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Entretien avec Jean-Marie Villeneuve À propos de Tout est faux

C’est avec un budget de 2 000€ que Jean-Marie Villeneuve vient d’achever son premier long-métrage, Tout est faux, et son film n’a rien à envier à des productions mieux dotées. Mais est-ce assez pour que le réalisateur rencontre son public ? Une œuvre produite en marge peut-elle trouver son chemin vers les salles obscures ? Interview d’un homme qui a fait un film avec trois fois rien.

Après des débuts sur scène en tant qu’humoriste dans les années 2000, vous vous êtes ensuite tourné vers le cinéma. Comment êtes-vous devenu réalisateur ?

En 2007, j’ai eu une sorte de révélation. J’ai soudainement ressenti le besoin de créer, et surtout, de raconter des histoires. Mais remonter sur scène m’était impossible. J’ai donc vu le cinéma comme une alternative. J’ai commencé à réaliser mes premiers films avec un petit caméscope. Au début c’était assez médiocre, mais avec la pratique, je me suis amélioré. En 2009, j’ai tourné quelques clips avec mon téléphone portable, dont celui de la chanson Le Sensde Dominique A. C’est à cette période que j’ai réalisé mon premier court métrage notable, The Cream. Une première version avait fait le buzz sur Internet un an plus tôt. Cela m’a donné envie de continuer. Concernant l’écriture de scénario, mes lectures personnelles m’ont beaucoup aidé, notamment Story de Robert McKee et La Dramaturgie d’Yves Lavandier. Quant à mon éducation visuelle, j’ai été marqué par le cinéma de Gus Van Sant, David Lynch et Martin Scorsese.

Vous avez réalisé Tout est faux entre 2012 et 2013, notamment en grande partie pendant les élections présidentielles de 2012, qui sont le sujet principal de votre film. Pourquoi avoir choisi l’angle politique ?

Le film est issu d’un ras-le-bol citoyen en réaction au spectacle médiatique que sont les élections. Je compare souvent celles-ci à la Coupe du monde de football : il y a beaucoup d’effervescence sur un sujet un peu tendu, et finalement quand on y réfléchit, on réalise que tout cela est superficiel. Par ailleurs, je me suis toujours intéressé au docu-fiction. J’aime tourner dans le réel puis intégrer des éléments purement fictionnels à mon récit. Mais c’est la première fois que j’aborde ce genre, car je n’éprouve pas d’intérêt particulier pour la politique, et en général mes films sont beaucoup plus absurdes.

Le budget de votre film s’élève à 2 000 euros, et le tournage a duré près de 85 heures, soit très peu de temps et d’argent pour réaliser un long-métrage. Vous avez néanmoins bouclé un film visuellement réussi. In fine, pensez-vous avoir été desservi par cette absence de moyens ?

J’ai décidé de faire avec les moyens du bord ! De plus, quand on veut tourner “en direct”, tout va vite : il faut pouvoir suivre son comédien, filmer rapidement… La modeste caméra Sony Z1 que je possède convenait parfaitement, car elle est plus facile à prendre en main. Parfois, mes scènes sont tellement réalistes (comme par exemple le meeting de Nicolas Sarkozy) que le manque de moyens ne me gêne pas du tout. Il accentue même le côté documentaire que je recherche. A d’autres moments, cela a tout de même posé problème. Par exemple, j’ai eu beaucoup de mal à tourner la scène de la laverie (où Fred rencontre une fille). J’en avais repéré une où il n’y avait jamais personne pour pouvoir filmer en toute tranquillité, mais un responsable nous a chassés. La comédienne a abandonné le projet en dénonçant le manque d’organisation. J’ai dû rapidement trouver une autre actrice (Elise Andréa, ndlr), et une autre laverie. Cette fois aussi, un responsable est arrivé, mais il nous a laissé une heure pour tourner. J’ai donc réalisé cette scène dans l’urgence, avec un son tellement mauvais que la séquence a dû être entièrement doublée. C’est aussi ça le cinéma fauché !

Comment convainc-on des acteurs de tourner bénévolement ?

C’est très facile (rires) ! Tous les acteurs seraient prêts à vous payer pour tourner dans votre film, car ils savent que si celui-ci “existe” un jour, ils pourront se faire un nom. Pourtant, mon but était justement de repérer des acteurs “désintéressés”. J’ai posté une annonce sur un site Internet spécialisé, en précisant bien que personne ne serait rémunéré… 300 comédiens (tous rôles compris) m’ont répondu ! J’ai consacré beaucoup de temps aux castings : je voulais rencontrer chaque acteur une première fois, sans le faire jouer, car je privilégie toujours le contact humain. Le déclic a eu lieu avec Frédéric Bayer Azem (le rôle principal), qui m’a tout de suite plu. Concernant les rôles féminins, ça a été un peu plus compliqué.

Quand vous parlez de votre film, vous dites avoir travaillé “à la frontière du réalisme et du surréalisme”. Que voulez-vous dire ? Jusqu’où votre héros va-t-il “se créer sa propre réalité” ?

