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3 questions à… [CARTOON FORUM]

Rendez-vous incontournable de la production audiovisuelle, dans le domaine de l’animation “jeunesse”, le “Cartoon Forum” est une occasion unique pour les auteurs et producteurs d’exposer leurs projets et de rencontrer financeurs et diffuseurs. Cette 25e édition, qui vient de se tenir, pour sa troisième année consécutive, à Toulouse, était aussi un moment privilégié pour soumettre à nos questions certains “acteurs” du secteur et tenter de mesurer, ainsi, l’importance de la manifestation.

3 questions à… Cédric Babouche, auteur-réalisateur

Little Houdini, de Cedric Babouche (Dandelooo – www.dandelooo.com)

1 – Que représente de spécifique, pour vous, le “Cartoon Forum”, dans le calendrier des rendez-vous de l’animation ? Pourquoi y venez-vous ou pas ? Aves quel(s) projet(s) ?
C’est un événement majeur pour une société comme la nôtre, Dandelooo. Pour une société de notre échelle, c’est-à-dire “petite”, c’est une des rares possibilités de rencontrer tous les acteurs européens du marché de l’animation et avoir des échanges concrets sur nos projets. Nous y venons quasiment tous les ans. En premier lieu, pour présenter nos projets en développement et trouver de potentiels coproducteurs ; mais également, depuis trois ans et la mise en en place de notre pôle distribution avec Emmanuèle Pétry-Sirvin, pour chercher des projets que nous pourrions distribuer à l’international.
Nous y sommes déjà venus pour trois projets de série (Chico Chica Boumba, Moutcho et Pitrouille et l’invité fantastique) et, cette année, nous présentons Little Houdini, une série animée de 52 fois 13 minutes, qui fera suite au spécial télé, que nous produisons actuellement pour France Télévisions et qui sera diffusé en décembre 2014. Nous souhaitons prolonger la découverte de la magie, pour les spectateurs, à travers ce personnage tellement charismatique et atypique qu’était Harry Houdini.
Sinon, nous sommes également présents, cette année, en tant que partenaire de Didier Brunner et de sa nouvelle société, Folivari, pour son projet de collection autour d’Ernest et Célestine, que je vais réaliser et dont Dandelooo accompagnera le développement.

2 – Du stéréotype à l’innovation, quel regard portez-vous, à travers votre expérience, sur la production télévisée en matière d’animation, à destination du jeune public ?
Il est très difficile pour un réalisateur élevé comme moi à l’animation japonaise et à sa cible ado-adulte, d’entendre dire que nous ne pouvons plus produire et réaliser de projets de ce type, de nos jours, car plus personne ne s’y intéresserait. Avec Little Houdini, j’ai le sentiment que nous avons réussi à faire un pas vers ce type d’animation que j’appréciais tant, sans pour autant oublier les attentes du public actuel. Un compromis, finalement, entre liberté d’expression – ne pas se sentir frustré – et nécessité de plaire à un public large.
J’ai le sentiment que le contenu animé s’est de plus en plus formaté au fil des années et que l’adaptation à outrance de licences dessinées ou écrites n’a clairement pas favorisé le développement de séries originales. L’obligation de réussite nous a amené à nous réfugier dans une forme de “facilité”, même si un projet, plus sûr commercialement, reste difficile à produire aujourd’hui. Cependant, un projet original, bien pensé et bien développé, peut aussi se faire remarquer. Peut-être, même, plus facilement ; mais ce n’est pas pour autant une gageure de réussite. Le développement d’une idée originale est plus longue et compliquée car nous devons prouver que le projet est fort dans tous ses aspects, narratif, artistique et également commercial. De plus, une merveilleuse idée doit, quand même, être à même de faire vivre une équipe et se doit donc d’être viable au maximum. En tant que réalisateur et directeur artistique, j’avais pour habitude de ne me concentrer que sur l’aspect créatif. Depuis quelques années, j’intègre la partie commerciale à ma réflexion artistique. Attention, je ne dis pas que l’aspect financier et commercial prime. Je souligne juste le fait qu’intégrer cette donnée en amont m’évite de subir trop de déceptions sur certains choix adoptés, tout au long de la création d’un projet. Mais heureusement pour moi, jusqu’à maintenant, je n’ai pas le sentiment que ces choix aient bridés d’une manière ou d’une autre mon approche artistique.

