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Entretien avec Gérard Lenne Un goût spécial

Du fantastique au cinéma érotique, Gérard Lenne défend et analyse, depuis le début des années 1970, un cinéma subversif. Auteur d’ouvrages de référence, notamment Le Cinéma « fantastique » et ses mythologies (1970) et Le Sexe à l’écran (1978), critique à Télérama et Télé 7 jours, il a été membre du comité de sélection du festival d’Avoriaz et a co-fondé le « Prix très spécial ». En revenant sur son parcours et ses goûts, il dessine quarante ans d’évolution conjointe des films et de la critique.

Vous êtes connu pour votre goût prononcé pour un cinéma différent. Y a-t-il eu, en 2013, un film qui a particulièrement retenu votre attention ?
Sans hésiter : Borgman, d’Alex Van Warmerdam, que j’ai mis en première position de mon top 10 personnel de l’année. Voilà typiquement une œuvre qui correspond à ce que j’appelle un film “très spécial”, du nom du Prix que nous avions créé avec quelques collègues au festival d’Avoriaz. On est constamment surpris par Borgman, on ne sait jamais exactement ce que l’auteur a “voulu dire”, contrairement à ce qui se passe dans beaucoup de films…

Y a-t-il plus ou moins de films “très spéciaux” qu’avant ?
Ni plus ni moins. Simplement, avec le temps et le nombre d’heures de visionnage accumulées, l’expérience critique fait qu’il devient de plus en plus difficile d’être surpris. Je ne dirais pas qu’on finit par être blasé, mais il y a tout de même une forme d’accoutumance qui fait que si l’on nous remontre, vingt ans après, un film qui, à l’époque, nous avait mis dans un état indescriptible, on court le risque d’être irrémédiablement déçus : “Ah, ce n’était donc que cela…”. Évidemment, et heureusement, il y a des films qui résistent au temps. Le cinéma de Buñuel, par exemple, reste toujours aussi fort !

Comment définir ce que vous attendez précisément d’un film, si ce n’est peut-être justement l’inattendu… ?
Je dirais plutôt que je recherche l’inconnu. Je vois beaucoup de films qui jouent sur le danger, l’aventure, le suspense ou même l’angoisse. Mais, bien souvent, ils le font en référence à ce que l’on connaît, dans un monde qui est le nôtre, sans jamais introduire la moindre étrangeté. Et en l’occurrence, c’est à partir du moment où un film se laisse gagner par quelque chose d’insaisissable, d’inconnaissable, qu’il m’intéresse véritablement.

Pourtant, le fantastique, dont vous êtes un spécialiste, ne repose-t-il pas justement sur le plaisir de voir se dérouler, étape par étape, un programme connu d’avance ?
Tout cela correspond à une évolution. Il y avait un réel confort à se faire peur devant les films de la Hammer, par exemple, parce qu’on avait, en même temps, l’assurance d’être débarrassé de cette peur une fois les lumières rallumées. Tout bien considéré, il n’y a rien de plus rassurant qu’un film avec un vampire, dans la mesure où l’on sait d’avance qu’avec une gousse d’ail, un pieux ou une croix, il pourra être éliminé ! Avec le temps, un nouveau type de cinéma fantastique s’est mis à malmener ce confort-là pour, justement, créer de l’inconfort, ou pour jouer sur une alternance entre ce qui rassure et inquiète, entre le connu et l’inconnu. Et, pour en revenir à Borgman, c’est exactement ce que j’y retrouve : en l’absence de « programme », le spectateur y est désarçonné, coincé même… Le film se situe en-dehors de toute mythologie traditionnelle – tous les Dracula, Frankenstein et autres qui, hérités de la littérature, ont nourri le genre depuis ses débuts -, tout en y faisant référence d’une manière trouble.

Vous êtes également spécialiste du cinéma érotique et pornographique, qui repose peut-être encore davantage que le fantastique sur la notion de « programme ». Y trouvez-vous encore de l’inconnu ?
Non… Sans doute parce que, à l’heure des vidéos sur Internet, ce cinéma-là n’existe définitivement plus. Autant le fantastique a évolué, nourrissant, contaminant, devançant parfois, le cinéma plus officiel, autant le porno, en tant qu’art, a disparu…

Les chefs d’œuvres du genre des années 1970, comme Derrière la porte verte ou The Devil in Miss Jones, témoignaient, bien sûr, du trouble de l’érotisme, mais aussi d’une bizarrerie, d’une étrangeté proprement cinématographiques. Est-ce à dire que, de ce point de vue là, quelque chose s’est perdu ?
Qui pourrait faire aujourd’hui Derrière la porte verte ? Si Gaspar Noé n’a pas pu réaliser, à l’époque d’Irréversible, son fameux rêve de film pornographique d’auteur avec Vincent Cassel et Monica Bellucci, ce n’est pas un hasard… Toute la question est de savoir si, sans la loi sur le classement X de 1975, l’érotisme serait sorti du ghetto dans lequel il n’a cessé de s’enfermer, pour constituer un genre qui aurait été accepté, reconnu, honorable et, pourquoi pas, influent.

