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Entretien avec Sébastien Bailly Premières rencontres

Depuis 2004, les Rencontres européennes de Brive ont accueilli (et souvent primé) Guillaume Brac, Justine Triet, Antonin Peretjatko, Sébastien Betbeder ou encore Yann Gonzalez, identifiés et soutenus par Stéphane Delorme dans Les Cahiers du cinéma. Co-créateur, avec Katell Quillévéré, de ce festival consacré au moyen métrage, Sébastien Bailly occupe une place privilégiée à la fois pour accompagner et favoriser l’émergence des nouveaux talents mais aussi pour analyser leurs difficultés à passer au long métrage.

Comme est né le Festival de Brive ? 
D’un constat que nous faisions, Katell Quillévéré et moi : parmi les courts métrages que nous aimions, qui nous intéressaient, beaucoup étaient des moyens métrages. Or, ces films entre 30 et 59 minutes avaient assez peu de visibilité. Alors que pour un réalisateur c’était l’occasion de se confronter à la durée, de faire l’expérience d’un champ de possibilités plus grand, de développer véritablement sa mise en scène, il y avait souvent la frustration d’une carrière très brève voire inexistante en festivals. Il fallait donc créer un lieu spécifique pour accueillir ces films dans de bonnes conditions et leur permettre de rencontrer le public, mais aussi la presse. Lorsque l’on sélectionne des films on tente de comprendre le projet du cinéaste, de s’ouvrir à la forme qu’il nous propose, à son univers. Nous avons, je crois, souvent fait le choix de sélectionner des films qui avaient de l’ambition (dans leur sujet, dans leur mise en scène) même si parfois la proposition pouvait avoir ses fragilités. Ce n’est pas une règle, bien sûr. Ce que nous cherchons avant tout c’est une personnalité derrière les films.

Vous avez ainsi accueilli (et souvent primé) Guillaume Brac, Justine Triet, Antonin Peretjatko… Êtes-vous, comme Stéphane Delorme, surpris par la difficulté qu’ils ont eue à s’imposer dans le long métrage ? 
Cette génération émerge en pleine crise financière mais aussi au moment où le financement du cinéma est secoué par des débats très durs. S’ils ont quelque chose en commun, c’est bien ce contexte de financement difficile. Chacun d’eux s’y est adapté, a tenté de jouer avec cette contrainte. À leurs côtés, des producteurs courageux tels que Emmanuel Chaumet, Cécile Vacheret, Frédéric Dubreuil ou Mathieu Bompoint ont pris le risque de fabriquer ces films en mettant en péril leurs structures de production. La principale difficulté provient du manque d’envie des chaînes de télévision – hormis Ciné+ qui les as souvent accompagnés -, parce que leurs responsables ne font pas le travail de prospection en festivals de courts ou tout simplement en lisant la presse, qui avait pourtant signalé ces réalisateurs. Mais aussi parce qu’ils ne souhaitent pas s’engager, même sur des montants faibles, sur un premier film où le casting n’est pas composé d’acteurs “bankables”. Les distributeurs connaissent de leur côté de grandes difficultés eux aussi, donc ils ne sont malheureusement plus en position d’être déterminants dans la production de ces films-là.

Le milieu du court métrage a-t-il changé depuis dix ans ? 
Ces dix dernières années ont étés celles de la “professionnalisation” du court métrage. C’est à dire que les sociétés de productions ont dû remplir un certain nombre d’obligations légales en matière de droit du travail, avec toutes les contorsions que cela engendre pour tenter de tenir les budgets. Pour autant le nombre de films produits n’a pas baissé, comme on aurait pu le craindre. On a vu également arriver un grand nombre de films dits “sauvages” ou auto-produits, grâce à l’apparition de la DV, puis du numérique et notamment des appareil photo du type 5D, des logiciels de montage grand public. Le Festival de Brive est ouvert à ces propositions mais il faut bien reconnaître que les résultats ne sont que très rarement convaincants… Pourquoi ? Parce qu’il y a une notion qui a été balayée par le flux d’image télévisuelles et Internet, qui est celle de mise en scène. Nombre de ces films ressemble à de la “bouillie”, où plus rien n’est pensé, ordonné, dicté par une idée, une sensation à transmettre au spectateur. Ces films parlent une sorte de sabir, où le langage cinématographique n’as plus de sens : comme si en littérature on ne se souciait plus de construire des phrases, d’imprimer un rythme, de ponctuer. On ne sait plus quel sens peut avoir un travelling, si ce n’est de donner l’impression que c’est vivant ; on ne sait plus utiliser un plan large, si ce n’est pour situer l’espace ou opérer une transition. Parler de mise en scène paraît tabou, c’est presque ringard. Quelle tristesse ! Et le marché, les interlocuteurs du long métrage n’en ont que faire…

Est-ce que la diffusion en salles des moyens métrages constitue une possible issue à ce problème, comme tendrait à le faire penser le succès en salles d’Un monde sans femmes de Guillaume Brac ?
Ça prouve qu’un film de 55 minutes peut parfois faire au moins aussi bien, si ce n’est mieux, qu’un film de 90 minutes, pour peu que la presse, un distributeurs et des exploitants jouent le jeu. Ce premier contact avec les journalistes et le public à permis à Guillaume Brac de faire assez rapidement son premier long métrage sans se renier. D’autres moyens métrages sont sortis en salles ces dix dernières années et, que je sache, le public n’a pas cassé les fauteuils au prétexte que le film durait moins d’une heure ! Le public veut qu’on l’emmène, qu’on lui parle, qu’on lui raconte des choses sur lui et sur le monde. Nous avons la chance, en France, d’avoir encore un public qui a cette exigence-là, ne gâchons pas cette envie précieuse.

Propos recueillis par mail, le 7 mars 2014