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Entretien avec Stéphane Delorme Qu'est-ce qu'on attend ?

En avril 2013, les Cahiers du cinéma consacraient, sous le titre « Jeunes cinéastes français on n’est pas morts ! », un dossier aux premiers ou deuxièmes longs métrages de quelques nouveaux auteurs. Une manière, au sein du “cauchemar climatisé” de l’époque actuelle, de militer pour l’audace, d’une part en la saluant chez des cinéastes ayant su s’affranchir des contraintes économiques, et d’autre part en proposant un geste critique singulier et offensif.

Lors de notre précédente rencontre, il y a deux ans, vous disiez que le plus important pour vous était que les Cahiers du cinéma aident à faire des films, à faire apparaître de nouveaux cinéastes. Le numéro d’avril 2013 des Cahiers, qui affirmait, avant même qu’ils soient tous finis, un soutien très fort aux premiers ou deuxièmes films de quelques jeunes cinéastes comme Antonin Peretjatko, Justine Triet, Yann Gonzalez, Rebecca Zlotowski ou Guillaume Brac, a marqué une étape forte dans l’affirmation de cette volonté. Comment s’est fait ce numéro ?
Ce numéro d’avril, c’était une manière de rassembler des choses qui avaient déjà été posées presque trois ans avant, dans le numéro “Demain ils feront le cinéma français » (novembre 2010). Dans ce numéro nous avions misé sur quelques jeunes auteurs qui avaient déjà fait un ou plusieurs long métrages (Sophie Letourneur, Virgil Vernier, Djinn Carrenard…), mais on présentait aussi des cinéastes qui n’avaient fait que quelques courts métrages. Certains, à ce moment-là, étaient dans des situations de blocage : ils n’arrivaient pas à monter leurs projets. C’était le cas de Thomas Salvador. C’était le cas aussi d’Antonin Peretjatko, qui à cette époque n’avait plus réalisé de films depuis plusieurs années, ne parvenait pas à monter son long métrage et était vraiment au fond du gouffre. C’est quelque chose qui vraiment me troublait, cette question du passage du court au long : comment se fait-il que l’on voit en festivals de très bons courts métrages, et que ça ne débouche pas sur des longs ? J’ai le sentiment que c’est parce qu’au bout d’un moment, quand un cinéaste enchaîne les courts, on finit par lui coller cette étiquette de “court-métragiste”, et on l’enferme là-dedans. On se dit “Thomas Salvador c’est un peu sympa, arty, chorégraphique : laissons-le dans la case court métrage !” Idem pour Yann Gonzalez. Quand j’étais sélectionneur à la Quinzaine des Réalisateurs, on a invité Yann trois fois avec ses courts métrages. C’était tout de même une manière forte de dire : il faut s’intéresser à lui ! Et pourtant ça n’a pas accéléré son passage au long. Pour qu’il y arrive, il a fallu que sa productrice prenne des risques, qu’ils le fassent dans des conditions très difficiles, avec très peu d’argent… Donc voilà, deux ans après, on arrive avec le numéro d’avril, et on dit : ça y est, ces cinéastes qu’on attendait ont enfin réussi à faire leurs films. Et en soit, c’est déjà une nouvelle formidable : ils y sont arrivé, c’est super ! Parmi ces films, il y en a que nous avions vu sur la table de montage, comme La Bataille de Solférino ou La Fille du 14 juillet, et puis d’autres qui n’étaient pas finis, comme Les Rencontres d’après minuit. En ce sens, c’était un numéro très risqué, car les films auraient pu être mauvais. Mais c’était un pari, et je pense que c’est le rôle des Cahiers de faire des paris. On est dans une époque où les gens sont tellement timides. On attend toujours de voir, on reste sur des valeurs sûres…