Comment est né votre intérêt pour le cinéma « très spécial » ?
Avec le recul, je m’auto-analyse assez facilement : je peux dire que toute ma vocation vient de l’interdit. J’ai eu une enfance provinciale dans une famille catholique traditionnelle : petite ville, petit milieu, petite mentalité. Autrement dit, j’ai grandi avec beaucoup d’interdits. Parmi ceux-là, les deux principaux étaient le cinéma et la sexualité. Ceci explique cela… Les seuls films que, enfant, j’étais autorisé à voir étaient les films familiaux recommandés par la Centrale catholique – qui, soit dit en passant, éditait à l’époque Les Fiches du Cinéma, avec des commentaires cinglants, comme « Par discipline chrétienne, il est demandé de s’abstenir de voir ce film« . Dans ces conditions, je vous laisse imaginer mon trouble quand, à 15 ans, j’ai vu mon premier film coté 5 (la cote la plus diabolique…) par la Centrale catholique ! C’étaitSourires d’une nuit d’été d’Ingmar Bergman !

Comment s’est ensuite développée votre cinéphilie ?
Mon apprentissage, dans les années 1960, s’est fait grâce aux ciné-clubs, qui m’ont permis – avec la bénédiction de mes parents, puisque ces cinés-clubs étaient tenus pour l’essentiel par des enseignants – de me forger une solide culture cinéphile et d’écrire mes premières critiques. Ensuite, étudiant en lettres à Lille, j’ai découvert l’exaltation des cinémas permanents. Je pouvais voir jusqu’à dix films par semaine ! Surtout, le cinéma nourrissait, stimulait ma propre formation intellectuelle. Je me rappelle avoir réussi le fameux examen de « propédeutique », qui n’existe plus aujourd’hui, grâce à Alphaville de Jean-Luc Godard. De fil en aiguille, j’ai ainsi commencé à écrire sur le cinéma pour un quotidien régional, à assister aux projections de presse, à faire mes premières interviews (de Maurice Pialat, notamment)… Bref, à me professionnaliser.

Et d’où est venu votre coup de cœur pour le fantastique ?
C’était tout le contraire d’un coup de cœur ! Vers 12 ans, j’avais été absolument terrifié par la bande-annonce de Frankenstein s’est échappé de Terrence Fisher. Et quand plus tard, à Lille, un des ciné-clubs que je fréquentais avait proposé un cycle “épouvante”, j’avais à peine osé y aller. Est née, de tout cela, une forme d’attirance-répulsion pour le fantastique, qui m’a certainement conduit à choisir ce thème pour un exposé que je devais présenter pour le cours de préparation à l’IDHEC d’Henri Agel. J’avais suivi ce cours pendant un an au lycée Voltaire à Paris et attendu, tétanisé, le dernier jour de l’année pour enfin faire mon exposé…

Dans quelles conditions avez-vous écrit, en 1970, Le Cinéma « fantastique » et ses mythologies ?
Une fois entré dans la vie professionnelle, j’ai été contacté par les éditions du Cerf pour écrire un livre sur La Nuit du chasseur, dans la collection « 7e art ». Comme je ne me sentais pas vraiment capable d’écrire tout un livre sur un seul film, et comme je venais par ailleurs de travailler sur le fantastique, je leur ai proposé ce qui allait devenir Le Cinéma « fantastique » et ses mythologies. Il n’existait alors aucune réflexion synthétique sur la galaxie du fantastique – en-dehors des articles de l’excellente revue Midi-Minuit – et surtout aucun livre de référence. Je sortais de la fac de lettres et j’ai naturellement transposé mes acquis en linguistique et sémiologie dans cet ouvrage. Aujourd’hui, quand je le relis, je me rends compte à quel point il est universitaire et sérieux !

Vous êtes ensuite entré à Télérama, en 1973…
Les éditions du Cerf, très liées à Télérama, ont envoyé quelques « bonnes feuilles » du Cinéma « fantastique » et ses mythologies à Jean-Pierre Chartier, le rédacteur en chef cinéma. Et, surprise : ce dernier m’appelle dans la foulée pour me proposer de collaborer à la revue. C’était l’hebdomadaire de référence de mon enfance : le rêve ! Je crois que ça faisait partie de la démarche de Jean-Pierre Chartier d’avoir, au sein de son équipe, au moins un rédacteur un peu transgressif… Il n’y connaissait rien au fantastique et une de ses grandes qualités était de se demander pourquoi des gens s’intéressaient à ce qui ne l’intéressait pas, et de leur faire confiance.

