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Rois et reine… 10 ans après

SOUVENIR DE 2004

Je me souvenais, lors de sa première vision il y a dix ans, avoir été enchanté par ce film d’Arnaud Desplechin. Toute la critique, ou presque, l’avait encensé, et on était certain de tenir là l’un des plus grand auteurs français contemporain – ce qui fut confirmé, quelques années plus tard, par Un conte de Noël. Evidemment, comme à chaque fois que je me prête à cet exercice, mes souvenirs étaient confus et parcellaires : Mathieu Amalric dansant le breakdance, une BO teintée de rap (chose assez rare dans le cinéma français), la lecture face caméra de la lettre du père à sa fille (moment terriblement sombre)… Mais, pour une fois, le flou de mes souvenirs m’est apparu logique à la deuxième vision.

A LA REVOYURE

Car, en définitive, à quoi tient la réussite de Rois et reine ? Pas la mise en images, en tout cas : de son propre aveu, Desplechin n’a pas un grand sens du cadre ; sa caméra, portée à l’épaule, se contente de suivre l’action, en plans moyens essentiellement. Certes, le cinéaste n’est pas malhabile en découpage de séquences, et connaît bien sûr les gammes de la grammaire cinématographique, mais là n’est pas son intérêt. L’histoire non plus, résumée sur papier, n’est pas à proprement parler originale : les vacillations d’une femme d’âge moyen, accompagnant son père dans les derniers jours de sa maladie, et essayant de construire une relation forte avec son fils tout en renouant avec son (ou ses) ex, tiennent du drame familial le plus classique.
C’est en fait dans l’écriture et dans le montage, deux éléments ici indissociables, que réside le génie de Desplechin. Autour de Nora, le personnage central incarné par Emmanuelle Devos, gravitent, comme autant de composantes de sa personnalité, ses relations humaines bien sûr (avec son mari, son ex, son père, son fils) mais également ses souvenirs, ses rêveries, ses espoirs. Ainsi, le montage – par l’usage de jump-cuts (ces micro-ellipses qui sont autant de bonds de quelques secondes en avant dans le temps), de flash-backs, d’images d’archives (ou, du moins, filmées comme telles) illustrant une pensée annexe, de voix-offs dont on ne sait pas toujours si elles sont des paroles dites par les personnages ou des voix intérieures ; par la juxtaposition souvent abrupte des séquences, sautant d’un personnage à l’autre – parvient à créer un véritable kaléidoscope émotionnel, une cartographie impressionniste des sentiments de Nora. Cette approche sensorielle de l’écriture est évidemment d’autant plus justifiée que la jeune femme est dans une période de confusion et de troubles profonds. Ainsi, lorsqu’elle téléphone à sa sœur, elle répète deux fois de suite la même phrase ; la séquence de rêve avec son défunt mari lui semble aussi réelle que son réveil par l’infirmière ; et, lorsqu’elle lit la lettre de son père, elle le voit (et nous aussi, donc) lui asséner les mots frontalement et froidement.
Ce qui intéresse Desplechin, ce n’est pas la situation dramatique en elle-même (disparition d’un proche, problème de couple, etc…), mais la manière dont cette situation prend place au milieu des autres, et s’insère, en le modifiant, dans ce que l’on pourrait appeler l’“état d’émotions” dans lequel se trouve un personnage – chaque nouveau stimulus venant s’entrechoquer avec les autres, s’y confrontant, s’y superposant, s’additionnant ou s’annulant. Desplechin parvient ainsi à embrasser en un seul grand mouvement les personnages dans leur entièreté, avec leurs facettes multiples, leurs émotions simultanées et parfois contradictoires. Ainsi, on n’est pas du tout gêné par l’alternance de ton entre les scènes – dont certaines sont franchement drôles et d’autres glaçantes. Pris dans un tourbillon de vie, dans un mouvement implacable auquel vient donner souffle une musique symphonique entraînante, le spectateur n’a plus qu’à ressentir, exalté, les piqûres de stimulation de cette véritable fresque, qui parvient à rendre presque épique un matériau que d’autres réalisateurs auraient traité avec un pâle et accablant naturalisme. Rois et reine méritait amplement une deuxième vision – et, ayant perdu mon objectivité, une troisième viendra certainement dans un futur proche.