3 – En-dehors de certaines cases de programmation spécifique (émissions court métrage, mini-séries), la place de l’animation à la télévision semble devoir se cantonner au créneau “jeune public”. Pourquoi, selon vous ? Cet état de fait peut-il évoluer, et comment ?
Il y a quelques années, quand j’étais un jeune spectateur, il a été décrété que l’animation ado-adulte portait des idées, qui pouvaient être néfastes à nos chères têtes blondes. Petit à petit, de nombreuses séries à contenu plus âgé ont disparues de nos écrans. Ne sont restés que des programmes pour enfants, accessibles, éducatifs, non violents, des programmes censés protéger et en même temps aider à grandir. Sans apport de projets à cible plus âgée, les ados ont déserté les écrans de télé, pour se réfugier derrière les consoles de jeux. Il est d’ailleurs intéressant de souligner qu’on a essayé, par la suite, de s’attaquer aux jeux vidéos et autres jeux de rôles, à cause des messages de violences qu’ils sont sensés véhiculer. La violence a toujours été un merveilleux alibi pour enlever ce qui ne plait pas… et pour autant on essaie toujours d’y revenir inconsciemment d’une manière ou d’une autre. A mon sens, la violence n’était, d’ailleurs, qu’un porte étendard car nous ne nous intéressions pas vraiment à ça. Nous nous intéressions à ce que nous ne connaissions pas, même si cela pouvait nous effrayer au départ. Cela nous intriguait et nous attirait. De mon point de vue, totalement subjectif, l’animation des années 80 apportait aux enfants un décalage par rapport à la réalité, que nous trouvons cependant toujours actuellement, mais de manière plus lisse, douce, accessible… Mais elle n’attise plus la curiosité ou, tout du moins, une partie de l’animation européenne n’attise pas la curiosité de nos ados, comme le font la japanim’ ou l’animation adulte américaine. La télé a fait fuir les ados ; ceux-ci ne se retrouvent, en effet, pas dans ce qui est proposé maintenant. Les programmes sont inadaptés à leurs “manques existentiels”. C’est d’autant plus dur qu’ils les compensent désormais grâce aux autres médias accessibles. Mais les “ados” réalisateurs de ma génération, qui aimaient tant l’animation des années 80, tentent petit à petit de ramener cet esprit, qui nous faisait vibrer et rêver. L’animation des années 80 rimait pour beaucoup avec violence ; mais c’était un raccourci d’adultes, qui ne regardaient même pas les programmes proposés, alors que certains apportaient aussi du rêve, de l’humour, de l’aventure. Aujourd’hui, on a remplacé la violence par une forme d’uniformisation qui, à mon sens, est pesante. Mais, comme je suis devenu adulte, peut-être que je ne comprends plus ce que les enfants adorent désormais. Il importe quand même de dire que, nous qui aimions les émissions de dessin animé dans les années 80 et au début des années 90, nous ne sommes pas tous, pour autant, devenus des psychopathes…

Trois questions à… Arnaud Demuynck, producteur (La Boîte, … productions, Les Films du Nord) et auteur-réalisateur

Les Contes de la mere veilleuse, collectif (La Boite, Productions, Les Films du Nord – www.euroanima.net / www.lesfilmsdunord.com)

