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Entretien avec Guillaume Levil À propos de Une lettre ne s'écrit pas

L’amour et la passion sont au cœur de ton film, qu’il s’agisse d’émotions entre un homme et une femme, qu’entre un homme et le cinéma. Les différencies-tu ? Privilégies-tu l’une par rapport à l’autre ?
Je crois, comme beaucoup, que l’amour est à la base de tout, que ce soit dans les grandes idées, les trames générales de nos vies, ou les petits détails de l’existence. L’amour et la passion sont des termes différents mais il existe 1000 façons d’aimer, 1000 façons de vivre passionnément. Je ne suis pas spécialiste de tout ce qui touche à la philosophie ou à l’amour, mais mon sentiment est que tout est extrême, même lorsque l’on en n’a pas l’impression. Aimer une femme, c’est extrême, aimer le cinéma, c’est extrême, manger de la choucroute, c’est extrême, se brosser les dents, c’est extrême, si on en décide ainsi. Tout cela ne fait parti que d’un tout qui vraisemblablement nous échappe, et donc c’est fabuleux d’y réfléchir. Mais nous avons nos limites de compréhension. Donc moi j’ai décidé de faire un film sur la passion et l’amour à mon niveau, c’est-à-dire au niveau de celui qui aime les femmes, qui aime le cinéma, et qui aime aussi la choucroute ainsi que tout le reste.

Tes personnages jouent entre le réel et la fiction et de ce jeu naît entre eux des émotions. Est-ce à dire que le cinéma serait une expérience charnelle ou sensitive de notre rapport de spectateur au monde ?
J’avais besoin de ce rapport complexe à la réalité parce que souvent en amour, on se ment un peu et on idéalise l’autre. Là, notre personnage idéalise à la fois la femme qu’il aime et le film qu’il voudrait réaliser. Il est clair que les multiples réflexions de mise en abîme dans Une lettre ne s’écrit pas font réfléchir sur notre aptitude à percevoir le monde. Comme on en a déjà parlé, nous sommes toujours juges d’une situation, d’un film, d’une personne, mais on peut se tromper. Le cinéma sous toutes ses formes a toujours démontré que notre rapport au monde est erroné : c’est ça qui est fascinant !

De la même manière, tu poses la question de la liberté d’aimer différemment comme la liberté de faire un cinéma personnel : ce sont là deux questions personnelles, ou l’une ne sert qu’à la structure de ton récit ?
Les deux questions sont totalement liées parce que, comme je viens de le dire, ce sont deux facettes de l’amour. Je ne connais pas d’émotion plus grande que celle de connaître une véritable liberté, car c’est le début de tout. En fait, quand on aime, quand on se passionne, peut-être faut-il d’abord travailler sur soi pour construire la charpente de l’amour, et ça s’appelle la liberté. Julien, le personnage principal, connaît deux limites : le médecin lui parle de sa maladie qui bloque son désir de vivre, et le script doctor lui parle des défauts de son scénario qui bloque son désir de création. Ces deux limites se mélangent dans sa tête donc il se crée le besoin de vivre intensément quoi qu’il advienne, et il se crée aussi le besoin de tourner son film au sein de son imagination.

Ton film s’ouvre sur une citation concernant la naissance des émotions à travers des images qui renvoie explicitement dans ton film à une lecture érotique : comment as-tu travaillé cette idée d’émotion au moment du scénario, au tournage et au montage ? Est-ce une idée que tu as toujours gardé en tête ?
La citation pose directement la grande question : mais pourquoi donc sommes-nous capables de réagir émotionnellement devant des images mouvantes alors que finalement ce n’est qu’un carré de lumière ? Est-ce que c’est si important, finalement, le cinéma ? Tout le monde a son avis à donner sur son ressenti lors du visionnage d’un film, et même sur la technique, le jeu des acteurs… Il est clair que chacun doit donner son avis, et à la fois certains jugements peuvent être faussés par quelques détails personnels liés à l’ego ou à bien d’autres détails de vie. Finalement rien n’est simple, rien n’est établi, et pourtant chacun pense avoir raison. Alors la dimension érotique de mon film a pour but d’intégrer viscéralement le spectateur au propos, le rendre mal à l’aise éventuellement. Les séquences charnelles ou de confrontations corporelles sont filmées en plans-séquences pour aller dans le sens de ce voyeurisme embarrassant. Ce que j’ai toujours gardé à l’esprit à toutes les étapes de création du film, c’est de montrer ce qu’il faut au spectateur pour qu’il juge les personnages… mais ensuite il devra changer d’avis à la lumière de nouveaux éléments. La mise en abîme sert à cela également : certains passages ne sont pas du tout crédibles, alors certains pourraient le montrer du doigt, mais ensuite il y a l’explication de ces défaillances. Bref, quel que soit le sujet que l’on aborde, que ce soit en amour, en cinéma, il n’y a pas de règle.

