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Poids lourds

C’est maintenant habituel : le planning des sorties de début d’année est devenu une sorte de festival de Cannes non officiel et hors les murs, où certains des auteurs les plus cotés défilent pour présenter leurs nouveaux modèles. En général, les productions américaines y sont particulièrement à l’honneur. Ainsi, le premier trimestre 2013 avait vu déferler en rafale les films de Tarantino, Bigelow, Spielberg, De Palma, Malick et Van Sant. L’an dernier, sur la même période, s’étaient enchaînés Steve McQueen, Wes Anderson, Spike Jonze, Darren Aronofsky et Kelly Reichardt. Enfin, cette année, se succéderont sans temps mort les nouvelles productions de Eastwood, Iñárritu, Paul Thomas Anderson et Michael Mann. Comme celui de Cannes, ce défilé de début d’année invite à faire le point sur la cote et la santé des auteurs et incite à opérer des rapprochements. En l’occurrence, ce mois-ci il est tentant de saisir au bond la balle que nous tend le le hasard de la distribution en mettant côte à côte Alejandro González Iñárritu et Paul Thomas Anderson. Ces deux cinéastes, outre le fait d’avoir des noms qui rebondissent, ne manquent pas de points communs. Apparus tous deux avec un certain fracas au tournant des années 2000, ils ont rapidement su s’imposer, à la force du poignée et avec le label des principaux festivals internationaux (divers prix à Venise, Cannes et Berlin pour chacun d’eux) comme des valeurs sûres, sans que, dans les différentes sphères de la cinéphilie, et y compris chez nous, leur cas soit encore réglé : nouveaux maîtres adeptes de la virtuosité ou imposteurs adeptes de la boursouflure ? Tous deux se sont fait connaître avec d’amples œuvres polyphoniques (Boogie NightsMagnolia / Amours chiennesBabel). Tous deux sont d’une mégalomanie incontestable et cultivent le goût de la performance voyante (l’effet “plan-séquence infini” dans Birdman en est un nouvel exemple). Tous deux aiment les motifs dramatiques XXL (inceste, maladie, addictions, sectes, suicides, déchéance, rapports de haines sous toutes leurs formes, et le tout si possible avec effet de cumul). Tous deux veulent incarner la figure de l’auteur tout puissant, soumettant le spectateur à l’admiration, par l’usage de formes vertigineuses et d’émotions violentes. Tous deux nous mettent ainsi face à des sentiments contradictoires : d’un côté l’envie de croire que le cinéma est effectivement fait pour être ce truc qui voit tout en grand (la durée, la taille de l’écran, le nombre des histoires, l’épaisseur des ressorts dramatiques…) et qu’il y a du plaisir à s’y abandonner sans théoriser ; de l’autre la tentation de penser que la stratégie de la surenchère est trop facile et la volonté de dire : on ne me la fait pas. Même si Birdman et Inherent Vice ne permettent pas d’y voir beaucoup plus clair sur leurs auteurs, leur sortie conjointe a le mérite de nous confronter à nouveau à ces questions : face au cinéma qui fait cinéma, comment éviter d’être ou trop snob ou trop candide ? Comment être bon public en restant critique ou critique sans oublier de rester spectateur ? Rendez-vous au prochain Aronofsky pour en reparler…

P.-S.

Photo extraite d’Inherent Vice de Paul Thomas Anderson (© Warner Bros.)