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Questionnaire : Qu’est-ce qui vous rend encore confiant ? Question posée à un panel de critiques

Qu’est-ce qui vous rend encore confiant dans l’avenir du cinéma ? La question, volontairement simple, répond à notre envie d’identifier des pistes pour la suite, plutôt que de se laisser gagner par la morosité de l’année 2013. Pour clore ce Carnet de tendances, nous l’avons posée à un panel de critiques, en forme d’exercice d’expression libre. Un film, une manifestation, un festival, une scène, un auteur, une rencontre : chacun donne ses raisons d’y croire encore.

Jean-Michel Frodon (Slate) :
Mille choses…

20 films sortis depuis moins d’un an me donnent confiance dans l’avenir du cinéma. La foudroyante explosion des salles en Chine me donne confiance. La jeunesse du public aux festivals d’Angers, de Nantes ou de La Rochelle (et de bien d’autres) me donne confiance. La lecture de textes intelligents publiés en ligne et bénévolement me donne confiance. Le souvenir des innombrables morts annoncées du cinéma depuis sa naissance me donne confiance. L’intelligence d’Olivier Assayas et la folie de Lars von Trier me donnent confiance. La capacité des séries télé et du jeu vidéo ou de l’art vidéo à suivre leurs propres trajectoires, y compris pour le meilleur, sans réduire en rien le besoin et la pertinence du cinéma me donne confiance. L’apparition de films passionnants dans -pratiquement- toute l’Amérique latine me donne confiance. L’imbécilité toujours plus insondable de la télévision me donne confiance. Une femme qui marche filmée par Jia Zhangke, un enfant filmé par Isild Le Besco, la mer filmée par Jean-Luc Godard, un adolescent qui dort filmé par Gus Van Sant, une réunion de travail filmée par Wiseman, un homme qui a froid filmé par Sergei Loznitsa, une rivière filmée par Apichatpong Weerasethakul, un éclat de rire filmé par Alain Guiraudie, les vibrations d’une parole d’espoir filmée par Arnaud Desplechin, la mémoire à réinventer filmée par Mati Diop, le sang dans les veines du monde filmé par Claire Denis, Sergei Sokourov, Denis Coté, Lisandro Alonso, Albert Serra et tant d’autres, si différemment, me donnent confiance.
En fait, je ne me souviens même plus pourquoi il y aurait des raisons de ne pas avoir confiance, avoir espoir, avoir certitude d’un avenir – même si, surtout si, sans savoir ce qu’il sera.

Philippe Rouyer (Positif) :
La Vie d’Adèle

Pour cinq raisons :
1) À Cannes, ce film a fait l’unanimité (ou presque) auprès des critiques, professionnels et jurés qui lui ont accordé la Palme d’or. Ce qui n’était pas arrivé depuis longtemps sur la Croisette. Je n’oublierai jamais l’ambiance de la première projection cannoise, dans la salle Debussy : la sensation très concrète que la salle était peu à peu conquise par le film et par son héroïne. 
2) Revu depuis, le choc initial ne s’est jamais démenti. Malgré de stériles polémiques, la presse lui a gardé son soutien (cf. le Prix Delluc et celui du Syndicat Français de la critique de cinéma) et le film a attiré autour d’un million de spectateurs en salles. Ce qui n’est pas rien pour un film français de 3 heures, sans grande vedette.
3) Ce film marque la naissance d’une grande actrice, Adèle Exarchopoulos.
4) Tout en s’inscrivant dans la tradition d’un cinéma français réaliste, axé autour de personnages quotidiens, ce film innove. Il va encore plus loin que le rêve d’Alexandre Astruc et de sa fameuse « caméra-stylo » en invitant le spectateur à partager la vie, l’intimité et les pensées de son héroïne. Derrière cette apparente immédiateté se cache bien sûr une somme considérable de travail de la part de tous, interprètes et techniciens, admirablement guidés par Abdellatif Kechiche, qui a su prendre le temps nécessaire, au tournage comme au montage, pour obtenir ce qu’il voulait.
5) C’est un hymne à l’amour, sauvage, lyrique et fou, qui nous donne envie de vivre.