1 – Que représente de spécifique, pour vous, le “Cartoon Forum”, dans le calendrier des rendez-vous de l’animation ? Pourquoi y venez-vous ou pas ? Avec quel(s) projet(s) ?
C’est une occasion de rencontrer les diffuseurs. Pour moi, les francophones (France, Belgique, Suisse) en premier lieu, surtout quand on débute avec eux. Après, ils deviennent un peu plus joignables, quand on se connaît… C’est donc un important lieu de première mise en contact, et ensuite une occasion d’entretenir les relations, de manière à la fois professionnelle et amicale (car on fait aussi la fête au “Cartoon Forum” !). Avec les diffuseurs de langue étrangère aussi, bien sûr, dans un deuxième temps. On y voit aussi ce qui se fait en France et ailleurs. On revoit les collègues, pour discuter du métier et des problèmes rencontrés. J’y ai aussi rencontré les distributeurs internationaux (pour la télé), ce qui n’est pas négligeable. J’ai ainsi pu choisir la personne avec je voulais travailler. C’est aussi une occasion d’acquérir de la visibilité et de la reconnaissance. Quand j’ai présenté Le Parfum de la carotte et que j’ai conté l’histoire en chantant les chansons du film, j’ai eu du succès et marqué les esprits. C’est un peu un “show” qui nous fait exister dans le monde de la télé. Le CNC (le Centre National de la Cinématographie et de l’Image animée, ndlr) est aussi très sensible à notre présence là-bas. Cela donne de la crédibilité auprès des institutions que d’y présenter des projets. Bref, cela permet d’exister dans un métier assez fermé pour les débutants et encore éloigné pour le “marginal”, que je reste dans le monde de la télé.
Mon projet, cette année, s’appelle Les Contes de la Mère veilleuse. J’essaie, en fait, de “faire rentrer” du “court métrage d’auteur d’animation”, dans les cases “jeunesse” de la télé, qui diffusent surtout des séries (pour fidéliser les spectateurs). Pour cela, j’ai pensé, pour commencer, à un personnage de présentatrice de contes, qui seront autant de courts métrages d’auteurs différents, avec des graphismes différents et des réalisateurs différents. Tout le contraire, donc, de la série télé, qui passe sous les fourches caudines des chaînes avec son mode industriel de fabrication. J’essaie de créer un “écrin” à courts métrages, en mettant quatre à cinq films dans un programme de vingt-six minutes – qui est une durée standard de la télé –, avec, pour le composer, des films d’une durée plus libre, portés par des auteurs à différentes écritures. Cette année, le “Cartoon Forum” va me permettre de « tester » cette idée. Peut-être que je vais me prendre une grosse gamelle. Mais j’aurai essayé !

2 – Du stéréotype à l’innovation, quel regard portez-vous, à travers votre expérience, sur la production télévisée en matière d’animation, à destination du jeune public ?
Tout ce que je pense ne doit pas être nécessairement écrit ! (Rires). Il y a du bon et du moins bon, bien sûr. Les voix et les bandes sonores sont souvent insupportablement nivelées. Les logiciels permettent, aujourd’hui, plus d’audace graphique, même si la 3D continue à polluer. Pour l’écriture, c’est très variable. On ne peut pas dire qu’il n’y ait pas de créativité et je sens les décideurs des chaînes tentés par des aventures nouvelles. Mais il semble que les impératifs qu’ils s’imposent ne leur laissent que peu de marges. Il y a des écritures qui surnagent ; cela reste cependant un traitement industriel. Par contre, ce qu’ils appellent le « Spécial télé » (unitaire court) est un format particulier qui laisse plus de liberté. C’est pour cela que le court métrage me plaît.

3 – En-dehors de certaines cases de programmation spécifique (émissions court métrage, mini-séries), la place de l’animation à la télévision semble devoir se cantonner au créneau “jeune public”. Pourquoi, selon vous ? Cet état de fait peut-il évoluer, et comment ?
Cela évolue très lentement et ce n’est pas facile d’innover. La 3D prend beaucoup de place et c’est compliqué de défendre des graphismes plus artistiques. Pour être diffusés au niveau mondial, les projets créatifs sont assez fortement laminés car il faut essayer de plaire au plus grand nombre de chaînes. Même chose pour trouver suffisamment de financements. Il y a, bien sûr, une demande large en “jeune public”, qui permet d’essayer d’amortir les frais ; mais, pour le public adulte, la demande est moins forte et il en va, du coup, de même pour les risques qui peuvent être pris. Mais bon, je ne suis pas LE spécialiste de la télé, loin de là…

Trois questions à… Delphine Maury, productrice (Tant Mieux Prod)

Tant de forets, de Burcu Sankur et Geoffrey Godet, court metrage de la Collection En rentrant a l ecole, saison 1, consacre a Jacques Prevert (Tant Mieux Prod, Bayard Jeunesse, France Televisions www.tantmieuxprod.net)

