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Osez Wang Bing !

Quand notre bien-aimé rédacteur en chef adjoint me proposa la projection du nouveau Wang Bing qui aurait lieu le lendemain matin, j’eus comme une hésitation. Du cinéaste chinois, je gardais le cuisant souvenir d’un dimanche, il y a quelques années, où j’avais entrepris (j’étais jeune et fou…) d’assister à l’intégrale d’À l’ouest des rails. Pourtant fourbu suite à une grosse semaine et à une courte nuit, je m’étais dit que ces 9h en compagnie d’ouvriers sidérurgistes était une expérience à tenter un poète. Las… Je quittai le Reflet Médicis longtemps avant la fin, sonné, les yeux bouffis et le cheveu hirsute. Depuis ce dimanche de sinistre mémoire, pour moi, Wang Bing, c’était des plans fixes de 30 minutes sur des rails qui défilent et autres joyeusetés dormitives du même acabit. Son nouvel opus ne durant que 148 minutes, une deuxième approche était néanmoins envisageable. Après tout, ils sont tous à dire que Wang Bing c’est génial… Les Trois sœurs du Yunnan est un documentaire relatant la vie de trois petites filles âgées de 4 à 10 ans et vivant seules dans leur maison (le père travaillant en ville), dans un village reculé, perdu dans la brume, à 3200 mètres d’altitude. Le grand-père et la tante habitent à côté, certes, mais les trois fillettes sont autonomes : elles se lèvent, font le feu, s’occupent des animaux… Une vie rude, exigeante, mais dans laquelle elles semblent plutôt heureuses. À les voir se chamailler, pousser des cochons plus gros qu’elles dans leur enclos, chantonner tandis que les chaussures sèchent près des flammes, on a au contraire une impression de vigueur, de tonus, aux antipodes du tableau à la Zola qu’on aurait pu imaginer. On est à l’opposé de toute sentimentalité. Quand le père rentre, on ne se saute pas dans les bras : pas d’effusion, juste l’atmosphère qui se réchauffe et une tendresse discrète qui emplit la maison. Pour restituer cela, il faut du temps. C’est ce qui saute aux yeux devant ce film : des plans plus courts ne communiqueraient pas ces émotions. La durée permet de ressentir : le vent des cimes qui chahute chaque jour les enfants dans les pâturages, les changements de lumière, le rythme de chaque jour… Et ces couleurs ! Des tons froids de la terre au rose des joues, des ombres de la maison au flamboiement sous la marmite… Pas un cadre qui ne soit d’une beauté folle. À cela s’ajoute une prise de son remarquable, captant les bourrasques comme les chuchotis du soir… Un festin de sensations. Vous l’aurez compris, je suis sorti converti de ces 2h28 de projection, avec la ferme intention de me rabibocher avec À l’ouest des rails. Oui, à l’évidence, le cinéma de Wang Bing demande une capacité d’attention supérieure à la moyenne des films de Michael Bay. Mais une fois prévenu, il suffit de choisir son moment ! Vous qui comme moi craignez l’ennui au cinéma, un de ces jours, après une bonne nuit de sommeil, osez Wang Bing ! Vous découvrirez un cinéma chaleureux, roboratif, vivifiant, un cinéma qui vous réveille !