Jean Ollé-Laprune (VOD Filmoline) :
Le Festival Lumière de Lyon

Pierre Richard qui vient évoquer La Chèvre, Quentin Tarantino faisant applaudir Lelouch et son Voyou, Françoise Fabian parlant de Ma Nuit chez Maud ou Dominique Sanda d’Une femme douce, des spectateurs devant les Monty Python, aussi nombreux dans la même salle que quelques mois plus tôt pour Bob Dylan, Solitude de Paul Fejos présenté devant des lycéens fascinés (rappelons tout de même que si, certes, le film est un chef-d’œuvre, il est aussi muet !), des salles pleines à craquer, des conversations dans tous les sens sur le cinéma, sur ce qu’il faut voir et ne pas voir : en quatre ans à peine, le Festival Lumière à Lyon démontre sans enjeu, sans compétitions et sans vanité, que le cinéma, du plus célèbre au plus oublié demeure d’une vivacité étonnante. Comme quoi, quand on donne au public ce qu’il demande… Enfin, ce qu’il demande vraiment !

Vincent Malausa (Les Cahiers du cinéma) :

Un plan de Nymphomaniac

L’image du face à face entre Charlotte Gainsbourg et l’arbre caché au sommet d’une montagne balayée par le vent, dans Nymphomaniac, est un terrassement : dans un film aussi bancal, mal aimable et périlleux que celui-ci, une telle vision, d’une ambition et d’une démesure si rares dans la médiocrité ambiante, nous rappelle que l’émotion n’est jamais si belle que lorsqu’elle tombe ainsi sur nous comme la foudre. Lars von Trier n’est plus un cinéaste très présentable, mais il semble aujourd’hui devenu cet arbre perdu dans les sommets de Nymphomaniac : un géant solitaire capable de nous anéantir d’un regard.

Morgan Pokée (Répliques) :
Tout ce que nous allons voir

“Encore”…? Ma confiance dans l’avenir du cinéma a toujours été intacte. Le cinéma sait très bien se débrouiller et trouver des agencements, pour rester, à la fois, ce qu’il a toujours été et devenir autre. Il a bien plus d’imagination que nous pour disparaître, s’effacer, renaître et (re)devenir l’art auquel nous devons tous tant. Si la place du spectateur est aujourd’hui, certes, en train de se mouvoir, l’expérience-cinéma reste inchangée : une salle plongée dans le noir, nous seuls devant l’écran, et la projection. Projection d’images et de sons, de plans et de séquences, montage/collage sonore et visuel. La formule n’a pas tellement varié. Si le cinéma crée du sens (un visage, un paysage y produit du signifiant comme jamais), c’est parce qu’il est une production de temps. Les grands films de 2013 n’ont produit que cela : L’Inconnu du lac, La Dernière fois que j’ai vu Macao, La Vie d’Adèle, Spring Breakers, Haewon et les hommes, Les Rencontres d’après minuit… Tous différents dans leur création temporelle (des ritournelles, des accélérations, de la contemplation, des variations…), ils ont agencé de nouveaux espaces de cinéma dans lequel nous, spectateurs, avons aimé nous lover.
En 2014, nous pourrons voir les nouveaux longs métrages de Tsai Ming Liang, Alain Resnais, Wes Anderson, Joaquim Pinto, Bertrand Bonello, Kelly Reichardt, Wang Bing… qui maîtrisent le temps comme personne (et soyons certains de découvrir de nouveaux auteurs qui contribueront à son futur). Ne nous inquiétons donc pas outre mesure pour l’avenir du cinéma : il saura trouver et prendre son temps. Nous n’avons, sans doute, encore rien vu.

Lisa Nesselson
(correspondante en France de Screen international) :

Les nouvelles générations de spectateurs

Pourquoi est-ce que je garde espoir en l’avenir du cinéma (du moins en France…) ? Parce que la France construit de nouvelles salles, quand beaucoup de pays ferment les leurs ou les laissent mourir, à défaut de les équiper en numérique. Parce que la France forme des animateurs et des experts en effets spéciaux. Parce qu’il y a plus de réalisatrices en France que nulle part ailleurs (l’année dernière, près de 25 % des premiers films français ont été réalisés par des femmes). Parce que la France sensibilise les tout-petits aux joies des séances de cinéma. Donc : dans le futur, de nouvelles générations de spectateurs vont pouvoir continuer à aller au cinéma, dans de nouvelles salles équipées, pour voir tous ces films réalisés par ces femmes et hommes, encouragés dans leur formation à devenir réalisateurs ou techniciens (ainsi que producteurs, distributeurs ou exploitants).

