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Entretien avec Jean-Baptiste Thoret Le cinéma n'est plus un espace commun

La question n’a rien d’une provocation : à quoi servent encore les films, et comment générer, par eux et autour d’eux, un espace commun s’étendant au-delà du seul cercle des cinéphiles ? Le téléchargement, les jeux vidéo et l’avènement d’Internet ont-ils modifié en profondeur le rapport à la salle, et peuvent-ils se substituer à celle-ci ? Jean-Baptiste Thoret, critique et historien du cinéma, animateur avec Stéphane Bou de l’émission Pendant les travaux le cinéma reste ouvert sur France Inter, nous livre son analyse sur des enjeux de tout premier plan, à l’heure où les cartes de la « planète cinéma » sont singulièrement rebattues.

Depuis que nous faisons ce Carnet de tendances, nous essayons chaque année de cerner les problèmes qui, dans le cinéma, se posent aux différents maillons de la chaîne : création, production, distribution, exploitation, critique… Mais au bout d’un moment, nous avons eu le sentiment que, quels que soient les problèmes que chacun rencontre, il y en avait un qui dominait tous les autres – et dont on parle pourtant peu : c’est la perte d’intérêt du public pour le cinéma, la baisse considérable de l’impact que peut avoir un film. Est-ce que vous êtes d’accord avec ce diagnostic ?

Oui, je pense que c’est un des gros problèmes auxquels on est confronté aujourd’hui, et que c’est quelque chose que l’on sait, mais que l’on ne veut pas voir. Le système de production, en France notamment, est indifférent à cela, parce que les grosses machines continuent à se faire et se feront toujours. Il n’y a pas de baisse flagrante des entrées : si on ne parle que d’économie et pas de qualité, on voit que la machine continue à tourner. Le vrai problème (qui n’a cessé de s’accroître depuis une quinzaine d’années) c’est que le cinéma n’est plus un espace commun. Ce qui est à la fois rien et énorme. C’est rien parce que, donc, ça ne menace pas la survie de l’industrie. Mais c’est énorme, parce que tout le système critique, cinéphile, les festivals, le CNC, tout ça est fondé sur l’idée qu’un cinéma plus exigeant peut, à un moment, être capable de toucher des gens qui se situent hors de la sphère des purs cinéphiles (communauté qui n’englobe plus que 150 ou 200 000 personnes). L’espace commun c’était ça. Quand j’étais ado, par exemple, le mercredi, jour de la sortie des films, était un événement collectif. Le lendemain ou le surlendemain, sur une classe de trente élèves, il y en avait quinze qui parlaient des films, parce qu’ils venaient de les voir ou parce qu’ils avaient le désir de les voir. Donc on avait une langue commune, qui se partageait autour d’objets communs, et le cinéma en était un, beaucoup plus que tout le reste. Aujourd’hui, cette espèce de planète-là s’est complètement éloignée. Il faut dire que l’offre s’est complètement éclatée. Le mercredi n’est plus ce moment unique vers lequel convergeait la semaine. Maintenant il y a le DVD, le Blu-Ray, le téléchargement, les plateformes… Donc chacun se crée sa propre actu : je décide de voir tel film à tel moment, si je ne le vois pas là, je sais que je pourrai le télécharger dans deux mois. Et même, si le film est sorti aux États-Unis je peux le télécharger deux mois avant sa sortie en France. Autrement dit, ce moment où on était à peu près calé sur les mêmes objets aux mêmes dates a complètement disparu. Aujourd’hui, l’espace commun, c’est le jeu vidéo, la série télé et les vidéos sur Internet : c’est de ça que les gamins parlent. Et le cinéphile, lui, est devenu plus que minoritaire. Donc à partir de là, du point de vue de la critique, il y a deux réactions possibles. Soit on se dit : tant pis, on parle à ceux qui restent, et donc c’est comme dans Le Massacre de Fort Apache de John Ford, on est Henry Fonda et on parle au dernier carré, en attendant le jour où ce carré va être balayé par une vague d’Indiens. Ou alors on essaye, tout en continuant à parler à ce carré-là, qui est un socle, de voir comment on peut ramener vers la planète cinéma des gens qui s’en sont éloignés. Mais alors le problème, c’est : comment faire ? Comment s’y prendre quand l’air du temps incite à ce que tout ce qui relève d’une activité de réflexion un peu intellectuelle autour d’un film soit considéré comme quelque chose qui est de l’ordre de la complication inutile ? Comment faire quand ce qui domine c’est l’idée que le petit Moi fait office de thermomètre critique (j’aime / j’aime pas) ?

