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Cartoon Forum 2014 : journal de bord des 25 ans [CARTOON FORUM]

Première venue – première invitation – au “Cartoon Forum”. Accréditation “presse”. Mon compte-rendu de l’édition 2014 du Festival d’Annecy m’a donc ouvert les portes du monde de la production audiovisuelle de séries et d’unitaires, à destination du “jeune public”. Un paradoxe, puisque mon papier sur Annecy s’interrogeait, parfois avec vigueur, sur le passage à l’âge adulte du cinéma d’animation.

(Dessins : Loïc Espuche [1])

Trois jours, donc. Trois jours, pour faire mes débuts à la télé et découvrir que le “Cartoon Forum” est une manifestation portée par les rituels collectifs. Le premier d’entre eux a lieu le matin, dès 9h, au Centre des Congrès Pierre Baudis, haut lieu de toutes les présentations : il s’agit du “Croissant show”. Dans un hall immense, situé en sous-sol, de longues tables, recouvertes de nappes en papier, s’alignent. Chacun y prend place, au gré de ses envies, de ses affinités, de ses premiers rendez-vous de travail. Pour un peu, on se croirait – les images des journaux télévisés reviennent en tête – à une convention d’un parti politique américain. La campagne électorale pour l’accession au bureau ovale de la Maison Blanche est à son paroxysme ! Et cette impression ne manque pas d’être renforcée, quand les lumières s’éteignent, pour laisser place, sur scène, aux orateurs et à la longue succession des discours d’ouverture.
Je prends quelques notes… Marc Vandeweyer, directeur général de Cartoon – l’association européenne du cinéma d’animation, qui porte la manifestation, avec le soutien du programme Media – rappelle que, depuis ses débuts, le “Cartoon Forum” a permis d’initier – ou de concrétiser – le financement de 538 projets pour une enveloppe globale de 1,9 billion d’euros. Il énonce, encore, que cette édition 2014 affiche des chiffres record : plus de 80 projets présentés – dont 29 d’initiative française (là, c’est moi qui souligne) – et quelques 850 participants – dont 250 investisseurs, parmi lesquels Netflix. (Soulignons encore : attendu comme le loup blanc, Netflix aura finalement déclaré forfait : la faute, paraît-il, à la grève des pilotes d’Air France, qui risquait d’empêcher la déléguée présente de rentrer à temps à Los Angeles, pour une réunion cruciale. A moins que ce ne soit une peur sourde d’être au cœur de polémiques à caractère trop sensible !)
Nouveaux orateurs au micro. Entre autres, Frédérique Bredin, Présidente du CNC ; Rémy Pflimfin, Président-Directeur général du groupe France Télévisions. Des chiffres, encore, tant ils réjouissent les mines : 5.000 emplois dans la filière et 5.500 heures de programme, pour l’ensemble des chaînes du groupe audiovisuel public. On applaudit… Néanmoins, je pense à ces étudiants talentueux, qui sortent, de plus en plus nombreux, des écoles renommées de l’Hexagone, et peinent néanmoins, pour un certain nombre, à trouver du boulot. Mais pas un mot là-dessus : nous sommes réunis pour célébrer, pas pour nous interroger.
Je retrouve d’ailleurs, pour ce premier petit-déjeuner, quatre étudiants de La Poudrière, l’école d’animation créée par Jacques-Rémy Girerd, à Valence, et adossée au studio Folimage. Je connais déjà certains d’entre eux, issus de la promotion 2013 de l’EMCA, autre école réputée et basée à Angoulême. Les carnets de croquis sont sur la table et se remplissent d’esquisses. J’admire la souplesse de leur trait, l’acuité de leur regard. Un détail, saisi à la volée, et tout est dit. Enthousiaste, je leur propose de m’envoyer, à leur retour à l’école, les dessins ; j’aimerais m’en servir pour illustrer mon compte-rendu du “Cartoon Forum” et faire ainsi, modestement, découvrir leur travail.
Soudain, dans le hall, le silence se fait. Impressionnant. Barack Obama va-t-il apparaître ? Non…On vient, par contre, de lancer – instant solennel – les bandes-annonces des projets présentés tout au long de cette première matinée. Un rituel, qui se répétera au déjeuner, pour annoncer les projets de l’après-midi. Un rituel, qui se reproduira, bien sûr, durant les trois jours de l’événement.

