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Entretien avec Jacky Evrard À propos du Festival Côté court de Pantin

Le Festival Côté court, institution dans le monde de plus en plus grand du court métrage, vient de clore sa 23e édition. Nous avons rencontré son fondateur et directeur artistique Jacky Evrard.

En tant que directeur du Ciné 104, délégué général et directeur artistique de Côté court, pouvez-vous nous dire ce qui a changé dans le festival depuis que vous l’avez fondé en 1992 ?

Le festival s’est d’abord fondé sur ma pratique de programmateur de salle de cinéma. Je me suis beaucoup appuyé sur cette expérience pour l’organisation de Côté court : rétrospectives autour d’un auteur ou d’une cinématographie étrangère, compétition, et production contemporaine actuelle constituent le modeste schéma sur lequel nous nous sommes basés pour démarrer. Petit à petit, en 20 ans, le festival a pris de l’ampleur. Le Ciné 104 s’est agrandi, ce qui nous a aussi permis d’accueillir davantage d’événements. Ce modèle-là n’a pas beaucoup changé depuis. C’est plutôt le cinéma en lui-même qui a évolué, notamment grâce au numérique, puisque nous sommes passés de 600 films inscrits à plus de 1 400 films inscrits aujourd’hui. Il y a eu une démocratisation dans l’accès à la réalisation des films, et une augmentation très importante de leur nombre.

Autre élément qui a beaucoup évolué : le cinéma expérimental. Au début, l’art vidéo avait très peu de liens avec le cinéma. Il appartenait plutôt au monde des musées. Or, il y a plus de dix ans, ce lien s’est accentué. Le festival a suivi un chemin similaire : il s’est de plus en plus intéressé à cet art, à l’écriture cinématographique. Nous l’avons vu avec des réalisateurs comme Apichatpong Weerasethakul, un grand monsieur du cinéma, Palme d’or à Cannes, que nous avions reçu ici. Son œuvre appartient au cinéma mais aussi aux arts plastiques. Aujourd’hui, dans notre festival, les frontières entre ces deux disciplines bougent. On assiste à une rencontre entre un art cinématographique qui a beaucoup évolué et des artistes plasticiens qui s’en emparent avec une autre culture.

En plus des panoramas, des performances et des rencontres, de tout ce qui fait au quotidien la vie du festival, les deux compétitions (l’une côté fiction, l’autre côté expérimental) se composent de 50 films, choisis parmi plus de 1 400 films. Comment se fait ce travail de sélection ? Quels soucis guident vos choix ? Quelle est la ligne éditoriale, à supposer qu’il y en ait une ?

Nous n’avons pas clairement de ligne éditoriale. Tout d’abord, il faut bien distinguer les œuvres de fiction d’un côté, et l’expérimental, l’essai, l’art vidéo, de l’autre, même si certains films peuvent parfois intégrer une section ou l’autre. Parfois, la question se pose. Je me demande : « Dois-je mettre ce film-là plutôt en compétition fiction, ou en compétition expérimentale ? » Cette année, c’est le cas pour trois ou quatre films. Mais je n’ai pas de critères objectifs quand je sélectionne un film pour la compétition fiction. Ce qui m’intéresse, c’est qu’il y ait un projet de cinéma, mené jusqu’au bout. Je suis plus attiré par l’écriture cinématographique que par le récit, car le plus important n’est pas ce qu’on nous raconte mais comment on nous le raconte. C’est ce qui va retenir mon attention.

Le court métrage a cet avantage car il représente un espace de liberté pour les jeunes cinéastes. J’utilise le terme « jeunes » car en général, les cinéastes commencent par le court métrage avant de se lancer dans le long métrage. (Malgré tout, cette année, nous avons accueilli les films de Paul Vecchiali et Luc Moullet qui, à 80 ans passés, continuent à faire des courts métrages, et trouvent ainsi naturellement leur place au festival.)

Le court métrage implique moins de contraintes que le long. Je me tourne plutôt vers des films qui « abusent » de cette liberté, des films faits sans contrainte, qui expérimentent des formes nouvelles, qui « se lâchent » un peu. A travers les choix que je fais, j’essaye tout de même de repérer les « cinéastes de demain », chez qui je sens qu’il y a un fort potentiel pour le passage du court au long métrage. Finalement, quand on regarde en arrière, on s’aperçoit qu’on ne s’est pas trompés puisque presque tous les cinéastes qui tournent des longs métrages aujourd’hui en France sont passés par Côté court, que ce soit Alain Guiraudie, les frères Larrieu, ou parmi les plus jeunes, Katell Quillévéré, Hélier Cisterne, Yann Gonzalez, Justine Triet…

Y compris Claire Burger, dont le film Party Girl était en compétition à Cannes.

