Rechercher du contenu

Vita Violenta

Comme tout le monde, depuis le 7 janvier nous sommes hébétés, chagrin, un peu sans voix. Nous ne sommes pas bien sûrs qu’il y ait une nécessité à ce que nous venions, avec notre hébétude et notre chagrin, ajouter au tonitruant concert de commentaires et de réactions qui gronde sans silence depuis ce terrible 7 janvier. Mais nous ne sommes pas plus convaincus qu’il soit possible de parler d’autre chose. Alors quoi ? Que peut avoir à dire un journal de cinéma en de pareilles circonstances ? Peut-être juste ceci. Que dans les temps qui s’annoncent, il y aura plus que jamais besoin de journaux et de cinéma, pour sentir et penser les choses de façon plus sensible et lucide. Que l’on peut commencer dès à présent à fermer Facebook et les chaînes d’info en continu pour préférer aller au cinéma. Que Timbuktu (quand il n’est pas interdit) est encore en salles. Que le Pasolini de Ferrara est encore en salles. Et que, par exemple, dans ce film-là, vous pourrez entendre cet extrait de la dernière interview de Pasolini, qui ne vous fera pas penser à autre chose mais vous donnera peut-être à réfléchir autrement : “Je voudrais que tu regardes autour de toi et que tu prennes conscience de la tragédie. En quoi consiste la tragédie ? La tragédie est qu’il n’y a plus d’êtres humains, mais d’étranges machines qui se cognent les unes contre les autres. Et nous, les intellectuels, nous consultons l’horaire des trains de l’année passée, ou d’il y a dix ans, puis nous disons : comme c’est étrange, mais ces deux trains ne passent pas par là, et comment se fait-il qu’ils se soient fracassés de cette manière ? Soit le conducteur est devenu fou, ou bien c’est un criminel isolé, ou bien il s’agit d’un complot. C’est surtout le complot qui nous fait délirer. Il nous libère de la lourde tâche consistant à nous confronter en solitaires avec la vérité.
Quelle merveille si, pendant que nous sommes ici à discuter, quelqu’un, dans la cave, est en train d’échafauder un plan pour se débarrasser de nous. C’est facile, c’est simple, c’est la résistance. Nous perdrons certains compagnons puis nous nous organiserons pour nous débarrasser de nos ennemis à notre tour, ou bien nous les tuerons les uns après les autres, qu’en penses-tu ? Comme c’est simple quand moi je suis d’un côté, et toi de l’autre. […] Je vais le dire carrément : je descends dans l’enfer et je sais des choses qui ne dérangent pas la paix des autres. Mais faites attention. L’enfer est en train de descendre chez vous. Il est vrai qu’il s’invente un uniforme et une justification (quelquefois). Mais il est également vrai que son désir, son besoin de violence, d’agression, de meurtre, est fort et partagé par tous. Cela ne restera pas longtemps l’expérience privée et périlleuse de celui qui a, disons, expérimenté “la vie violente”. Ne vous faites pas d’illusions. Et c’est vous qui êtes, avec l’école, la télévision, le calme de vos journaux, c’est vous les grands conservateurs de cet ordre horrible fondé sur l’idée de posséder et sur l’idée de détruire. Heureux, vous qui vous réjouissez quand vous pouvez mettre sur un crime sa belle étiquette. Pour moi cela ressemble à l’une des opérations parmi tant d’autres de la culture de masse. Ne pouvant empêcher que certaines choses se produisent, on trouve la paix en fabriquant des étagères où on les range.”

P.-S.

© Photo extraite de Pasolini de Abel Ferrara