Ce qui est réussi dans votre manière d’aborder les films, à la radio, c’est que, tout en ayant une véritable exigence sur l’analyse et la mise en perspective historique, vous gardez toujours la connexion avec une émotion de spectateur initiale.

Pour moi, ce qui est très important quand on fait de la critique, c’est de se demander : au nom de quoi je parle ? Il est primordial d’avoir en tête une vision du cinéma, quelque chose qu’on a envie de défendre. À partir du moment où cette condition est remplie, tout peut passer. Donc à la radio, je pars de ce principe. Je pense qu’on peut traiter absolument tous les sujets, toutes les idées, citer Deleuze à 15h12, ça ne pose aucun problème : dès lors que l’on prend le temps de l’expliquer, ça passe. Je pense même que l’auditeur aime ça : ne pas tout savoir. Beaucoup de gens nous le disent, d’ailleurs.

C’est plutôt rassurant, car le public qui s’exprime sur Allociné ou dans les forums, lui, a souvent plutôt tendance à être sentencieux et à faire sentir qu’il sait déjà tout, ou du moins tout ce qui mérite d’être su.
Ça c’est quelque chose qui est très dans l’air du temps. Quand j’étais à la fac, si un prof nous disait “pour dire ça, il faut avoir vu ça”, on rentrait dans notre coquille, on allait voir les films, on lisait les bouquins, et on revenait à la charge avec un avis un peu construit. L’étudiant d’aujourd’hui, lui, est beaucoup plus susceptible là-dessus. Pour lui, ça n’est pas un problème de ne pas savoir. Je n’irais pas jusqu’à dire qu’il en est fier, mais en tout cas ça ne lui pose aucun problème : moi ça m’en posait un ! Je n’aurais jamais dit à un prof : je n’ai pas à savoir ça, parce que c’est mon opinion qui compte. Mais aujourd’hui, à cause de cette idée générale (qui est liée à plein de choses : les forums, les blogs, la téléréalité…) que le petit Moi de chacun peut, sans le moindre sentiment de honte, s’exprimer dans l’espace public, on s’autorise à dire ou écrire dans des blogs absolument n’importe quoi.

Vous avez fait des émissions sur les séries et sur les jeux vidéo, les deux grands concurrents du cinéma. Quel bilan en tirez-vous ?
Je me suis forcé à faire une émission sur les séries, mais au fond je ne suis pas un convaincu. Je peux prendre du plaisir à en voir au coup par coup, mais toujours quand elles sont créées ou réalisées par des cinéastes : House of Cards parce que c’est Fincher, Luck parce que c’est Mann, Boardwalk Empire parce que c’est Scorsese… Mais la série en elle-même me passionne peu. Par contre ce qui est intéressant c’est que pour parler des séries, qui, elles, pour le coup font vraiment partie de l’espace commun, on n’a pas encore développé des outils critiques qui lui soient spécifiques. Je pense qu’Emmanuel Burdeau et les gens de chez Capricci travaillent là-dessus. Mais pour le moment, il me semble que l’on en est tous encore à aborder les séries en utilisant stupidement les outils du cinéma. Or la série, ça n’est pas le cinéma : donc ça n’est pas comme ça qu’on doit l’aborder. En tout cas, il est vraiment étonnant de constater que – hormis quelques magazines de fans – il n’y a pas de revues sur les séries, aucun équivalent des grandes revues de cinéma. Cet objet commun massif, aucune revue ne s’en est vraiment emparé. Ce qui l’explique, je pense, c’est que la série télé, on a envie d’en consommer, éventuellement d’en discuter, mais pas de l’analyser.

