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Brouillard définitif Sortie DVD de "La Poussière du temps" de Théo Angelopoulos

À Cinecittà, un cinéaste termine un film consacré à ses parents Eleni et Spyros et à leur ami Jacob, des Grecs ballottés par l’Histoire à travers l’Europe puis l’Amérique, depuis l’époque du stalinisme jusqu’à celle de la chute du Mur de Berlin. Entraîné à l’intérieur de son œuvre comme dans ses souvenirs, l’homme doit aussi surmonter une crise personnelle et tenter de renouer le lien avec sa jeune fille fugueuse.

Dernier film du cinéaste grec disparu en 2012 lors du tournage de ce qui devait constituer le troisième volet d’une trilogie entamée huit ans plus tôt avec Eleni, La Poussière du temps n’opère évidemment pas une révolution, même pour un artiste réputé pour parsemer ses œuvres de panoramiques à 360°. Nous tenons plutôt là une sorte de bilan et un possible testament.

Lorsqu’arrive le générique de début, après quelques images de mise en situation à Cinecittà, Willem Dafoe, dans son rôle de metteur en scène, est en train de regarder défiler sur la pellicule ce que l’on imagine être son travail en cours. L’indice est trompeur si l’on s’attend à une réflexion directe sur le cinéma à travers le développement d’un « film dans le film ». En revanche, il augure bien d’une clôture mentale du récit à venir, qui pourrait n’être que vue de l’esprit du personnage principal. Car si l’un des thèmes principaux est celui de la mémoire, familiale et historique, se fait sentir aussi, tout du long, un frottement ou un écart entre la vérité des choses et des faits et la fantaisie que ne peut s’empêcher de s’octroyer l’esprit humain lorsqu’il se retourne vers ceux-là. En découle alors un flottement, voire l’entretien d’un flou. Depuis longtemps, depuis, en fait, son premier long métrage (La Reconstitution en 1970), on observe chez Angelopoulos un art, qu’il portera à la perfection dès 1975 avec Le Voyage des comédiens, de mêler les époques et les niveaux de représentation dans un même lieu et un même temps narratif. Dans La Poussière du temps, le procédé est une nouvelle fois reconduit, produisant, malgré la présence de repères, une impression peut-être plus grande encore de perméabilité, d’indécision, d’onirisme.

L’esthétique et la dynamique de l’œuvre sont celles de plateaux coulissants manœuvrés au rythme de scènes amples à la théâtralité évidente. Leur mise en place est lente, les éléments climatiques, pluie ou brouillard, y fixent les personnages, les foules y sont disposées avec clarté, la parole ne s’y laisse guère aller à un registre familier et la présence régulière de comparses écoutant ou regardant celui ou celle qui se trouve au centre de l’attention accuse une distance. Cette théâtralité a ici au moins l’avantage de faire accepter très facilement le ton littéraire de certains dialogues, tout comme le vieillissement (ou l’absence de vieillissement) que doivent traduire les acteurs.
Si le film semble un peu plus découpé que la plupart des précédents Angelopoulos, le plan-séquence y règne toujours en maître et le cinéaste, suffisamment exercé à son maniement, a su éviter, le plus souvent, le spectre de l’ennui par l’apport de surprises constantes à l’intérieur de cette figure de style. Le plus souvent, la surprise est d’ailleurs d’ordre sonore et, particulièrement, musical. Soudain, une musique s’arrête et le personnage nous le fait remarquer. Ou bien une autre démarre, nous la croyons d’illustration mais la caméra nous révèle bientôt la présence d’un orchestre en activité dans la pièce traversée. On retrouve là l’un des fondements du cinéma d’Angelopoulos : le rapport dialectique entre le fait et sa représentation, entre la donnée historique et la distanciation artistique.

La Poussière du temps a probablement été pensée comme une œuvre intemporelle. Elle n’en paraît pourtant pas moins, à certains égards, datée (ce qui n’est pas forcément un défaut). Même en tenant compte du retard de distribution (Angelopoulos prétendument passé de mode, la sortie en salles françaises a eu lieu seulement quatre ans après la présentation officielle au festival de Berlin 2009), elle laisse sur une sensation de léger décalage. Remontant jusqu’à la fin du stalinisme, le récit impose comme temps présent celui du passage à l’an 2000 et non celui de la réalisation effective du film.
L’une des bornes de celui-ci, déterminante, est celle que représente la chute du Mur de Berlin. A cette occasion, le cinéaste reprend à son compte l’idée développée depuis ce séisme d’une « fin de l’Histoire ». Or, l’Histoire, déjà auparavant, semblait se passer à côté de ses protagonistes, les entraînant comme par raccroc (la représentation des événements ne se faisant jamais de façon directe). Angelopoulos se demande alors si l’Histoire continue réellement dans notre contemporain, dans ce monde où tendent à disparaitre les frontières géographiques et temporelles, où toutes les villes se ressemblent. Et au bout du chemin, malgré l’illustration d’une possibilité de transmission, c’est bien un parfum de regrets qui se libère. Il n’est donc pas surprenant que les aspects les plus contemporains semblent moins inspirer le cinéaste que l’auscultation du passé et que l’œuvre perde quelque peu de sa force en s’écartant légèrement du regard tourné vers l’arrière de Willem Dafoe. Il n’empêche que la profonde mélancolie qui l’enserre ne laisse pas indifférent et lui permet de se poser en point final cohérent d’une filmographie d’importance.

 

La Poussière du temps
Trilogia II : I skoni tou hronou
de Théo Angelopoulos

Avec : Willem Dafoe, Bruno Ganz, Michel Piccoli, Irène Jacob, Christiane Paul, Kostas Apostolidis

Grèce, Italie, Allemagne, Russie – 2008.
Durée : 115 min
Sortie cinéma (France) : 13 février 2013
Sortie France du DVD : 5 novembre 2013
Format : 1,85 – Couleur – Son : Dolby Digital 5.1. et 2.0.
Langue : anglais – Sous-titres : français.
Boîtier : Slim Case
Prix public conseillé : 18,90 €
Éditeur : Blaq Out
Distributeur : Arcadès

Bonus :
– Entretien avec Théo Angelopoulos
– Entretien avec Irène Jacob