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The Brown Bunny… 10 ans après À LA REVOYURE

SOUVENIR 2004

The Brown Bunny fut un tournant certain dans la carrière de Vincent Gallo, confirmant son talent de cinéaste complet (écriture, réalisation, interprétation, musique…), tout en marquant le début d’une longue traversée du désert – dont le sortira Coppola, cinq ans plus tard, avec Tetro. Est-ce à cause de la « polémique » qui s’était créée à l’époque ? Toujours est-il que ne me restait en mémoire de ce film que la fameuse scène de fellation (non simulée donc), ainsi que quelques plans magnifiques de moto sur un lac salé.
Je me souvenais également de la lenteur et du faux rythme de ce road-movie déceptif.

À LA REVOYURE
La seconde vision fut assez conforme à mes souvenirs. The Brown Bunny est un film très minimaliste (dans son dispositif comme dans son propos), et assez difficile à appréhender, tant Vincent Gallo, qui joue le rôle principal, semble contenir ses émotions. Jusqu’au dénouement du film, il sera impossible au spectateur d’entrer dans la tête du personnage. Le visage aiguisé et inquiétant de l’acteur, qui monopolise le cadre, tenant nouées les ficelles d’un terrible drame intérieur, restera impassible.
À la dérive entre deux courses de motos, le personnage de Bud Clay traverse les États-Unis, et rencontre des femmes, elles aussi perdues. À chaque fois, il semble vouloir aller vers elle, se forcer à créer un peu de chaleur humaine, à retrouver un peu d’envie et de foi, à faire jaillir une étincelle de vitalité, puis finit par les abandonner comme il les avait rencontrées : incidemment. Ces quelques rencontres sont entrecoupées des scènes de route, où les paysages défilent au rythme d’une bande originale de qualité. On peut penser à Broken Flowers de Jarmush, dont The Brown Bunny serait une version dépressive et sombre. La mise en scène, moins innovante que dans Buffalo ’66, est tout de même très maîtrisée : la caméra maintient souvent le personnage dans le flou, bord cadre, de trois-quart dos… Inconsistant et absent. Le film repose énormément sur le magnétisme de Gallo, et on peut ne pas accepter la promenade triste et absurde qu’il nous propose. En ce sens, le film n’est pas un film « aimable ». Il ne fait ni charme, ni concessions.
Mais, pour peu que l’on se soit attaché au pauvre Bud Clay, la scène de la fellation, lorsqu’elle survient, est particulièrement puissante : par opposition à toutes ces rencontres qui ne lui avaient procuré aucune sensation, le choix de montrer le sexe, la bouche, le sexe dans la bouche, inscrit le personnage dans le film et lui donne corps et consistance. L’orgasme qui parcourt sa chair libère toutes ses émotions jusque-là contenues, et lui permet enfin d’exister, avec son passé, sa tristesse et ses doutes. La silhouette se remplit, les contours s’affinent, l’ombre s’éclaire : Bud Clay est enfin devenu un personnage. En ce sens, le fait de filmer le sexe explicite découle d’une volonté pertinente de mise en scène, et non pas d’une simple envie crâneuse de choquer. On pourra en revanche émettre des réserves sur les quelques scène de flash-back qui nous révèlent le drame vécu par le couple quelque temps plus tôt, à l’origine de la déprime chronique de Bud – trop explicatives, elles lèvent artificiellement un voile que l’on s’était pris à aimer contempler.
The Brown Bunny est donc un film envoûtant, âpre, rare, qui nous rappelle à quel point Vincent Gallo est talentueux. Ce qui nous fait regretter aujourd’hui son absence presque totale, derrière comme devant la caméra.