Que signifiait le titre : “Jeunes cinéastes français on n’est pas morts !” ?
Ça disait d’abord “on n’est pas morts”, nous, jeunes cinéastes français. Autrement dit, c’était vraiment les cinéastes qui prenaient la parole au sein des Cahiers. Mais dans le “on”, pour moi, il y avait aussi une dimension générationnelle. Parce que les cinéastes à qui nous avons donné la parole ont tous entre 35 et 40 ans. Ils sont de la même génération que moi et la majorité des gens des Cahiers. Or je pense que notre génération est en retard. J’ai le sentiment qu’il y a un truc qui a été raté. Si beaucoup de cinéastes de cette génération ont eu du mal à passer au long, c’est pour plein de raisons, qui peuvent être personnelles, mais aussi beaucoup parce que le dispositif de financement, aujourd’hui, est lourd. Il y a une prudence généralisée, une timidité généralisée, qui fait que les choses traînent. Il faut revoir son scénario, le re-revoir, le corriger, passer devant une autre commission… Et rapidement les années passent. Et puis, au-delà de tout ça, il y a une sorte de fait sociologique qui dépasse le cinéma, qui est que, dans les années 2000, toutes les initiatives de jeunesse des gens de 20-25 ans ont été totalement annihilées, gommées, rabotées. C’est pourquoi on en est aujourd’hui à dire : “jeunes cinéastes français on n’est pas morts !”. Parce que c’est aussi une espèce de sursaut.

C’est ce qui explique le sentiment d’urgence qu’il y a dans ce numéro : l’idée que cette génération pourrait passer son tour si on ne fait pas quelque chose tout de suite ?
Oui. Moi je le sens profondément comme ça. Si je le fais avec urgence, c’est parce que c’est un peu le dernier round : si ça ne se passe pas maintenant, ça n’aura pas lieu. Donc il faut vraiment que je m’implique, que je soutienne, et que je dise : réveillez-vous ! Il y a là des gens qui sont doués, qui ont des idées, et qui pourraient bien finir par ne pas faire de films. Parce qu’à terme, ils risquent d’abandonner : peut-être qu’ils se tourneront vers l’art contemporain, peut-être qu’ils ne feront rien, peut-être qu’ils tomberont en dépression… C’est très dur le cinéma. À cause de la question financière, bien sûr, mais ça n’est pas le plus important. Ce qui est véritablement préoccupant, c’est davantage cette prudence générale, le manque de foi dans des projets un peu forts, capables de bousculer les choses… C’est à cela que l’on s’oppose. Après, je ne sais pas quel impact concret on aura avec ce type d’initiative, mais en tout cas je suis convaincu d’une chose, c’est que c’est vraiment notre rôle, en ce moment, de le faire. Le rôle des Cahiers, ça n’est pas de faire des constats : c’est d’annoncer ce qui vient. Et pour moi c’est le plus beau rôle que puisse avoir une revue.

Les Rencontres d’apres minuit (Yann Gonzalez, 2013)

