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Entretien avec Damián Szifron À propos des Nouveaux Sauvages

Votre film est distribué en France sous le titre Les Nouveaux sauvages, alors que le titre original est Relatos salvajes (littéralement : « Récits sauvages »). Qu’est-ce qui est le plus sauvage dans votre film : les personnages ou les récits ?
La question est la réponse. Au départ, lorsque l’on m’a proposé ce titre français, je ne l’ai pas trouvé très naturel. Puis je me suis rendu compte que les sauvages du titre se référaient aux personnages qui sont également sauvages. Ce titre pouvait dès lors amorcer un dialogue intéressant avec le public français. En outre, j’aime bien comment sonne à l’oreille.

Toujours sur le thème de l’aspect sauvage, considérez-vous votre mise en scène comme votre montage habités par cet aspect « sauvage » ?
De manière rétrospective, je dirais que le processus d’élaboration du film fut assez étourdissant, surtout à l’étape de l’écriture. J’ai eu beaucoup de liberté pour écrire le scénario, me réveillant la nuit et notant l’idée qui m’était venue en rêve, en écrivant avec un stylo et des feuilles, sans ordinateur. Ce fut un moment très créatif où je me suis permis beaucoup de liberté dans mes audaces. Je n’étais pas effrayé à l’idée de ne pas pouvoir de trouver de place pour ce film dans le cinéma argentin. La naissance de ce film fut ainsi très impulsif. Au moment du tournage, je souhaitais recréer cet état impulsif et sauvage pour être en adéquation avec l’idée originale du film.

Cette série d’histoires que comporte Les Nouveaux sauvages est-ce aussi une manière pour vous de retrouver l’énergie de réalisation propre au format court métrage ?
Lorsque ce projet a débuté, je me rappelle m’être replongé à l’âge de mes 8 ans alors que je découvrais le plaisir de lire. Je me souvenais de la fascination qu’exerçait sur moi une série d’anthologies littéraires de terreur, de suspense, d’effroi, etc. avec des contes de Maupassant, d’Edgar Allan Poe… Plusieurs récits brefs se suivaient et je me rappelle que j’aimais cette multiplicité au sein d’un même livre. Ainsi, depuis ce temps, j’ai toujours été attiré par les anthologies comprenant des histoires courtes. L’origine des Nouveaux sauvages se trouve davantage là que dans mon expérience des courts métrages comme langage cinématographique spécifique. Ainsi, à propos du film, je préfère parler d’une série de contes que de courts métrages.

Dans chacune des histoires, les personnages passent par une étape de destruction qui mène à une reconstruction.
C’est ainsi qu’apparaît la nature lorsqu’on l’observe avec attention. Ainsi, un volcan qui dispose de trop d’énergie doit nécessairement entrer en éruption, une grande quantité d’eau accumulée dans les nuages peut aboutir à de grandes tempêtes de pluie. Dans la physiologie des êtres vivants on retrouve cela aussi dans l’orgasme. On y voit là le plaisir de l’explosion, de la décharge symbolique du trop plein accumulé. Dans certains cas, ceci à des conséquences catastrophiques pour les personnages de mon film mais pour d’autres c’est une opportunité pour renaître. Dans tous les cas, même si cela finit mal, cela passe par le plaisir de la décharge, de la libération.

Cette concentration d’énergie dans le film est très bien représentée par la réunion d’une grande partie des meilleurs acteurs argentins contemporains. Comment les avez-vous choisis ?
Ce film est en effet pour moi une véritable carte d’amour envoyée aux acteurs que j’admire et avec lesquels j’avais énormément envie de travailler. J’ai été très heureux de recevoir leur retour positif suite à l’invitation à participer au film. Les Nouveaux sauvages est aussi un festival de jeux d’acteurs. La difficulté de travailler avec d’aussi bons interprètes est que j’ai dû hésiter longtemps au moment du montage à exclure plusieurs scènes que j’appréciais tant : toutes les prises étaient admirables !