Jacques Aumont
(professeur aux Beaux-arts de Paris) :

D’autres voies que la salle
Ce qui donne confiance dans l’avenir du cinéma ? D’abord, la quantité de films passionnants que l’on peut encore voir régulièrement à Paris. Pour 2013, j’ai été emballé par au moins une bonne dizaine (j’en oublie peut-être) : Zero Dark Thirty, The Gatekeepers, Camille Claudel 1915, Pietà, La Sirga, Mud, Shokuzai, L’Inconnu du lac, A Touch of Sin, Histoire de ma mort… Et si quelques très bons cinéastes ont fait des films qui m’ont semblé un peu moins bien, cela reste tout de même une moisson copieuse (je pense par exemple, dans des genres variés, à : The Grandmaster, La Maison de la radio, Jaurès, Stoker, Jimmy P.). Et j’ajouterais encore des films que je n’ai pas aimés, qui m’ont parfois un peu agacé ou irrité, que j’aurais démolis en règle si j’étais critique – mais qui m’ont tout de même posé plein de questions sur le cinéma (là je pense à Django Unchained, à Cloud Atlas, à Léviathan ouGravity). Bref, une année qui ne m’a pas semblé exceptionnelle, mais qui a apporté un lot de nouveautés excitantes. Une industrie culturelle qui offre autant de bons produits (et je suis loin d’avoir tout vu) n’est sans doute pas moribonde. L’autre chose qui me rend optimiste, c’est la multiplication des circuits, parfois très marginaux, où l’on peut voir des films. Il y en a toujours eu beaucoup en France, spécialement à Paris, mais passer des rencontres de Lussas (toujours aussi pionnières mais désormais solidement installées et drainant un public fidèle et exigeant) à des festivals comme le Cinéma et Science d’Oullins ou aux séances de café-cinéma de l’ami Jean-Michel Frodon m’a extraordinairement rassuré sur l’état de la culture cinématographique dans ce pays. Le nombre de gens qui consacrent de leur temps et de leur intelligence à diffuser, à commenter, à présenter, à réfléchir le cinéma, est impressionnant, et la demande me semble toujours aussi forte, même de la part de gens qui par ailleurs peuvent être de grands consommateurs d’extraits sur Viméo.
Ce qui change, peu à peu et inéluctablement, c’est le dispositif. Le numérique l’a emporté définitivement, et la projection en salles devient de moins en moins la situation obligatoire. Mais même sur ce plan je ne vois pas de raisons d’être si pessimiste. La vision des films passe, et passera de plus en plus, par des voies autres que la salle obscure, mais l’essentiel n’est pas là ; il est dans le respect de ce qui fait l’essence de l’expérience cinématographique : la confrontation entre deux temporalités, celle du spectateur et celle du film, et le travail du premier pour assimiler le second, s’y conformer et le comprendre. Cela, même la domination du jeu vidéo (qui est, c’est entendu, la pratique d’image désormais la plus répandue dans les pays riches) ne le fera pas disparaître, car c’est une expérience irremplaçable.

Alex Masson (Nova) :
Le début d’une autre ère

Chaque tempête (et dieu sait que ce milieu, de la production à la distribution, en passant par la critique, en connaît une sévère ces temps-ci) permet de faire table rase. Si nous ne sommes même pas encore dans l’oeil du cyclone, c’est pourtant maintenant que la phase excitante se développe en forçant à se poser la question d’une réorganisation des choses pour permettre un avenir. Se demander ce qu’il y aura derrière le mur vers lequel foncent – plus ou moins inexorablement- certains de nos métiers est une des rares bouées où s’accrocher. Comment fera-t-on des films demain ? Comment seront-ils distribués ? Comment écrira-t-on dessus ? Bien malin qui connaît les réponses. Mais encore bien plus triste celui qui ne lancerait pas des hypothèses. Quitte à ce qu’elles bousculent les habitudes -Cf. l’interview Maraval/Hazanavicius dans le numéro de So Film dejanvier 2014 et ses propositions de sortie de la crise actuelle- ou les valeurs de marchands du temple (quand arrêtera-t-on de faire du marketing pour se remettre à faire du cinéma et écrire dessus ?).
Le système actuel a peut-être vécu, et bien vécu. Son agonie est en tous les cas évidente. Mais pourquoi faudrait-il le garder sous soins palliatifs ? Le débranchement ne se fera pas sans mal – oui, il faut s’attendre à la fin de la sanctuarisation de la salle. Oui, on va encore être sous l’égide des films conçus uniquement parce qu’ils rassurent les chaînes de télé quelques temps. Oui, la presse cinéma généraliste va probablement passer l’arme à gauche
 ou devenir des bulletins paroissiaux servant les hosties des majors françaises et américaines, ce qui revient au même. Oui, la convention collective va compliquer la création des « films du milieu »… Mais allez savoir si l’on n’est pas simplement à la fin d’un âge des dinosaures. Et donc logiquement au début d’une autre ère ou tout reste à inventer, recréer.
La dernière séance est peut-être déjà annoncée par certains, mais ceux-là ont oublié que le cinéma est permanent.