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Le mastodonte invisible Sortie DVD de "Leviathan" de Andreï Zviaguintsev

Kolia, père d’un adolescent et remarié à la jeune Lilia, vit au-dessus d’un fleuve et d’une petite ville du nord de la Russie. Il se bat contre le maire de la localité qui veut s’approprier son terrain. Dans cette bataille juridique, il obtient l’aide d’un ami avocat à Moscou qui va tenter d’inverser le rapport de force et d’enrayer la mécanique aveugle du pouvoir.

Présenté au dernier festival de Cannes, Leviathan en est reparti récompensé du prix du scénario. Sa trame est en effet complexe et remarquablement tissée par les quatre mains du réalisateur Andreï Zviaguintsev et de son scénariste attitré depuis trois films, Oleg Neguine. Inspiré d’un fait divers américain, le combat désespéré d’un individu désirant préserver son bien contre une administration inflexible, et redoublé de références bibliques, le récit donne de l’importance au moindre personnage, qu’il se tienne au premier plan ou au second, et propose un assemblage ingénieux des pièces d’un puzzle figurant au final un tableau noir et diabolique. Le sens de l’ellipse narrative que possède Zviaguintsev permet de surcroît de préserver quelques effets de surprise et de créer quelques attentes inquiètes.
La lutte décrite ici est celle d’un homme seul, ou en tout cas très peu entouré. Si une petite communauté, à base familiale et amicale, semble pouvoir prendre forme autour de sa personne, il faut rapidement compter avec les faiblesses de chacun qui mettent à mal les capacités de résistance. D’autant plus que le désir sexuel ne tarde pas à s’en mêler et que l’ingestion de vodka se fait massive. Le récit met en mouvement deux forces, l’une prenant le relais de l’autre. Les coups que reçoit le personnage principal Kolia proviennent d’une instance politique supérieure imposant un ordre social de façon autoritaire et corrompue, mais ils sont répercutés à l’intérieur de son cercle familial sous la forme d’un affrontement au plus intime. Zviaguintsev dénonce en effet un abus de pouvoir exercé à partir d’un système gangréné tout en auscultant un couple. Son film alterne donc entre vision des coulisses d’un pouvoir local et description de détails de la vie quotidienne.
Tout circonscrit qu’il est au niveau d’un drame de petite ville de province, Leviathan, ce titre l’indique assez, vise à l’universel. Encadré à ses deux extrémités par des séquences dans lesquelles se succèdent des plans à couper le souffle d’une nature indifférente au pitoyable spectacle humain, le film voit grand. Ce n’est pas un simple geste d’alerte sociale, c’est une œuvre montrant comment les hommes se dévorent entre eux en laissant leurs sales petites traces sur le paysage, une œuvre peignant notre société moderne comme un monstre invisible, insaisissable, inattaquable. Le maire de la ville qui veut briser Kolia n’est que l’une des faces de ce monstre, celle qui est ici en première ligne devant d’autres, moins éclairées mais non moins nuisibles à l’individu esseulé. La vision du cinéaste est d’un grand pessimisme, teintée d’un certain fatalisme. Par rapport aux dirigeants de son pays, la Russie, sa position politique est claire malgré quelques non-dits, le point saillant du film étant sur ce plan la séquence à l’humour froid du tir à la carabine sur de vieux portraits officiels.
Tentant d’élever son récit au niveau de la mythologie, pointant l’imbrication néfaste du religieux et du politique, citant directement, par la bouche d’un personnage, la Bible, Andreï Zviaguintsev fait preuve d’une ambition gigantesque et ose sans problème venir nous parler de l’état du monde. Cette audace peut se payer d’une chose : faire porter au film un énorme poids. La démarche du cinéaste l’oblige d’emblée à boxer dans la catégorie « Chef d’œuvre », ce qui peut, pour le spectateur, se révéler un peu intimidant. Calculée pour donner une impression de grandeur, y compris au sein d’un microcosme familial, la mise en scène a tendance à mettre en péril les flammèches de vie s’agitant à l’écran. La majesté esthétique freine parfois la dynamique interne, comme l’utilisation de la musique de Philip Glass s’avère à la fois efficace et attendue. Film qui en impose, Leviathan ressemble en bien des points au Winter sleep de Nuri Bilge Ceylan, son concurrent heureux en mai dernier sur la Croisette.
Responsable de quatre réalisations en une dizaine d’années, Zviaguintsev a gravi des marches plus hautes à chaque étape. Il a gagné en maîtrise mais s’est éloigné du côté fiévreux qui parcourait son coup d’éclat initial, ce Retour de 2003 qui alliait force thématique et puissance plastique sans congédier ni les surprises rythmiques, ni le mystère des êtres, ni l’émotion directe. Aujourd’hui, plus fermement, l’ampleur de son cinéma nous impose un recul pour admirer d’évidentes beautés et pour réfléchir à notre condition.

 

 

Leviathan
Leviafan
de Andreï Zviaguintsev

Avec : Vladimir Vdovichenkov, Elena Lyadova, Roman Madyanov, Aleksey Serebryakov, Anna Ukolova, Sergey Pokhodaev

Russie – 2014.
Durée : 143 min
Sortie cinéma (France) : 24 septembre 2014
Sortie France du DVD : 3 février 2015
Format : Scope – Couleur – Son : Dolby Digital 5.1. et 2.0.
Langues : français, russe – Sous-titres : français.
Boîtier : Keep Case
Prix public conseillé : 19,90 €
Éditeur : Pyramide Vidéo

Bonus :
Entretien avec le réalisateur Andreï Zviaguintsev (23’)
Scènes coupées (21’)
Bandes-annonces