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Les effets du libéralisme économique sur l’enseignement public : vous avez quatre heures… Sortie DVD de "At Berkeley" de Frederick Wiseman

S’engager dans une œuvre de Frederick Wiseman, suivre celui-ci alors qu’il observe tel milieu socio-professionnel, telle entreprise culturelle ou telle institution, c’est accepter de se laisser aller à un rythme particulier et s’installer dans une durée inhabituelle. C’est accepter aussi de ne pas recevoir toutes les données de manière classiquement pédagogique, de tenter de comprendre en quelque sorte bien des choses par soi-même. Emboîter le pas de ce grand documentariste sur le campus de l’université publique californienne de Berkeley, c’est s’embarquer pour quatre heures de temps. Un long moment donc, mais qui n’équivaut après tout qu’à une demi-journée de cours… Au sein de cette institution américaine, jadis haut-lieu des mouvements contestataires, aujourd’hui établissement d’excellence cherchant à tenir son rang en même temps que sa ligne politique d’ouverture aux minorités et aux classes moyennes malgré le désengagement des pouvoirs publics, le cinéaste s’est promené en liberté, s’intéressant alternativement aux professeurs, aux chercheurs, aux étudiants, aux employés et à la direction. D’un nombre d’heures de tournage que l’on imagine incommensurable, il a tiré des séquences qu’il a certes soumis à un montage mais qu’il présente en larges blocs, séparés par des plans de respiration, vues à distance respectueuse sur les bâtiments, les jardins, les rues et ceux qui les fréquentent.

La méthode n’a pas changé : aucun commentaire, ni parlé ni écrit, n’accompagne les images. Il en découle tout d’abord une narration originale, Wiseman procédant par extractions successives à partir du réel sans se soucier d’organiser une progression dramatique. Les transitions d’une séquence à l’autre n’ont pas, ici, de valeur « temporelle » et plutôt que d’un temps du récit à un autre, on passe d’un espace à un autre. À peine, parfois, peut-on percevoir que c’est à partir d’un thème abordé qu’un prolongement s’effectue, ou bien qu’une liaison est possible à partir d’un élément esthétique de l’image. Il en va ainsi des deux premières heures, assez fascinantes par la mise en place d’une véritable mosaïque dont les éléments sont difficiles à relier mentalement, que ce soit sur un plan spatial (impossible de visualiser précisément la topographie du campus) ou chronologique (la question de la datation ne se pose pas du tout). De plus, les séquences sont uniques, dans le sens où l’on ne revient pas, la plupart du temps, sur les lieux montrés (l’exception, de taille, concerne les lieux de décision) et où les personnes filmées dans leur activité de production d’une parole ne sont pas accompagnées au-delà de ces séquences. Encore une fois, il faut donc accepter d’être plongé dans un environnement dont on ne maîtrise pas forcément les codes. Tout de suite lancés dans des discussions déjà entamées sans nous et menées par des personnes ne se souciant jamais de la caméra, nous pouvons entendre des propos qui nous échappent totalement. Ces derniers, relatifs à des disciplines particulières comme l’astrophysique ne sont tout de même pas les plus fréquents et Wiseman fait preuve en quelques uns de ces endroits d’un humour certain, gardant malicieusement des phrases incompréhensibles pour le commun des mortels. Quoi qu’il en soit, même lorsque le discours est ardu, l’intérêt reste celui du style d’énonciation propre à chaque intervenant, celui de sa capacité à transmettre un savoir ou à convaincre une assemblée. Par là, Wiseman montre la singularité de chacun mais aussi, plus largement, une fabrique de l’esprit en marche, une mise en mouvement perpétuelle de l’intelligence.

Au sein de la multitude, les dirigeants de l’université bénéficient d’un traitement de faveur puisqu’ils reviennent, eux, régulièrement à l’écran. Il ne faut pas y voir une position idéologique de la part du cinéaste mais bien la conséquence de sa recherche dont le but est de traiter la question du « Comment ? » plutôt que celle du « Pourquoi ? ». Il filme l’organisation, l’administratif en activité, l’exposé des points précis qui amènent vers la prise de décision. At Berkeley ne raconte pas l’histoire de la fameuse université et les piliers politiques sur lesquels elle repose ne sont pas éclairés de façon didactique. Chez Wiseman, le « Pourquoi ? » doit être dévoilé par le « Comment ? », le contenu par l’approche patiente du contenant, l’ensemble par le détail.

J’écrivais plus haut que le rapport qu’entretenait le film au temps était particulier (l’un des professeurs filmés discute d’ailleurs de cette notion très relative pendant son cours) mais passée la deuxième heure, un changement survient tout de même. Une date est signalée, apparemment importante pour tous, celle du 7 octobre, celle d’une manifestation étudiante. At Berkeley devient dès lors plus classiquement construit, les séquences s’enchaînant pour rendre sensible une chronologie d’évènements et les enjeux apparaissant plus clairement liés à l’occupation d’espaces (la bibliothèque d’un côté, les bureaux de la direction de l’autre). Le suivi de la manifestation constitue le point saillant de la réflexion qui parcourt tout le film : la mise en perspective des contradictions habitant cette institution qui se veut à la fois synonyme de prestige et d’excellence, génératrice d’une élite, et progressiste, égalitaire, soucieuse de liberté d’expression jusqu’à l’acceptation dans certaines limites, eu égard à son passé mythique, de l’agitation. Chez le président et les divers responsables de départements (dont certains sont d’anciens étudiants de Berkeley ayant connu les tumultueuses années soixante), le problème est de concilier les valeurs politiques et les exigences du maintien au sommet du classement des universités américaines et mondiales, d’assurer sa mission publique dans un monde libéral en crise. Chez les professeurs, la tension peut se faire entre la foi en l’enseignement des techniques et du savoir et l’encouragement de la liberté d’action et de pensée allant parfois à l’encontre de ce façonnage. Chez les étudiants, les notions de réussite, de communauté, d’activisme s’entrechoquent et la question financière, dettes ou aisance, colore tout leur parcours.
Comme toujours, Wiseman pointe sa caméra sur un microcosme, sur une « fabrique » particulière, mais à travers Berkeley, il nous fait réfléchir à la société toute entière et il nous renvoie finalement à notre propre position dans le monde tel qu’il est.

 

At Berkeley
de Frederick Wiseman

États-Unis – 2013.
Durée : 244 min
Sortie cinéma (France) : 26 février 2014
Sortie France du DVD : 2 septembre 2014
Format : 1,85 – Couleur – Son : Dolby Digital 5.1. et 2.0.
Langue : français – Sous-titres : français.
Boîtier : Digipack
Prix public conseillé : 19,90 €
Éditeur : Blaq Out

Bonus :
Entretien avec Frederick Wiseman