dévier peu à peu et le perdre dans la soif sexuelle quasi maladive, au point de mettre en péril son inspiration de créateur. A bien des égards, le portrait du génie est peu flatteur. Le balancement entre preuve de grandeur et détail iconoclaste que l’on trouve d’ordinaire dans les biopics est présent mais il se fait imperceptiblement, l’absence de toute motivation et de toute béquille psychologique accentuant l’opacité.
« Nous n’étions pas intéressés à montrer comment Yves Saint Laurent est devenu un génie. Nous voulions montrer ce que cela lui a coûté chaque jour d’être qui il était, et c’est pourquoi, au début du film, il est déjà une star » avança un jour Bonello. En effet, il ne remonte pas au-delà de l’année 1967 et ne place dans son récit aucun déterminant biographique, pas plus qu’il ne désigne de maître à penser ou même d’influence pour son personnage (pour ce qui est des personnalités en rapport avec Saint Laurent, le spectateur doit tout de même être situé, mais le cinéaste fait plusieurs choix différents : soit il élude, soit il laisse une ombre que seuls les connaisseurs savent éclairer, soit il nomme précisément, mais jamais il ne va à l’écran au-delà du premier cercle de connaissances). Mais il y a plus marquant encore : Yves Saint Laurent apparaît coupé de la société, de ce que l’on appelle aujourd’hui les « vrais » gens de la « vraie » vie. Sa mère le taquine sur cela, Bergé le maintient, protecteur, dans cet état, lui, l’assume. En fait, il fait l’Histoire sans se soucier d’elle. Très astucieusement, Bonello utilise pour une séquence mémorable un split screen confrontant des images documentaires souvent violentes de divers événements de la période et celles des collections Saint Laurent de 1968-1971. De même, la rue n’est pas arpentée autrement que dans le cadre des nuits de drague homosexuelle, tout comme le public du dernier défilé est absent à l’écran, maintenu à l’écart, réduit à ses applaudissements. L’au-delà de la bulle n’est pas représenté. Yves Saint Laurent c’est « toute une époque », et pourtant… Ce que montre très bien le film, c’est qu’une création devenue un marqueur d’importance peut être le fait d’un individu coupé du monde. « Est-ce que tout ceci n’est pas dérisoire ? » se demande le créateur. On pourra toujours dire que Bertrand Bonello en a rajouté une couche, mais on pourra difficilement nier qu’il l’a fait avec beaucoup de style.

 

 

Saint Laurent
de Bertrand Bonello

Avec : Gaspard Ulliel, Jérémie Renier, Louis Garrel, Léa Seydoux, Amira Casar, Aymeline Valade

France – Belgique, 2014.
Durée : 144 min
Sortie cinéma (France) : 24 septembre 2014
Sortie France du DVD : 28 janvier 2015
Format : 1,85 – Couleur – Son : Dolby Digital 5.1.
Langue : français – Sous-titres : français.
Boîtier : Keep Case
Éditeur : EuropaCorp
Distributeur : Fox Pathé Europa
Bonus :
Rencontre avec Bertand Bonello et ses personnages