Tout à fait. Concernant la compétition expérimentale, c’est un peu la même chose. Mais comme il n’y a pas de récit, je sélectionne le film uniquement s’il y a des éléments qui m’étonnent, me ravissent, m’emmènent dans un monde artistique, et me procurent des émotions, du plaisir. C’est mon unique démarche. Certains diront que c’est une sorte de ligne éditoriale, puisque par rapport à d’autres festivals, il est question de choix. Ici, il n’y a pas un comité de sélection mais un sélectionneur… moi-même ! (Rires)

Vous parliez de la présence en sélection de Luc Moullet ou de Paul Vecchiali, figures majeures du cinéma. Sébastien Betbeder est aussi présent cette année, alors qu’il est déjà passé au long. Il avait été sélectionné il y a quelques années au festival Côté court. Le festival réfute donc l’idée selon laquelle le court métrage serait « l’antichambre » du long, promouvant le court métrage en tant qu’œuvre à part entière. Pensez-vous que le regard porté sur le court, au-delà du cercle des professionnels, soit en train de changer ?

Je l’espère ! Nous en parlons dans l’édito du festival, que nous avons écrit avec Sylvie Pialat, présidente de l’association. Notre objectif : redonner ses lettres de noblesse au court métrage, qui est bien plus qu’un simple accès au long métrage. Tout ce qu’on peut appeler « film carte de visite », qui montrerait un certain savoir-faire, ne m’intéresse pas beaucoup. Luc Moullet est un peu l’exception qui confirme la règle car il n’a jamais cessé de faire des courts métrages, du moins il en a fait plus dans sa carrière de cinéaste que de longs métrages. Personnellement, j’aime beaucoup cette alternance entre les films courts et les films longs. Il y a eu Sébastien Betbeder, que vous citiez, mais aussi Laurent Achard, qui est toujours passé du court au long et vice-versa ! De leur côté, Agnès Varda et Jean-Luc Godard se sont toujours tournés vers des films essais.

Je n’aime pas le terme de « court métrage », car on ne peut pas se contenter de réduire un film à sa durée. Par exemple, La Maman et la Putain (1973) de Jean Eustache dure 3h40, parce que le film doit durer 3h40. On peut revoir le film en boucle sans s’en lasser. Quant à Une sale histoire (1977), du même réalisateur, c’est un film en deux fois 20 minutes. La durée correspond au film, elle fait son identité. Je dis souvent aux cinéastes : « Pourquoi ne refaites-vous pas un court métrage plutôt que d’attendre trois ans entre deux longs ? » Trois ans, ça fait beaucoup (je pense notamment à Pascale Ferran). Certains ne tournent pas pendant cinq, voire sept ans ! Avec le numérique pourtant, on peut continuer à faire des films assez facilement et pour des moyens de production très faibles, et ce dans un format très intéressant. Faire un film de 20, 30 ou 40 minutes est très excitant ! De plus, on peut raconter des choses dans ce format court qui n’auraient pas eu leur place dans des films plus longs.

Pour finir, y a-t-il un cinéaste, au programme des dernières éditions, cette année par exemple, dont vous avez suivi le travail avec un intérêt particulier, et auquel les critiques devraient être attentifs ?

Il y en a tous les ans puisqu’en 23 ans, beaucoup de gens sont passés par Côté court…

Dans ce cas, qu’est-ce que nous n’avons pas encore vu, ou plutôt, qu’est-ce que nous n’avons pas encore su voir ?

Cette année, nous montrions l’intégralité des films de Salma Cheddadi, qui a fait l’école d’art de Cergy. C’est encore une jeune cinéaste, elle n’a pas 30 ans. Il y a eu une performance musicale et cinématographique. Côté fiction, une jeune cinéaste que j’aime beaucoup a été sélectionnée cette année pour son troisième film, un travail de fin d’étude de La Fémis (École nationale supérieure des métiers de l’image et du son, ndlr). J’aime bien, au cours d’un festival, découvrir et redécouvrir un cinéaste à travers son premier, son deuxième puis son troisième film, même si au fur et à mesure j’ai toujours une petite appréhension car j’ai peur d’être déçu… Ce qui peut arriver, car il n’y a rien d’automatique ! En effet, ce n’est pas parce qu’un cinéaste a été sélectionné une fois qu’il va forcément l’être une deuxième fois. En revanche, quand le deuxième film d’un même cinéaste est tout aussi fascinant que le premier, on est heureux de le sélectionner, et s’il y en a un troisième, c’est formidable ! C’est donc pour moi un bonheur de retrouver les mêmes cinéastes, d’année en année, même si à un moment donné, ils arrêtent de faire des courts… pour laisser la place à d’autres (rires) !

Propos recueillis par Thomas Fouet en juin 2014 à l’occasion du Festival Côté court à Pantin (Seine-Saint-Denis) pour Radio Libertaire.