Paradoxalement, le film insiste sur l’idée que l’émotion ne s’écrit pas alors que l’écriture du scénario, à travers les dialogues, est présent : comment assumes-tu cette ambivalence ?
« Une lettre ne s’écrit pas », dit l’un des personnages du film, car il a beau savoir exactement ce qu’il a dans le cœur, rien ne sort sur papier. C’est en relation étroite avec la question précédente, à savoir le jugement des autres, et même notre façon de nous auto-évaluer. Je pense que dans un monde où les libertés seraient davantage évidentes, et où les jugements seraient moins essentiels, il serait extrêmement facile d’écrire son amour dans une lettre. Mais aujourd’hui tout va tellement vite partout et tout le temps qu’écrire une lettre d’amour paraît dérisoire et inadapté. On envoie des emails, des SMS, tout fuse et rien n’est posé. Moi le premier, je communique si vite avec le monde que parfois en me relisant je me demande si c’est moi qui ai écrit. Pourtant rien n’est plus beau que de formuler les choses posément, et c’est ce qu’essaient de faire les artistes du monde : ils posent leurs émotions sur papier, sur toile, ou dans de l’argile. Mais attention, je pense comme St Exupéry, à savoir que chaque humain est un artiste, certains toute leur vie, certains pendant quelques fractions de secondes, lors d’une phrase anodine ou d’un mauvais pas de danse. C’est pour cela que j’aime bien écrire les dialogues de manière très précise, souvent avec onirisme. C’est pour tenter de capter ces petits miracles de la vie qui nous transforment tous en artiste, l’espace d’un instant. Mais comme ces bribes d’expression sont rares, on me reproche parfois d’écrire des dialogues poétiques qui n’ont rien de réalistes… ça tombe bien, je n’aime pas décrire la réalité, car on ne s’approprie pas la réalité. En revanche, on peut s’approprier sa poésie intrinsèque, quelque soit la qualité des vers.

Si l’on reprend une scène anthologique du film où il est question du CNC, tu ne sembles pas aimer la « dictature du réalisme ». Peux-tu t’en expliquer ?
Je respecte infiniment le travail des frères Dardenne, par exemple pour les côtés ultra réalistes sans pour autant oublier la partie émotionnelle. Moi je ne pense pas être un jour tenté de filmer si près des problèmes de société. Enfin, à vrai dire, je peux parler des problèmes de société, pourquoi pas, mais toujours par le biais du conte. Je n’aime pas me sentir enfermé par ces effets de documentaire qu’on nous propose souvent. Le personnage du CNC est un personnage comique, et il est drôle parce qu’il a les idées arrêtées. J’espère qu’on ne ressentira pas une attaque envers les gens du CNC d’ailleurs, ce n’est pas le but, d’autant qu’on a beaucoup de chance en France de disposer de cette institution. Non, là c’est une séquence qui explique bien que Julien, le personnage principal, est en total décalage avec ce qu’on lui demande et se sent enfermé dans un système de pensée qui n’est pas le sien. Je pense que bien des réalisateurs sont dans cette situation mais bon ce n’est pas grave puisque comme m’a dit un jour Claude Lelouch, « La contrainte sollicite l’imagination. »