La Maman et la putain

Ce qui est étrange aussi, c’est que les séries ne semblent pas non plus avoir généré un équivalent de cette espèce d’“usage domestique” que le cinéma a beaucoup eu. Dans la cinéphilie, il y avait l’idée que l’on découvre le monde à travers les films, cette notion formulée par Eustache dans La Maman et la putain : “les films ça sert à apprendre à vivre, à apprendre à faire un lit”. Est-ce que vous pensez que ce type de rapport-là, aux films ou aux séries, n’est plus d’actualité ?
Moi je suis un pur produit de ce que vous décrivez. J’ai tout appris par le cinéma : c’est par cet unique biais-là que je suis allé à la philo, à la littérature, à l’Histoire, à toutes sortes de choses. Pour moi, le monde est contenu dans les films. Le problème, aujourd’hui, c’est que quand le monde vient à vous – via l’ordinateur, Internet, etc. – ce désir, qui était d’aller à la découverte du monde par le biais des films n’existe plus du tout. Aujourd’hui, on est saturé de ce qu’on croit être le monde et qui est à portée de main ; donc plus rien n’est exotique. Si je vais sur YouTube, en dix minutes j’aurais vu dix vidéos de dix pratiques culturelles, historiques, passées, présentes… Ça ne veut pas dire que je les aurais comprises, mais l’avatar d’expérience, je l’aurais eu. Pour apprendre à faire un lit aujourd’hui, je n’ai plus besoin de La Maman et la putain : je tape “faire un lit” sur Internet, et aussitôt j’ai vingt-cinq séquences d’amateurs, des extraits de films, tout est déjà là. Donc cette fonction du cinéma a complètement disparu. Du coup, ça pose la question de savoir à quoi peut encore servir le cinéma ? Moi je pense qu’on pourrait se dire que ça sert à comprendre, plutôt qu’à découvrir. Par exemple, quand je vois Révélations ou Miami Vice de Michael Mann, en termes d’ouverture au monde, je n’apprends rien sur le journalisme ou sur le trafic de drogue à la frontière avec la Colombie que je ne puisse pas avoir déjà appris en allant sur Internet. En revanche, grâce à ces films je comprends quelque chose du monde d’aujourd’hui de plus diffus. Je comprends ce qu’est concrètement l’oppression de l’information, la disparition de la résistance, le flou identitaire à l’heure du capitalisme… Mais pour que le cinéma remplisse cette fonction, il faut des cinéastes qui sachent se poser les bonnes questions. Or, aujourd’hui, quels sont les cinéastes qui, par ce qu’ils montrent, par leur façon de filmer, tentent de comprendre le monde contemporain ? Pour moi, il y a Michael Mann et James Cameron, mais je n’en vois pas beaucoup d’autres.