Mon film est très réaliste et se rapproche du reportage, car les élections sont un événement que tout le monde a vécu, de près ou de loin. Concernant le surréalisme, il est le résultat de la confrontation entre deux réalités : la réalité collective, celle que nous avons tous vécue (les élections), et la réalité intérieure, une réalité à soi, qui correspond à une pensée unique et différente pour chacun de nous. La séquence du dealer (qui revient en ouverture et à la fin du film) en est le parfait exemple. Le personnage de Fred se fait lourdement accoster par un homme dans la rue. Au premier niveau de réalité, Fred est ennuyé par un dealer. Au deuxième niveau de réalité, toute la scène se passe uniquement dans sa tête. Dans la première version de la séquence, Fred perd patience et frappe le dealer. Dans la deuxième version, il est plus calme, et se contente de contourner l’homme. Tout le film fonctionne de cette manière, sur deux niveaux différents. Le titre illustre cette ambivalence, car pour moi, toutes les scènes sont le simple produit de l’imagination de Fred. Mais je voulais que le film puisse aussi fonctionner au premier degré, donc je laisse le spectateur libre d’interpréter ce qu’il veut !

Plutôt que de prendre parti, Fred a l’air de rejeter la politique en bloc… Il semble avoir jeté l’éponge depuis longtemps. Y a-t-il une part autobiographique ? En quoi le personnage principal vous ressemble ?

Je suis comme Fred : je regarde le “spectacle” que sont les élections car je suis fasciné par leur stupidité. Je me retrouve beaucoup dans le personnage principal pour son côté solitaire : j’ai moi-même traversé une longue phase de solitude et d’introspection lorsque je me suis investi dans le cinéma. Comme Fred dans le film, j’erre beaucoup dans les rues et je m’arrête souvent pour écouter parler un fou. Pour son lieu de vie, j’ai utilisé mon propre studio : selon moi, ces modestes appartements reflètent le lieu de vie du Parisien moyen, et je trouve qu’ils sont trop peu représentés au cinéma.

Quel est votre plus grand espoir pour ce film ? Qu’en attendez-vous ? A la base, le but était-il qu’il sorte en salles ou ressentiez-vous tout simplement le besoin de faire un film ?

Il y a bien sûr le désir personnel de “montrer” son œuvre. L’idéal serait évidemment qu’il sorte en salles. Il va être diffusé le 17 septembre au cinéma le Saint André des Arts pendant un mois, mais malheureusement ce ne sera pas suffisant. J’ai envoyé le film fini à une cinquantaine de distributeurs, sans réponse positive. J’ai déjà réfléchi à diffuser mon film sur Internet sans passer par les salles de cinéma, mais je sais qu’il ne collectera pas suffisamment de vues sur la Toile. Pour l’instant, ma seule démarche consiste à passer par la presse et à me servir de l’effet boule de neige qu’elle peut entraîner. L’objectif final est de prouver que même sans aucune aide, on peut réussir à faire un film.

L’année dernière, 676 films sont sortis en salles sur les écrans français, soit une moyenne de 13 films par semaine, et chaque année ce chiffre augmente. En parallèle, la durée de vie des films sur les écrans baisse. Cela explique sûrement le refus catégorique des distributeurs, qui peinent à trouver de la place sur les écrans, et font de vous la première victime de ce phénomène…

Je pense que le problème de la répartition des copies est sensiblement le même que celui de la répartition des salaires au sein d’une entreprise. Idéalement, dans l’entreprise, le plus haut salaire ne devrait pas pouvoir être plus de dix fois supérieur au plus bas. Et bien pour la diffusion des films, ce devrait être la même chose : il faudrait que le film le mieux distribué ne puisse pas avoir plus de dix fois plus de copie que le film le moins bien distribué.

Connaissez-vous personnellement beaucoup d’autres cinéastes en France qui sont dans le même cas que vous ?

J’en connais quelques-uns, notamment Thierry Poda, qui a écrit les monologues du fou dansTout est faux. Il a commencé un long métrage il y a environ sept ans, Ourcq Terrific Love Story, dans un univers proche de celui de David Lynch. Son ambition artistique est encore plus grande que la mienne, et pourtant il a lui aussi été recalé par toutes les commissions. Mais je crois que nous sommes encore peu nombreux à autoproduire des longs métrages. La plupart du temps, ce sont plutôt des courts.

Avez-vous déjà réfléchi à votre prochain projet ? Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

J’ai écrit un scénario de long métrage, qui m’a déjà été refusé par le CNC. Avec pour titre Duvet man, cette comédie absurde (proche de The Big Lebowski) raconte l’histoire d’un étudiant en ethnologie qui fait une thèse sur les hommes-duvet, des personnes obligées de vivre dans des sacs de couchage pour pouvoir respirer. Mais les producteurs m’ont dit que mon histoire était trop farfelue. Par ailleurs, je cherche toujours des producteurs pour un premier projet de long métrage, un docu-diction sur la tournée rock de deux losers en Bretagne qui n’a encore jamais abouti, puisque j’ai pour l’instant arrêté toutes mes démarches.

Propos recueillis par Fanny Bellocq et Pierre-Julien Marest en juillet 2014.