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P’tit Quinquin de Bruno Dumont Télévision d'auteur

Une fois n’est pas coutume, l’événement cinématographique de cette rentrée 2014 est… une série télé française : P’tit Quinquin de Bruno Dumont, diffusé sur Arte les 18 et 25 septembre. Croisement inattendu entre Twin Peaks et un nanar de Jean-Pierre Mocky à la sauce ch’ti, ces quatre épisodes de 52 minutes font figure d’ovni, à la fois dans le paysage audiovisuel français et dans la filmographie de Dumont.

Son cinéma hiératique prend ici des allures de comédie potache, en mettant en scène, dans la torpeur estivale d’un village du Boulonnais, deux couples improbables. Le premier est composé, dans la plus belle tradition des comédies policières, de deux flics impayables : un commandant de gendarmerie, sorte de Michel Simon bourré de tics à la Louis de Funès, et son adjoint, grand échalas gaffeur toujours à la traîne. Le second couple est celui que forment “P’tit Quinquin”, jeune gamin à la gueule cabossée, jamais en reste pour une nouvelle bêtise, et Ève, fille de fermiers et trompettiste dans la fanfare locale. Les deux enfants se parlent et s’aiment comme des adultes, et leur relation – pure, innocente, sincère – semble être l’unique chose à sauver en ce bas monde.

Car Dumont reste un moraliste, ou en tout cas une sorte d’entomologiste de l’espèce humaine, et sa vision est, une fois de plus, implacable : en suivant les traces d’un serial killer particulièrement retors (qui élimine racistes et coupables d’adultère et utilise le corps d’une vache pour cacher les cadavres), sa série déroule par le menu tous les maux d’une humanité déglinguée. Ce qui gêne, comme souvent chez Dumont, c’est sa tendance à rester à distance de ses personnages, quitte à les surplomber : on ne sait jamais s’il rit d’eux ou avec eux – ambiguïté d’autant plus dérangeante que les acteurs sont non professionnels et que le réalisateur expose sans ménagement leurs tares et défauts.

Ce qui frappe en revanche, ce qui surprend, réjouit et emporte l’adhésion, c’est le talent inattendu de l’auteur de La Vie de Jésus ou de L’Humanité pour le burlesque : rythme et composition des plans font à chaque fois mouche, ridiculisant avec un plaisir communicatif l’Église, la police, l’armée et une certaine idée de la France (du Mocky, on vous dit !). Grinçant, absurde, grand-guignol, hilarant, grotesque, P’tit Quinquin est un grand et beau moment de n’importe quoi.

Par contre, ce qui n’est pas n’importe quoi, c’est de voir une telle série – une série aussi libre – à la télévision et sur internet (via la plateforme VOD d’Arte) plutôt qu’en salles. À l’heure où le cinéma a peu ou prou déserté les grilles de programmes des chaînes françaises et où l’arrivée de Netflix, avec tout son catalogue de séries et de films en streaming, fait trembler Canal + (et, partant, l’ensemble de la filière cinématographique française), Bruno Dumont et Arte osent là un geste artistique et symbolique fort, à la fois à contre-courant (P’tit Quinquin est comme une version dénaturée des séries américaines type Les Experts) et totalement avant-gardiste (P’tit Quinquin prouve qu’il peut exister en France une “télévision d’auteur”).