Mulholland Drive

Est-ce que vous pensez que le public est encore en recherche de cette compréhension du monde à travers le cinéma ?
En tout cas, ce n’est pas du tout ce qui lui est proposé par le grand cinéma commercial. Ce serait même le contraire. Avec la 3D, les nouveaux outils technologiques, on tente à présent d’immerger au maximum le spectateur, de lui faire croire qu’il est de moins en moins devant un film et de plus en plus à l’intérieur d’un monde, qu’il est en train d’explorer. Ce qui, à la limite, est le contraire du cinéma. Le cinéma c’est un spectateur, une rampe et un écran : c’est une expérience qui consiste à être face à quelque chose, pas dans quelque chose. Le jeu vidéo, en revanche, c’est être dans quelque chose. Le but ultime du jeu, c’est d’effacer la frontière. Cette tendance, pour moi, elle était anticipée il y a une quinzaine d’années par le cinéma de David Lynch. Souvenez-vous de l’espèce d’hystérie phénoménale qu’il y a eu autour de Lynch à la fin des années 1990 : c’était du délire ! Un étudiant sur deux faisait son mémoire sur David Lynch, pratiquement les seuls livres de cinéma qui marchaient étaient ceux qui lui étaient consacrés… Donc c’est bien que ce cinéaste qui avait du saisir dans l’air dû temps quelque chose d’assez profond. Et je pense que ce qu’il a saisi, c’est deux choses. D’abord la question du déchiffrage : cette idée qu’il y a toujours quelque chose à comprendre, que le monde est une tapisserie de signes (chez lui, chaque plan, chaque objet, est un code, une boîte, une serrure…) et que le jeu ne consiste pas à savoir ce qu’il y a derrière, mais à trouver une autre serrure qui va prolonger le jeu. Lynch a introduit ce côté ludique, cette idée du geek qui veut toujours déchiffrer, avoir la jouissance de se dire : on est quelques-uns à avoir compris, à avoir cracké le code (souvenez-vous, par exemple, du délire herméneutique qu’il y a eu autour de Lost Highway !). Et puis l’autre chose, c’est cette idée de l’univers à explorer. En tant que spectateur, quand on regarde un film de Lynch, ce qui nous est demandé, ce n’est pas de faire face à un univers, mais de rentrer dans cet univers et de l’habiter. Donc le pacte avec le spectateur est un pacte de gamer, ou de jeu de rôle : on entre dans cet univers-là, en sachant qu’absolument tout y sera “lynchien”, et que donc le réel n’arrivera jamais… Ce qui fait que pour moi il y a une continuité directe entre l’univers “gentiment inquiétant” de Lynch et Gravity. Car, même si c’est par d’autres moyens, on retrouve toujours ce désir d’être enveloppé, dans lequel il y a, me semble-t-il, une forme de retour infantile. Ce désir d’oublier son propre corps, d’explorer un univers dans lequel on est bien, c’est un truc complètement gamin, qui est maintenant au cœur du cinéma contemporain. Si bien que paradoxalement, c’est finalement dans le grand cinéma d’animation (autrement dit Pixar) que se posent les questions plus adultes sur le statut de l’humain, de l’humanité, du personnage de cinéma… Dans Génie de Pixar, Hervé Aubron a, par exemple, très bien montré comment les créatures Pixar prennent en charge à notre place notre mémoire humaine : le petit robot Wall-E est le dernier à regarder les films de Stanley Donen, pendant que les humains, eux, sont devenus des limaces obèses flottant dans l’espace…

Gravity

Avec la 3D et des films comme Gravity, ne pensez-vous pas qu’on peut se dire que le cinéma essaie aussi de contrer la concurrence des jeux et des séries en essayant de proposer quelque chose qui lui soit spécifique ?
Je ne trouve pas du tout. L’expérience spectaculaire n’est pas forcément l’expérience cinématographique. Il faut qu’il y ait quelque chose en plus. Et en l’occurrence, dans le cas deGravity, le spectaculaire ne débouche sur aucune compréhension ou sur aucun apprentissage. Autrement dit, c’est un pur film d’expérience. On est sommé d’être à la place de l’héroïne, de vivre les choses avec elle, mais quand elle revient finalement sur Terre, on n’a pas progressé d’un iota sur la compréhension de l’espace, de notre place dans l’univers ou de quoi que ce soit. Alors évidemment c’est en salle, c’est du grand écran, mais c’est le cas aussi quand la Géode projette des films en 3D sur les dauphins… Par rapport à ça, il y a aussi un truc qu’on remarque beaucoup aujourd’hui, c’est combien, de plus en plus, le discours sur la fabrication du film remplace le discours critique. Gravity, de ce point de vue-là, c’est passionnant : on a été tellement écrasé par la promotion des moyens techniques mis en œuvre que, au bout du compte, dans la presse, le discours sur la fabrication de Gravity a totalement éclipsé la question de savoir ce que ça racontait.

Qu’est-ce qui aujourd’hui entretient encore au présent votre cinéphilie ?
Plein de choses. À un moment ça a été le cinéma sud-coréen. Cette année, Leviathan m’a passionné. J’ai adoré découvrir Inside Llewyn Davis, qui est le premier film des frères Coen que j’aime entièrement, sans mettre de bémol… On est des gamins quand on est cinéphiles, on croit toujours que le grand soir est pour demain ! Et puis il y a toujours le plaisir de découvrir tous les films que l’on n’a pas encore vus. Pour moi, le cinéma est autant derrière que devant, et l’un permet d’éclairer l’autre : c’est ça que je trouve fascinant.

Propos recueillis par Nicolas Marcadé, le 4 mars 2014