Comment est-il possible, selon toi et à travers l’expérience de ton film, de faire du cinéma librement ?
Alors déjà pour arriver à faire un film, quel que soit le film d’ailleurs, il faut mettre de côté son ego… Parce que de toute façon des gens n’aimeront pas le scénario, d’autres cracheront dessus, mais certains l’aduleront. Une fois le film sorti, vous aurez beau y avoir mis toute votre énergie, tout votre amour et parfois des bouts de cerveau, et bien en 4 secondes de visionnage certains crieront à l’infamie et à l’horreur. Donc déjà, en ayant travaillé son ego, il est plus facile d’avancer en toute liberté. Mais c’est le travail de toute une vie, je crois, moi je n’en suis qu’au début du début du début. Bon, après tout ce que je viens de dire, j’ai envie d’ajouter que nous avons besoin de tous les films pour subsister. Les grands films très chers, ceux qui ne disent pas grand chose, ceux qui disent tout… Moi je suis un cinéphile de l’hétéroclite : j’ai besoin de puiser un instant magistral dans un navet incroyable, de puiser de l’émotion dans un petit film d’auteur, etc. D’ailleurs mon premier choc de cinéma n’a pas été un film de Truffaut ! C’était Beethoven [Brian Levant, 1992], une histoire navrante avec un gros chien gentil. J’étais dans mes premières années de collège et je me suis dit que la fin ne me plaisait pas, alors j’en ai écrit 5 ou 6 autres. J’ai fait voter les camarades pour connaître la meilleure fin ! Et je me suis rendu compte qu’on pouvait écrire ses propres histoires. Alors pitié, que le monde du cinéma laisse faire la vie : j’ai besoin de films chers, de films pas chers, de bons films, de mauvais, américains, français, belges, moldaves. La liberté c’est ça aussi, c’est la multiplicité. J’aimerais bien tourner un film très cher un jour pour voir si la liberté change de senteur.

Dans un précédent entretien, tu as parlé de la situation actuelle d’un « cinéma guérilla » : comment le définis-tu et où t’y places-tu ?
L’avènement du numérique a abouti sur bien des défauts du cinéma actuel et aussi sur des qualités sidérantes. Quelqu’un m’a dit : « le cinéma guérilla, c’est faire des films avec rien ». Je ne suis pas d’accord avec cette phrase, parce que justement le principe de cette expérience est de se recentrer sur ce qui devrait être « tout ». En fait la phrase précédente, « faire des films avec rien » ne considère que le côté financier, et c’est très réducteur, même si le budget est très important pour un projet de fiction. Du coup, en étant détaché de l’aspect pécuniaire de la création, les auteurs s’envolent. Certains comparent le « cinéma guérilla » à la Nouvelle Vague et je suis assez d’accord puisque c’est une autre période d’envol pour la création, et d’ailleurs on rejoint notre sujet précédent, la liberté. Quant à moi je n’estime pas faire partie de ce mouvement (si c’en est un) parce que je suis incapable de tourner un film sans mon équipe de 30 personnes ! J’aime que chacun apporte sa pierre à l’édifice, que le travail soit basé sur l’échange, tout le monde, chef opérateur, maquilleuse, machiniste, tout le monde est là pour l’œuvre commune. En revanche, s’il faut trouver des points communs… Évidemment nous avons créé Une lettre ne s’écrit pas dans un élan de liberté totale et sans trop de budget.

Comment t’inspire la Provence pour faire des films ?
Ha oui, autre choc de cinéma quand j’étais petit : La Femme du boulanger de Marcel Pagnol. J’aime tellement ma Provence natale pour son côté rafraîchissant… J’aime les films de Pagnol dans lesquels les phrases sont lancées comme des poèmes, souvent pas de manière très juste mais ultra touchante. C’est ce dont je parlais précédemment : moi qui n’aime pas tellement décrire la réalité de nos vies, le Sud est une usine à palabres oniriques… Faites l’expérience une fois : vous vous posez dans un village provençal une journée et vous écouter les gens causer. On jurerait qu’une phrase sur deux a été écrite pas un scénariste ou un poète.

Propos recueillis par Cédric Lépine en avril 2014