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Temps couvert, la critique reste en travaux

On s’écharpait récemment sur les réseaux sociaux à propos de Bird people de Pascale Ferran. Mais du film lui-même, on ne parlait point. Il s’agissait de comprendre si les connexions de la réalisatrice avec la presse ne l’avaient pas aidée dans sa promotion ; il s’agissait de se scandaliser du fait qu’aujourd’hui, la simple étiquette d’ « indépendant » suffisait à faire le succès d’un film (pourtant, si c’était le cas, cela se saurait !) ; il s’agissait enfin d’alimenter les petites guéguerres entre clans de critiques, entre chapelles, entre écoles. On lisait partout des phrases choc, des superlatifs mal ou approximativement employés. On lisait des assertions là où auraient dû se trouver des hypothèses. Comme si on augmentait le degré de vérité d’une théorie en la criant plus fort. Mais, en cinéma, qu’est-ce que la vérité ? Et, s’il y en a une, qui peut prétendre la détenir plus qu’un autre ?

Les raisons de l’appauvrissement du discours sur le cinéma sont multiples, et pour la plupart bien connues : crise généralisée de la presse, calibrages insuffisants pour avoir la place de s’exprimer, course en avant promotionnelle qui uniformise les points de vues…. Sans compter cette impression frustrante que d’autres ont défriché le terrain avant nous, à une époque plus excitante, où il était encore possible d’avoir tout vu ou presque d’une part, et de découvrir des niches de cinéma d’autre part. En ce temps-là, le critique avait aussi pour rôle d’aller chercher les films où ils se trouvaient, d’interviewer leurs auteurs, et de favoriser, avec la complicité des diffuseurs et des exploitants, le rapatriement des bobines afin de les faire découvrir au public. L’époque Langlois est belle et bien révolue. Aujourd’hui, les films ne sont pas découverts dix ans après leur création, mais plusieurs mois avant, et le tournage n’a pas commencé que l’encre a déjà (trop) coulé. Et il faudrait être aveugle, surtout quelques semaines après Cannes, pour ne pas constater que la “couverture” des films se résume plus aujourd’hui au fait d’en parler, tout court, plutôt que d’en dire quelque chose. Parler pour ne rien dire. Pour combler le silence, l’écran noir, la page blanche.

Mais peut-être n’y a-t-il simplement plus tant de choses à dire que ça sur le cinéma ? Peut-être qu’un critique “professionnel”, c’est-à-dire payé pour écrire plusieurs articles par semaines, ne trouve pas assez d’inspiration dans ce que lui renvoient les auteurs d’aujourd’hui ? Franchement, combien de films par an valent vraiment le coup ? Combien nous appellent à dialoguer avec eux ? Trois ou quatre ? En France, de temps à autre, un film de Desplechin, de Carax, de Guiraudie, de Denis ? Tout le monde brandit le terme de « cinéphilie » : « l’amour du cinéma ». Connaissez-vous vraiment beaucoup de personnes qui n’aiment pas le cinéma ? Aujourd’hui on arrive à un paradoxe : la critique est une affaire d’amour (et donc de haine), mais elle n’explicite presque plus jamais les raisons de cet amour ou de cette haine. La critique aime un film, mais n’aime plus en parler. Elle est devenue paresseuse : elle met des étoiles ; elle fait des classements, des listes. Mais elle ne transmet plus. Elle a cessé d’émettre.

Et pourtant, alors que la flamme originelle semble quitter peu à peu le coeur et la plume des critiques, les débats et les prises de position sont plus passionnés que jamais. La critique de cinéma est saturée par des prises de bec dénuées de sens. Comme s’il fallait à tout prix faire prévaloir sa légitimité à parler de cinéma. Montrer avant tout que l’on a raison, et que l’autre a tort. S’enorgueillir de la “justesse” présumée de nos propos ; leur attribuer une valeur illusoirement objective, absolue. Et on en revient au problème de la vérité : en cinéma, il en existe plusieurs, et il faut bien différents points de vue pour en rendre compte. Je lis chaque jour des textes très beaux écrits par des inconnus. Je lis chaque jour des textes insipides écrits par des gens renommés. Le problème majeur, comme très souvent, est celui du statut. “Qui puis-je annoncer être ?” prime sur “Qui suis-je ?”. C’est toute la différence entre “être critique” et “faire de la critique”. Aujourd’hui, beaucoup se satisfont d’être critiques mais n’en font pas. Ce sont justement ceux qui alimentent les guerres de clan dont nous parlions plus haut ; eux qui “aimeraient bien avoir l’air, mais qui n’ont pas l’air du tout”, comme dirait l’autre ; eux qui feront tout pour éviter que les idées circulent, et se confrontent ; eux qui préfèrent étouffer dans une pièce “cinéma” qui commence à sentir dangeureusement le renfermé, plutôt que d’en ouvrir grand les fenêtres. Mais comment les blâmer ? Il faut bien vivre. Les places sont rares, et bien peu souvent attribuées sur seule foi des qualités d’analyse ou des compétences rédactionnelles. Il faut manier avec brio l’art de vouloir y arriver sans en avoir l’air, feindre d’être décontracté alors que la fin du mois approche, prétendre connaître tout le monde sans connaître personne… Le superflu l’emporte, encore et encore ; et c’est ainsi que le discours s’appauvrit, et que les infos “people” gagnent du terrain tandis que les propositions exigentes se raréfient – il n’y a qu’à voir le fil ténu sur lequel une émission comme Pendant les travaux, le cinéma reste ouvert se maintient périlleusement en équilibre.

Dans ce jeu de dupes et d’esbroufe, le grand perdant est évidemment le cinéma lui-même. Pourtant, je suis convaincu qu’il a encore des tas de choses à nous dire ; mais, pour les entendre, il faudrait pouvoir faire taire un peu le brouhaha général ; remiser nos petits égos au fond de nos tiroirs ; cesser de faire de nos textes des books de “tournures linguistiques” ; affirmer un tout petit peu moins, et questionner un tout petit peu plus ; et, simplement, humblement, tendre l’oreille à nouveau.