Vous êtes crédité pour ce film au montage : quelle est l’importance du montage dans un film comme celui-ci ?
En fait, même si dans les précédents films je n’étais pas crédité au générique en tant que monteur, j’y ai toujours accordé une part active dans le processus d’élaboration du film. Depuis l’âge de 11-12 ans où j’ai commencé à faire des films, le tournage et le montage ont toujours été des parties indissociables et incontournables pour moi. Ainsi, je monte le film en pensant à la manière dont je l’ai tourné et réciproquement. C’est donc très difficile de confier à une autre personne le travail, c’est pourquoi je suis « comonteur » de mes films : travailler avec un autre monteur me permet de bénéficier de son regard extérieur. Parfois, un premier montage est effectué alors que je suis en train de tourner et à partir de ce matériel frais, je commence à travailler. Le montage est une part essentielle dans le processus de création d’un film. Je pense qu’à toutes les autres étapes du film on recherche des ingrédients de toutes parts, alors qu’au moment du montage commence réellement la cuisine. Le scénario est un travail très intime et personnel. Le montage est donc une cuisine dont il ressort pour chaque projet un film à la saveur distincte même si le cuisinier est le même.
En ce qui concerne la musicalité du film, je l’ai pensée au montage davantage comme un spectacle global qu’uniquement en terme de cinéma. Ceci fonctionne de la même manière qu’un album de jazz ou un concert de rock. Ainsi, la première histoire prend le rôle de prologue et l’histoire du mariage est un grand numéro final. C’est une progression qui va du prologue jusqu’au climax. L’ordre final des histoires est celui que j’ai suivi pour les écrire au départ. J’ai pensé à un moment le modifier et finalement cet ordre naturel primitif est réapparu comme l’unique à suivre.

Est-ce parce que vos personnages sont seuls et isolés face au reste de la société qu’ils en viennent à adopter des instincts sauvages ?
J’ai évidemment un regard assez critique concernant le système qui régit notre comportement individuel. Je pense que l’observation de ce système nous apprend que celui-ci n’est pas mis en place dans notre intérêt personnel mais bien plutôt pour celui de groupes très concentrés de pouvoir. Il est donc difficile et même ridicule d’attendre que les solutions dans notre vie viendront des organismes de contrôle de ces groupes de pouvoir puisque ceux-ci tirent bénéfice du monde tel que nous le connaissons. Il est vrai qu’en tant qu’êtres humains nous sommes les uns à l’égard des autres hyper déconnectés. Paradoxalement nous vivons une époque d’abondance de moyens de communication d’où il résulte que chacun regarde davantage son propre écran que les yeux de l’autre. Nous sommes souvent contraints de faire des choses qui nous font perdre beaucoup de temps et ne nous procurent aucun plaisir. Alors que le plaisir pourrait naître d’un simple contact physique avec la nature, une autre personne. Mais le monde virtuel met en place ici de nombreuses barrières, générant de l’aliénation, de l’angoisse. Nombreuses sont les personnes à réprimer leur désir à force de ne pas savoir ce qu’ils veulent. Dans un monde où tant de personnes dépriment, quelques-uns explosent. Les Nouveaux sauvages est un film sur ces personnages.

Peut-on envisager votre film comme ayant une vertu psychanalytique à travers la catharsis qu’il propose ?
Je peux davantage répondre à partir de ma vie personnelle que de mes films. Ainsi, à plusieurs reprises j’avoue que le cinéma fut un réel appui, un moyen de me sauver, dans un processus personnel d’évolution, de libération. J’ignore la personne que je serais si j’ôtais de mon esprit tous les films que j’ai vus. Ces films me transforment, me font réfléchir longuement, me permettent peu à peu de comprendre la réalité. Le cinéma m’offre un regard critique sur le monde dans lequel je vis comme peu d’autres choses sont en mesure de le faire, peut-on dire. Bien entendu, l’art en général a en lui cette fonction, mais le cinéma se distingue d’autres arts pour ses grandes capacités de transformation auprès de l’individu. On entre dans un film et deux heures plus tard on en sort avec un état d’esprit totalement modifié. Quelques films t’invitent en tant que spectateur, et parfois même « t’obligent », à réfléchir sur ta propre vie aboutissant parfois à prendre des décisions. Par exemple, Sur la route de Madison de Clint Eastwood (1995) m’a conduit après l’avoir vu à reconsidérer ma propre vision de mon couple. Dans un monde dominé par tant d’hypocrisie, je pense que la vérité qui se dégage de certains bons films peut contribuer à apporter du bonheur à l’être humain et à transformer le monde dans lequel il vit. On ne peut pas non plus se contenter du cinéma pour apprendre la vie, mais il constitue un bon moyen pour accéder à un certain équilibre.