Du fait d’être présents ensemble dans ce numéro, les cinéastes que vous avez mis en valeur devenaient une sorte de groupe. Est-ce que ce groupe préexistait au numéro des Cahiers ?
Non, pas vraiment. Il y a un petit groupe qui existe, autour de Justine Triet, mais d’autres ne se connaissaient pas. Et puis surtout, il n’y avait pas du tout l’idée d’imposer un groupe défini, délimité, fermé. Ce n’est absolument pas une démarche sectaire. On ne dit pas : c’est ceux-là et pas ceux-là. Ce que nous avons voulu faire, c’est dire : il y a des gens différents qui font des films, et donc on les rassemble. Mais s’en tenir à cette ligne, finalement très ouverte, ça suppose aussi qu’on ne peut pas mettre d’étiquette. On ne peut pas nommer ce mouvement. Par exemple, je n’aurais pas pu titrer “la génération Do it yourself”, parce que Rebecca Zlotowski n’entre pas dans cette définition. Au fond, je pense que c’est quand même le plus important cette notion de “do it yourself”, car c’est ce qui débloque le système d’aliénation (parfois autocréé) lié au fonctionnement du cinéma en France. Mais je ne voulais pas exclure les jeunes cinéastes comme Rebecca Zlotowski, qui sont aussi courageux, d’une autre manière, d’aller dans le système et d’essayer d’avoir plus d’argent pour faire des films différents. Alors du coup, en ne mettant pas d’étiquette, j’ai pris le risque d’affaiblir un peu la portée du geste. Parce que dès qu’on met une étiquette, c’est automatiquement repris. Par exemple, les Anglais auraient adoré que je titre “la nouvelle Nouvelle vague”… En tout cas, ce numéro n’a pas du tout été conçu avec une pensée de “bande”, mais avec une pensée générationnelle. Et ce que je disais dans l’édito à l’époque, c’est que si ces jeunes cinéastes français faisaient leurs premiers films à presque 40 ans, il ne fallait surtout pas que les générations suivantes attendent autant. C’est pour cela que dans ce numéro d’avril, j’ai tenu à ce qu’il soit aussi question des courts métrages : pour que l’on montre que derrière, il y a des jeunes qui arrivent, comme Mati Diop, Shanti Masud, ou Jonathan Vinel, sur lesquels nous avons misé. Moi je n’ai pas dans l’idée de simplement défendre ma génération ou mes copains : l’objectif, c’est aussi de regarder les gens qui arrivent. Parce que si on se contente de se féliciter que des cinéastes de 40 ans parviennent enfin à faire leur premier film, on accrédite cette idée aberrante – et pourtant dans l’air du temps – qui est qu’aujourd’hui les jeunes ont 40 ans ! Encore récemment, aux journées portes ouvertes de la Fémis, devant tous les candidats, Marc Nicolas, le directeur général de l’établissement, a dit : aujourd’hui, un jeune cinéaste français fait son premier film à 40 ans. Il a devant lui des gamins de 19 ans, et il leur dit : votre premier long métrage, vous le ferez à 40 ans ! Je trouve ça complètement dingue. Son rôle, ce devrait être de dire l’inverse : aujourd’hui les jeunes cinéastes français ont 40 ans, c’est une catastrophe, et d’une manière ou d’une autre on va changer ça ! Il faut impérativement que les premiers films soient faits à 25-30 ans. Parce que si on n’a pas le témoignage de ces gens sur ce que c’est qu’être un jeune homme de 25-30 ans aujourd’hui, c’est super grave. Évidemment, on cite toujours l’exemple de Xavier Dolan, mais justement : c’est fou comme ça n’a rien changé ! Tout le monde est d’accord pour dire que c’est super qu’il y ait un gamin de 19 ans qui fasse des chefs-d’œuvre. Mais il faut bien voir que ça n’est pas juste parce que le mec est génial : c’est aussi parce qu’il a su se débrouiller, qu’il y a cru, qu’il a une vraie confiance en lui. Aujourd’hui, beaucoup de gens manquent de confiance. C’est pour ça aussi qu’on doit les soutenir. Il est primordial de créer de l’espoir et de la confiance, de dire aux jeunes : on veut juste que vous témoigniez de ce que c’est qu’avoir 25 ans. Montrez-nous. À 25 ans, vous n’êtes pas obligés de rêver de faire Un prophète.

Quand vous dites “On”, dans l’édito du numéro ou dans le texte “Du lyrisme !”, qui englobe ce “on” ? Est-ce que c’est les Cahiers ? Un “On” générationnel ? Ou quelque chose d’encore plus général ?
C’est vrai que j’ai beaucoup dit “on a besoin…”, “On n’en peut plus…”. En premier lieu, ce “on” c’est les Cahiers. Parce que cette insatisfaction par rapport au cinéma français, elle est partagée au sein de la revue. Ensuite, je ne peux pas tellement parler pour un groupe qui soit au-delà de celui-là. Mais en même temps, même si je suis peut-être trop optimiste, j’ai tendance à penser que si je sens ça profondément, je ne suis pas le seul. Et donc je suis sûr que si aujourd’hui arrive un film qui réussit à formuler les déceptions et les attentes d’une génération, quelque chose qui porte davantage que la voix d’un individu, on s’apercevra que les gens n’attendent que ça.

Ce que vous dites va au-delà du cinéma. Globalement, tout le monde attend qu’il se passe quelque chose…
Oui, mais rien n’est fait pour que ça advienne : c’est tout le paradoxe. C’est vraiment quelque chose que je ne comprends pas, et c’est ce qui explique pourquoi je parle de plus en plus fort au sein de la revue. Je vois bien que tout le monde dit oui oui, on est d’accord, ce serait bien… Mais globalement personne ne fait rien pour que ça arrive. Après le numéro d’avril, dans celui de mai, on est allé voir les responsables de France 2. On leur a demandé : est-ce que vous avez lu les scénarios de La Bataille de Solférino, ou des Rencontres d’après minuit ? Ça, c’était une démarche qui procédait de la même logique : aller voir les décideurs, pour qu’ils rendent des comptes. Leur dire ok, vous êtes France 2, vous êtes l’argent public, vous n’êtes pas TF1 (même si on sait très bien que c’est faux), donc dites-nous ce que vous faites… Et l’entretien est très violent. Parce que non seulement ils ne connaissaient pas les projets dont on leur parlait, mais ils ne connaissaient même pas les noms des cinéastes. Il ne savent pas qui sont Justine Triet ou Yann Gonzalez. Tous les noms qui étaient dans le numéro d’avril, ils ne les connaissent pas. Parce qu’ils s’en foutent. Ils décident, mais ils s’en foutent totalement. Donc ça c’est la suite du travail : montrer clairement où sont les failles. Bien sûr ça n’a aucun impact direct. Mais par contre ça apporte aux cinéastes du soutien et de la confiance. Et puis de la révolte aussi. Et de la satisfaction. Par exemple, je sais que Justine Triet a été vraiment heureuse de ce papier. Ça c’est très important : de rendre justice. De dire : voilà, ces gens sont ignares, incultes, fiers de l’être, et pourtant ce sont eux qui décident. On n’y peut rien, ok, mais au moins il faut que ce soit écrit.