1 – Que représente de spécifique, pour vous, le “Cartoon Forum”, dans le calendrier des rendez-vous de l’animation ? Pourquoi y venez-vous ou pas ? Avec quel(s) projet(s) ?
J’ai découvert le “Cartoon Forum” en 2009. J’y accompagnais la productrice de Bayard animation, Nathalie Becht, pour pitcher un projet d’adaptation dont j’avais écrit la bible littéraire : Polo. Il n’y avait pas d’enjeu spécifique pour moi à part que j’avais une relation assez intime avec le projet et que c’était la première fois que je pitchais devant mes pairs… Je me rappelle avoir beaucoup répété la nuit ; je m’enregistrais sur mon Iphone pour écouter si j’étais ennuyeuse ou pas. Avant les vingt minutes imparties – devant une salle qui me paraissait être aussi vaste que l’Olympia – quelqu’un m’a dit qu’ici, tout le monde était bienveillant et qu’il ne fallait pas m’inquiéter… Je me suis mise debout, le micro à la main et j’ai plutôt improvisé en essayant de me rappeler mon circuit mental de la nuit précédente… Je voulais présenter cet univers sans que ça fasse récité ou fiches de présentation. Je ne mesurais pas les enjeux financiers, le besoin de coproducteurs, ou de diffuseurs, ou de distributeurs. Je ne connaissais pas la manière dont fonctionnait tout ça. J’avais juste envie que ça leur plaise, qu’ils trouvent ça prometteur et engageant. Je trouvais ce projet plus que valable, je le trouvais nécessaire et je venais en parler “à qui de droit”. C’est l’idée que je me faisais du “Cartoon Forum”. Une réunion de gens en quête de projets à réaliser, au sens de “rendre réels”.
Puis j’y suis retournée toujours en tant qu’auteur avec Les Armateurs (1) en 2011 pour Les Grandes grandes vacances. Là aussi ça a été un peu magique. Je me rappelle que des gens sont venus me voir avec les larmes aux yeux ! J’étais super émue, j’ai vécu ça comme une projo réussie, finalement. J’avais réussi à transmettre quelque chose qui donne envie. C’est ça pour moi le “Cartoon Forum”. Maintenant que je suis productrice, je crois que je le vivrais pareil : j’irais pour parler de quelque chose qui n’existe pas afin de trouver des gens avec qui donner vie à cette « chose ».
Je n’y ai pas présenté En sortant de l’école, ni la saison Prévert, ni la saison Desnos, parce que tout s’est fait trop vite pour la saison 1 et parce que je n’y ai tout simplement pas pensé pour la saison 2… J’espère arriver avec quelque chose l’année prochaine !

2 – Du stéréotype à l’innovation, quel regard portez-vous, à travers votre expérience, sur la production télévisée en matière d’animation, à destination du jeune public ?
J’avoue, et c’est un peu honteux, ne pas avoir une connaissance très poussée en matière de dessins animés télévisés. J’entends beaucoup parler des séries qui se produisent par les amis scénaristes, directeurs d’écriture, réalisateurs ou techniciens. J’ai dirigé l’écriture de certaines d’entre elles et… comme la plupart d’entre nous, je regarde rarement le résultat à la télévision. Quand ça m’arrive, je trouve malheureusement que c’est un peu éloigné de la promesse initiale ou des envies qu’on avait tous. Ce qui me confirme qu’il y a encore énormément de place pour faire des choses nouvelles, hors des clous, pour les enfants. Je n’en suis qu’à mes balbutiements de productrice et les vrais gros défis vont arriver dans les années qui viennent mais je sais à peu près ce que j’ai envie de donner à voir… Je ne veux pas fustiger les adaptations à tout crin, je trouve qu’il y a des trésors de la littérature enfantine qui gagneraient à être partagés avec le plus grand nombre grâce à la télé, mais je dois bien constater que tous les producteurs ne mettent pas le mot “trésor” à la même sauce. Je suis ravie quand il y a du décryptage des actus, du bricolage, autre chose que de la “comédie aventure”, c’est sûr ! J’adore quand il y a du réel, des surprises, des techniques différentes mises à l’honneur… On a encore vraiment de quoi s’amuser, tant qu’il y a des enfants (et des gens de télé qui ont envie de se laisser surprendre).