Ici, commence le rituel le plus attendu, celui de tous les enjeux, de tous les désirs : la présentation des projets. Toute la journée, sur les trois salles du Centre des Congrès, vont s’enchaîner, toutes les demi-heures, les présentations. A l’identique d’un festival de cinéma, il est impossible d’être partout à la fois et il convient donc de faire des choix. En toute subjectivité, j’opte pour les projets portés par des producteurs et auteurs déjà suivis côté cinéma, longs et/ou courts métrages confondus. Je décide, également, de me concentrer sur la production française. Cependant, le premier projet, que je prends en compte, est celui de Juan Pablo Zaramella, L’homme le plus petit du monde. Argentin, Juan Pablo est une personnalité incontournable du monde de l’animation : renouvelant sans cesse sources d’inspiration et techniques mises en œuvre, il est, entre autres, l’auteur de Luminaris, court métrage couronné d’un Prix du public et d’un Prix de la critique internationale, à Annecy, en 2011. Son travail a, par ailleurs, fait l’objet d’un programme spécial, également présenté à Annecy, en 2010, dans le cadre d’un hommage au cinéma d’animation argentin.
Ce matin, donc, Juan Pablo propose de découvrir cet homme de quinze centimètres, qui souhaite vivre normalement, dans un monde pas vraiment à sa mesure. Aller au concert, séduire, apprendre à conduire ou à jouer de la guitare, utiliser un urinoir, “l’homme le plus petit du monde” souhaite ne rien se refuser et ne pas être pris pour un handicapé. Et même si, dans ses rêves les plus fous, il aimerait devenir un des sept nains de Walt Disney ; il revendique, au quotidien, le droit à une vie normale ! Très vite, dans son exposé, Juan Pablo signale le fait que la série, sans didactisme aucun, installe, en creux, un parallèle avec la façon dont les enfants doivent composer avec un monde “pas fait” pour eux. Du côté des intentions visuelles et narratives, il nous est précisé – et montré – que la série, qui devrait se composer de 104 épisodes d’une minute, conjuguera prise de vues réelles et animation de marionnette (le petit homme) et s’attachera à décrire – sans plongée dans la psyché du personnage, mais avec humour et innocence – des fragments d’une vie. Message reçu avec enthousiasme par les quelques 300 participants à la présentation. A l’heure des bilans, il sera précisé que L’homme le plus petit du monde occupe la tête du Top 10 des projets ayant rassemblé le plus d’investisseurs. De quoi, j’imagine, rassurer Dora Benousilio, productrice de la série, avec sa société Les Films de l’Arlequin, qui a annoncé un budget de fabrication de l’ordre de 690.000 euros.

Présentation de Ellie the Ace, série de 52 épisodes de onze minutes, écrite et réalisée par Louise Bagnall, et mettant en scène une petite fille de dix ans, Ellie, as précoce de l’aviation, vivant dans une cité perdue dans le ciel. Je n’y assiste pas. Sans doute à tort, puisqu’il s’agit d’une série produite par Cartoon Saloon, studio irlandais fondé en 1999, et duquel est sorti, en 2008, le magnifique Brendan et le secret de Kells, réalisé par Tomm Moore. Quelques six ans tard, j’attends, avec impatience, de découvrir son nouveau long métrage, Le Chant de la mer, dont la sortie salles est programmée, en France, pour le début du mois de décembre.
Aparté : dans ses interviewes, Marc Vandeweyer, directeur général de Cartoon, se déclare très attentif aux séries destinées à un public adulte. Néanmoins, celles-ci ne représentent encore qu’un faible pourcentage des projets soumis aux organisateurs, puis aux participants, du “Cartoon Forum”. Pourquoi ? Parce que les diffuseurs restent frileux sur ce type d’initiative, cantonnant au “jeune public” les programmes d’animation à la télévision. Quelques séries, certes, existent – ou ont récemment existé – sur Canal+ et Arte (Babioles, de Mathieu Auvray, sur la chaîne cryptée ; Silex and the City, de Jul, pour la chaîne franco-allemande), mais sont initiés par les unités “court métrage” des chaînes concernées. Seule “fenêtre de tir” envisageable, par les diffuseurs, au sujet du public adulte, les séries d’anticipation reposant sur une culture geek et s’inspirant des mangas et des jeux vidéos, de la littérature de genre (science-fiction, polar) et des blockbusters hollywoodiens. Avec cette idée, souterraine, mais profondément ancrée, qu’il faut accompagner le vieillissement de la génération geek. Ainsi, deux des projets français, présentés à Toulouse, emboîtent le pas à cette idée : Metromnik, dirigé par Frank Chiche et produit par Magnificat Films, et Lastman, réalisé par Jérémie Périn et porté par Everybody On Deck. Pas de volonté, ici, de juger de la qualité propre à ces deux séries, toujours en développement ; juste l’envie de pointer le risque possible d’une autre standardisation des inspirations et des références, à travers cette démultiplication des mégalopoles tentaculaires, des individus solitaires et des futurs sauvages. Et de se demander pourquoi l’animation adulte sur le petit écran ne pourrait pas s’ouvrir aussi à une exploration sensible – et donc, plus uniquement triviale ou civique(les deux axes tolérés) – des sphères intimes, des existences professionnelles, des enjeux politiques, attirant ainsi des auteurs dont elle se prive : à titre d’exemple, Alain Ughetto (Jasmine), Sébastien Laudenbach (Regarder Oana, Daphné ou la belle plante) ou encore Chloé Mazlo (Deyrouth, Les petits cailloux). Et pourquoi, dans un clin d’œil discret au goût du romantisme, affirmé – de François Truffaut à Louis-Do de Lencquesaing (Au galop) – par le cinéma français, ne pas imaginer un unitaire de 26 minutes, accompagnant la rencontre d’un homme et d’une femme et le devenir de leur relation. La télévision aimant les cases de programmation, ne resterait plus ensuite qu’à offrir ce spécial TV, en prime time – sur France 4, par exemple –, un soir de Saint-Valentin !
Fin de l’aparté.

