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Entretien avec Marcela Saïd À propos de L’Été des poissons volants

Comme dans votre documentaire I love Pinochet, vous montrez dans L’Été des poissons volants (El Verano de los peces voladores) d’une partie de la société chilienne actuelle qui regrette l’époque de la dictature.

En effet, j’ai bien aimé réutiliser dans mon scénario des propos que j’ai déjà entendu dans la réalité. Et à travers mes films, c’est vrai que je préfère traiter des sujets peu connus. En l’occurrence, concernant les Mapuches, il existe de nombreux documentaires idéologiques, c’est pourquoi je souhaitais avoir une autre approche. L’histoire que je raconte est basée sur plusieurs éléments véridiques. Au cours d’un voyage, j’ai rencontré un propriétaire qui avait utilisé des explosifs pour tuer les carpes de sa lagune. Cette histoire m’a paru complètement surréaliste. C’est le portrait exact d’une bourgeoisie capricieuse déconnectée de la réalité. Ceci constituait un très bon point de départ pour écrire l’histoire. Certains des dialogues sont issus d’une interview écrite reprise du journal [chilien] El Mercurio. J’ai utilisé pour construire le scénario de cette fiction la même méthode de travail que pour mes documentaires. En ce qui concerne l’atmosphère du film, j’ai repris la tension que j’ai observé chez ces personnes qui avaient très peur des Mapuches. J’ignorais totalement cette réalité avant de la découvrir.

D’où vient cette peur à l’égard des Mapuches ? De la loi qui date de la dictature et qui associe les Mapuches à des terroristes ?
Si tu m’avais posé cette question il y a cinq ans, j’aurais dit « peut-être ». À présent je dis non, car j’ai pu constater qu’il existe de nombreux actes de violence de la part des Mapuches et d’autres groupes. Quelques propriétés ont été incendiées. Les Mapuches sont ainsi en train de récupérer leurs droits en utilisant la violence. Il ne s’agit donc pas seulement d’une propagande d’État. Je dis cela car j’ai vu brûler la maison d’un ami pro-Mapuche : à partir de là, j’ai ressenti l’injustice en jeu alors. Il y a quelques mois, un couple de propriétaires terriens ont péri dans l’incendie de leur maison. On peut dès lors parler d’une véritable explosion de violence. Dans ce cadre, la loi sur le terrorisme s’applique, même si je ne suis pas totalement d’accord avec elle. Mais les Chiliens comme le gouvernement sont complètement perdus face à cette situation.

On voit aussi un problème de classes sociales…
En effet, c’est un vrai problème : le Chili est un pays où il n’y a pas de mixité sociale. Dans le film, on voit une famille bourgeoise au grand pouvoir économique et aux attitudes irresponsables. Puisque ce sont des personnes aisément détestables, c’est facile de jeter la faute sur eux. Mais ce n’est pas pour autant qu’ils n’ont pas de raison d’avoir peur. On voit bien la réalité sociale chilienne dans le film avec d’un côté une minorité qui a tout (les grands propriétaires terriens) et de l’autre une population qui n’a rien (les Mapuches). Cependant, l’un des plus grands ennemis des Mapuches ce ne sont pas ces propriétaires mais plutôt les grosses entreprises forestières étrangères : c’est pour cette raison que l’on voit apparaître dans le film de longs convois de camions transportant des arbres.

À la différence d’un documentaire où vous pouvez traduire une réalité sur le vif, la production d’une fiction peut prendre plusieurs années.
Non, dans mes documentaires non plus ce n’est pas une « réalité prise sur le vif » puisque je prends beaucoup de temps pour faire mes recherches et les réaliser. Par exemple, j’ai commencé les premières lignes de ce projet de fiction alors que nous réalisions avec Jean de Certeau El Mocito. C’est qu’au début j’ignorais que la production pouvait se faire et j’écrivais ce scénario à un rythme plutôt lent. Mais j’ai entre temps gagné un fonds de développement. Le projet a commencé à voyager : d’abord au Bal [BAFICI] puis au festival de Locarno. J’ai ensuite gagné le fonds chilien de production, un producteur français s’est engagé dans le projet, etc. Ce n’est que peu à peu que le financement a pu se mettre en place. Nous avons ensuite commencé à tourner avec un budget limité et seulement 24 jours d’un tournage éprouvant. Nous avons enchaîné avec le montage pour se retrouver avec un film en post-production présenté à la session Cinéma en Construction de Cinélatino, Rencontres de Toulouse en mars 2013 où nous avons remporté le prix principal. Mais tout cela s’est passé très vite. Et à présent le film se trouve à Cannes à la Quinzaine des Réalisateurs, ce qui est une véritable opportunité.

Pourquoi avoir choisi une adolescente comme personnage principal de votre histoire ?
Je pensais en effet que c’était une bonne idée de choisir une jeune fille de 16 ans qui est un âge fragile où l’on connaît ses premiers amours, où l’on est plus ouvert sur le monde aussi, où l’on a besoin de se positionner par rapport à sa famille également. Cette jeune fille a ainsi besoin de se connaître et à travers son regard le spectateur peut se rendre compte de la situation. C’est l’âge où l’on peut avoir un regard plus critique sur son père et au-delà de lui sur la société dans son ensemble. C’est à cet âge seulement qu’une mixité sociale peut avoir lieu. Chacun se rencontre et fait la fête ensemble. Ces jeunes se rendent compte des difficultés sociales et souhaitent les résoudre. Les grands mouvements sociaux sont actuellement réalisés par des étudiants au Chili. S’il y a un espoir que les choses changent, cela passe par la jeunesse. La génération de Malena porte l’espoir du changement au Chili.

Propos recueillis par Cédric Lépine en mai 2013.