Un monde sans pitie (Eric Rochant, 1989)

Par rapport à tout ça, comment recevez-vous le peu de succès public qu’ont rencontré ces films ?
C’est compliqué. En fin d’année, j’ai voulu qu’on fasse un papier sur les scores de ces films : 220 000 entrées pour Grand Central, 45 000 pour La Fille du 14 juillet, 40 000 pour La Bataille de Solférino. Et on a titré : “Dans un contexte morose, plutôt bonne rentrée pour les jeunes cinéastes français”. Parce que, par exemple, 40 000 entrées pour un film comme La Bataille de Solférino, à tout petit budget, sorti sur peu de copies et présenté seulement à l’Acid à Cannes, ça n’est pas rien ! Mais en même temps, je ne peux qu’être déçu. Parce que, comme je l’avais écrit dans l’édito du numéro de Cannes, La Bataille de Solférino est un film populaire, avec un vrai potentiel pour toucher un large public, y compris au-delà de la sphère cinéphile. Autrement dit, le film aurait facilement pu faire dix fois plus d’entrées. Donc on est dans un entre-deux bizarre, et finalement je ne sais pas quoi tirer de ces résultats. Je suis déçu pour La Bataille…, et pour La Fille du 14 juillet, qui aurait également pu marcher beaucoup mieux, mais je constate en même temps que ce ne sont pas des naufrages.

Ce qui est décevant, c’est qu’il n’y ait pas eu de réponse du public à la hauteur de l’enthousiasme ou du ras-le-bol que pouvaient véhiculer ces films. Qu’est-ce qui a manqué, qui aurait pu faire que les gens sentent que ces films répondaient à des problèmes, des envies, des attentes, qui risquaient de les concerner ?
Je ne sais pas. Je repense souvent à ce moment du début des années 1990, où il y a eu, coup sur coup, une série de premiers films français – Un monde sans pitié (1989), La Discrète(1990), Les Nuits fauves (1992) – qui ont fait des scores absolument incroyables. Les Nuits fauves : 3 millions d’entrées ! Un monde sans pitié : 1 million. La Discrète : 1,4 million. Pour des premiers films… C’est de la folie ! Donc la question, c’est : est-ce qu’aujourd’hui on peut reproduire ça ? Et moi, malgré tout, je pense que oui. Certes, le contexte est beaucoup plus dur, c’est certain, mais La Guerre est déclarée a tout de même fait 900 000 entrées, donc on voit bien qu’un film réalisé et joué par des inconnus peut encore arriver à ces niveaux. C’est un vrai espoir. Je ne vois pas pourquoi un premier film avec un propos un peu fort, un peu incisif, ne pourrait pas faire un million d’entrées. Mais il faudrait vraiment que ça apporte à la fois un peu d’espoir et de révolte. Ce sont des films de révoltés, Un monde sans pitié et Les Nuits fauves. Et, pour cette raison, ce sont de vrais films générationnels. C’est-à-dire que ce sont des prises de parole. Et, de la même façon, si aujourd’hui un film s’impose comme une prise de parole forte, je ne vois pas pourquoi il ne rencontrerait pas des milliers et des milliers de jeunes gens qui vont au cinéma. Pourquoi, en revanche, ce ne sont pas les films de notre numéro d’avril qui ont trouvé ça ? Et bien peut-être justement parce que ce ne sont pas des prises de parole, parce qu’ils ne sont pas dans ce registre-là.

Propos recueillis par Nicolas Marcadé, le 26 février 2014