Question : comment passe-t-on, en trois jours, de la sensation d’être invité à un salon, qui s’apparenterait à un Congrès de l’Ordre des experts-comptables, enchaînant tables rondes et exposés réglementaires sur la profession, à une manifestation, où, malgré l’enchaînement métronomique des présentations de projets, finit par surgir, à l’identique d’un film montré en festival, un moment de grâce ? (En tête, à cet instant, la sidération amoureuse, ressentie par un caribou super-héros, pour une infirmière chamelle, répondant au prénom délicieusement suranné de Gisèle.)
Réponse : parce que, comme dans un festival, ce qui est au cœur de la manifestation, ce qui s’expose ici vraiment, c’est l’expression d’un désir et rien d’autre. Désir de créer. Désir de partager. Désir de l’artiste de rencontrer l’autre, diffuseur comme (télé)spectateur. Et toujours les mêmes freins : peur de la nouveauté, pourtant tant appelée dans les discours d’intention ; marchandisation des esprits et culte du “temps de cerveau disponible” ; absence de concordance des temps et des énergies entre les chantres de la part de marché et les dépositaires de l’imaginaire. Jusqu’à ce que, sous l’effet de la grâce, justement, les uns et les autres arrivent à se rejoindre et à s’accorder. Cependant qu’il aura été sinueux et solitaire – les alliés fidèles étant rares –, ce chemin, pour celui qui veut croire en sa création et que le désenchantement guette à chaque pas.

Mot de la fin : comme tout finit, à ce qu’il paraît, par des chansons, le dîner d’adieu du “Cartoon Forum”, est l’occasion d’un grand karaoké, au cours duquel quelques étudiants de La Poudrière donnent, tout particulièrement, de la voix. Leur encadrement, aussi. Joli moment de complicité et d’insouciance.
Je quitte la soirée, avec une pensée pour Gisèle. Présenté le deuxième jour, devant une salle comble, Les super aventures de Jean-Michel, le Caribou des bois, projet de série de 52 épisodes, semble avoir recueilli l’aval de France Télévisions, via le commentaire convaincu de Pierre Siracusa, directeur délégué à l’animation, à l’issue de la séance. A suivre donc et à retrouver, tout d’abord, dès la fin de l’année, sur l’une des chaînes du groupe (France 4 ?), où sera dévoilé – avec la diffusion de Jean-Michel est amoureux (court métrage, en forme de pilote de la série) – la première aventure du super-héros un brin émotif et des habitants doux-dingues de la commune de Vlalbonvent. Ce n’est, ainsi, qu’un au-revoir, avant de très prochaines retrouvailles.

Gisele dans Les super aventures de Jean-Michel, le Caribou des bois, de Mathieu Auvray (Autour de Minuit Productions)

 


[1] Aujourd’hui étudiant à La Poudrière, Loïc Espuche a débuté son cursus à l’EMCA (Ecole des Métiers du Cinéma d’Animation), où il a réalisé, en 2013, avec Alizée Cholat et Sophie Devautour, le court métrage, Je repasserai dans la semaine, présenté dans la compétition “Films de fin d’études”, lors de l’édition 2014 du Festival international du film d’animation d’Annecy.
Dessins de Loïc Espuche
http://vimeo.com/loicespuche