3 – En-dehors de certaines cases de programmation spécifique (émissions court métrage, mini-séries), la place de l’animation à la télévision semble devoir se cantonner au créneau “jeune public”. Pourquoi, selon vous ? Cet état de fait peut-il évoluer, et comment ?
Je trouve que c’est carrément en train de changer et la programmation progressive par France 4 d’autre chose est pour beaucoup dans mon sentiment. Je ne sais pas si c’est la télé qui va révolutionner les choses mais je vais dire comme tout le monde à ce propos : le cinéma a commencé le boulot (Persépolis, Valse avec Bachir) et notre génération qui a grandi avec les dessins animés me semble assez prête à voir de l’anime pour adulte, non ? Ou au moins de l’anime pour autre chose que les enfants, que ce soit dans la pub ou les clips. J’attends Lastman (2) avec impatience, je crois que ça va être bien écrit et, que ce soit en fiction, en doc ou en anime, c’est essentiellement ce qui compte, je crois.

Trois questions à… Nicolas Schmerkin, producteur (Autour de Minuit Productions)

Les Aventures de Jean-Michel le super Caribou, de Mathieu Auvray (Autour de Minuit Productions www.autourdeminuit.com)

1 – Que représente de spécifique, pour vous, le “Cartoon Forum”, dans le calendrier des rendez-vous de l’animation ? Pourquoi y venez-vous ou pas ? Aves quel(s) projet(s) ?
Dès lors que nous avons un projet de série ou de spécial TV, le “Cartoon Forum” est un rendez-vous incontournable, passage quasi obligé pour confronter le projet à la réalité du “marché” et commencer le cas échéant à enclencher, confirmer, voire finaliser des financements en production, ou encore trouver un vendeur international.
Par expérience, après quatre “Cartoon Forum” d’affilée pour présenter une série ado/adulte (Babioles), deux projets de série jeunesse originales (Organopolis et Steve) et un spécial “TV Famille” de 26’ (Panique au village : La Bûche de Noël), le rendez-vous, même s’il accepte des projets originaux destinés à un public adulte, est au final principalement destiné aux séries jeunesse. La plupart des professionnels présents susceptibles de participer au financement d’une série cherchent des projets de séries jeunesse mainstream, immédiatement séduisants et compréhensibles, en termes d’aspect graphique et narratif et de potentiel marketing, à savoir soit des adaptations de succès en librairie, soit des remakes de séries existantes. Il existe heureusement des exceptions, mais elles restent marginales, une étude de la SACD le montrant bien (plus de 80% des séries sur FTV – France Télévisions, ndlr – ne sont pas des créations originales), et il suffit d’allumer sa télé à 7h du matin pour s’en rendre compte.

2 – Du stéréotype à l’innovation, quel regard portez-vous, à travers votre expérience, sur la production télévisée en matière d’animation, à destination du jeune public ?
On a parfois l’impression que certaines chaînes prennent les enfants pour des demeurés, ou qu’elles ont peur des réactions des parents. Il faut constamment rester dans le politiquement correct et il existe des règles qu’il ne faut pas outrepasser. Les Tex Avery d’antan seraient probablement refusés aujourd’hui, trop violents… Beaucoup de diffuseurs sont à la poursuite du Saint Graal du succès (les nouveaux Simpson ou les futurs Bob l’éponge), mais il est évident que, si un créateur de série arrivait aujourd’hui avec un tel projet, il serait retoqué.
Les chaînes fuient les créations originales. Elles ne savent pas quoi en faire, comment les apprécier, les programmer. Dès que ça ne ressemble pas à quelque chose de connu (et qui marche), elles ont peur de prendre le moindre risque. Du coup, même quand elles sont potentiellement intéressées, elles demandent des gages de plus en plus lourds (un épisode zéro entier, une dizaine de scénarios écrits, des storyboards, des animatiques), sans toutefois participer suffisamment à cette étape de “développement renforcé”. On a parfois l’impression qu’elles aimeraient avoir la série terminée, avant de se décider à la financer…
Nous sommes assez désarçonnés d’avoir présenté deux projets de série (Organopolis et Steve) qui a priori avaient l’air de plaire au marché et au public, mais qui au final ont été refusés, sans que l’on sache la raison exacte, après près de deux ans de développement (incluant bible littéraire et graphique, plusieurs scénarios et pitchs, un pilote). Du temps et de l’énergie perdus que l’on préfère investir finalement dans des courts métrages, qui eux au moins rencontreront leur public en festivals, à la télé et dans d’autres circuits de diffusion.

3 – En-dehors de certaines cases de programmation spécifique (émissions court métrage, mini-séries), la place de l’animation à la télévision semble devoir se cantonner au créneau “jeune public”. Pourquoi, selon vous ? Cet état de fait peut-il évoluer, et comment ?
Lorsque l’on parle de la France comme du 3ème producteur d’animation au monde, il s’agit principalement du volume horaire généré pour les séries TV jeunesse. L’animation en France est très cloisonnée : les séries d’animation TV sont destinées aux plus jeunes (de 3 à 10 ans). Le long métrage, également, avec de plus en plus de films destinés à un public familial et, de temps en temps, des films pour adultes. Les financements de courts métrages d’animation sont, quant à eux, cantonnés aux films d’auteur (pour adultes donc). Dès lors que l’on veut faire une série pour ado/adulte (Babioles) ou un court métrage pour enfants (Jean-Michel le Caribou) on est hors cases, et la production devient un véritable chemin de croix : les épisodes de la série Babioles produits en mode guérilla comme autant de courts métrages, le court métrage pour enfants Jean-Michel produit avec un budget équivalent à celui d’un épisode d’une série qui n’existe pas, et donc à l’arrache sans les économies d’échelle inhérente à l’exercice.
Au-delà d’une “mission de service public” pour FTV et des accords interprofessionnels qui contraignent les chaînes françaises à un certain volume d’investissement dans les séries d’animation jeunesse, il ne faut pas négliger l’aspect commercial que cela représente pour les diffuseurs : les programmes jeunesse sont utiles pour vendre de la publicité à un certain public “captif”, et doivent à ce titre faire le plus d’audience possible (donc plutôt Mickey qu’une série d’auteur originale) … Créer du temps de cerveau disponible pour un public extrêmement bien ciblé et friand de produits dérivés. Certaines chaînes européennes se débrouillent même pour acquérir gratuitement des séries mainstream, sous réserve d’avoir un pourcentage conséquent sur les produits dérivés. Ainsi, elles ne déboursent pas un centime pour la série elle-même, qui n’est finalement qu’une grosse publicité déguisée pour les jouets déclinés (quand la série n’est elle-même, tout simplement, que le produit dérivé d’un jouet !)
On associe donc généralement l’animation à du “dessin animé” a priori pour les enfants. Le succès et la généralisation progressive d’un cinéma d’auteur d’animation pour adultes dans différentes techniques (en long métrage, mais surtout en court métrage) est relativement récente et due au développement et au succès de nombreux nouveaux auteurs et sociétés de production de courts d’animation, qui par ailleurs se lancent ensuite souvent dans le développement de séries, collections, spéciaux TV ou longs métrages. On peut constater que ces producteurs, habitués à travailler avec des auteurs pour les courts, tentent de se lancer dans d’autres formats avec eux, et tout ce beau monde finira, on l’espère, par planter des graines d’auteurs dans tous les secteurs de l’animation, et ainsi faire changer les mentalités et faire tomber les frontières.
C’est sans doute parce que l’appétit des spectateurs pour des programmes animés décalés a été aiguisé ces dernières années par des courts ou longs métrages remarquables, que France 4 et Arte proposent désormais des programmes d’animation pour adultes ; et c’est en produisant des films atypiques et de qualité que nous arriverons sans doute à changer les esprits : c’est suite aux succès critique ou public de certains longs métrages d’animation pour adultes (Les Triplettes de Belleville, Persépolis, Valse avec Bachir) que certaines chaines, comme Arte, commencent à prendre l’habitude de financer à des longs métrages pour adultes.

P.-S.

(1) Fondée en 1994 par Didier Brunner, la société Les Armateurs s’est, au fil des années, imposée comme un acteur incontournable du cinéma d’animation hexagonal. Côté longs métrages, la société a, entre autres, produit Kirikou et la sorcière (Michel Ocelot – 1998), Les Triplettes de Belleville (Sylvain Chomet – 2003) et Ernest et Célestine (Benjamin Renner, Stéphane Aubier et Vincent Patar – 2012).
(2) Bande-dessinée signée Balak, Mickaël Sanlaville et Bastien Vivès, Lastman est publiée par les Editions Casterman. Un projet de série télé, produit par la société Everybody on deck, est actuellement en développement pour France 4 et sera réalisée par Jérémie Périn.