Puisque votre cinéphilie s’est construite sur l’interdit, le fait d’écrire des critiques relevait-il d’une démarche subversive ou, disons, militante ?
Inconsciemment, sans doute… Un de mes tout premier papiers critiques, pour la revue Image et Son, s’intitulait tout de même « Pour un fantastique subversif ». Mais il faut se rappeler que l’époque était fortement politisée. J’ai commencé ma carrière au début des années 1970, en plein remous de l’après-68, dans cette période « Pompidou-Marcellin » très répressive et caractérisée, notamment dans le cinéma et la critique, par un fort militantisme d’extrême gauche – Les Cahiers du Cinéma, par exemple, se réorientaient alors vers le maoïsme. Difficile, à 25 ans, de ne pas se sentir concerné et contestataire !

À Télérama, vous êtes-vous senti libre d’exprimer cette contestation ?
Je me souviens qu’un mes articles sur un film italien consacré à la Chine avait été réduit d’un feuillet à quelques lignes. J’avais évidemment été prompt à hurler à la censure ! Avec le recul, je me rends compte de ma naïveté. J’étais allé jusqu’à défendre une des absurdités du film, à savoir que, sur des images d’opération chirurgicale, le commentaire expliquait le plus naturellement du monde que les Chinois n’avaient pas besoin d’anesthésie puisqu’ils leur suffisaient de réciter les pensées de Mao ! Cela dit, à Télérama, la censure ne se plaçait pas tant du côté de la politique que de la morale. Connaissez-vous la légendaire anecdote du décolleté ? Dans les années 1950, le journal, alors Radio-Cinéma, s’apprêtait à faire paraître une photo d’actrice un peu trop… avenante. Qu’à cela ne tienne : avant l’envoi aux abonnés, le PDG a réquisitionné les salariés tout un week-end pour qu’ils viennent enlever ladite photo de chacun des 30 000 numéros !

En 1978, vous publiez Le Sexe à l’écran, qui va devenir un best-seller. Comment vous êtes-vous intéressé au cinéma érotique ?
J’y suis venu tout naturellement, car il y a énormément de rapports entre érotisme et fantastique. L’interdit, d’abord, était le même. Ensuite, le cinéma érotique était en plein essor dans les années 1970, sans qu’aucun livre sérieux ne s’en soit emparé : je ressentais, comme pour le fantastique, la même nécessité de défricher un terrain vierge – et la même exaltation à le faire.

N’est-il pas paradoxal que, en écrivant sur ces cinémas subversifs, vous contribuiez à les rendre, de fait, plus acceptables ?
Mes livres – puisque j’ai eu la chance d’écrire à une époque où il y avait encore des lecteurs pour les livres de cinéma – n’ont fait que s’inscrire dans un mouvement, une évolution. Après la publication du Cinéma « fantastique » et ses mythologies, le fantastique a effectivement gagné, en quelques années, en considération. Il a été enseigné à l’université, est devenu un sujet de thèse, etc. Et puis, il y a eu la création du Festival du Film Fantastique de Paris d’Alain Sclockoff et puis celui d’Avoriaz. Ce dernier a particulièrement œuvré pour la respectabilité du fantastique. Et, en même temps, avec le succès, il a fini par desservir sa cause… Lors de sa création en 1973, le comité de sélection, dont j’ai très vite fait partie, était constitué de vrais connaisseurs et amateurs du genre. Puis, les organisateurs se sont de moins en moins intéressés à cette cinéphilie et de plus en plus à l’exposition médiatique du festival – et surtout de la station. Je me souviens de Leslie Caron, invitée de marque d’Avoriaz en 1976, traumatisée pendant quatre jours : « Mais c’est horrible, pourquoi est-ce qu’on nous montre des films comme ça ?« …

Est-ce pour aller contre cette respectabilité que vous avez créé le « Prix très spécial » ?
Les responsables du festival, soucieux de la bonne image de leur manifestation, militaient de plus en plus pour un fantastique raisonnable et honorable et s’arrangeaient pour influencer la sélection dans ce sens. Au bout d’un moment, le divorce a été tel que, en 1985, nous avons décidé de créer avec Jean-Claude Romer ce prix pour continuer à défendre notre vision.

Au fil des années, vous avez ainsi primé Santa Sangre d’Alejandro Jodorowsky,Carne de Gaspar Noé, C’est arrivé près de chez vous de Rémy Belvaux, André Bonzel et Benoît Poelvoorde, Funny Games de Michael Haneke ou encoreHappiness de Todd Solondz : peu à peu les films « très spéciaux » s’éloignent du fantastique pur…
Oui, il s’agissait pour moi d’enlever les guillemets autour de « fantastique », pour ne plus le cantonner à un genre spécifique – et qui correspond, historiquement, à un secteur de production identifié, comme à l’époque de la Hammer. Dès lors qu’on enlève les guillemets, le fantastique recouvre l’ensemble du cinéma…

Chaque année, le Syndicat Français de la Critique de Cinéma, que vous avez présidé de 2001 à 2007, décerne ses propres prix, quelques semaines avant les Césars. Depuis 2008, il remet également un « Prix du film singulier francophone ». Est-ce grâce à vous ?
C’est à cause de moi, oui… Par principe, je suis contre la démultiplication des prix, qui conduit bien souvent à une sorte de dévaluation. J’ai la faiblesse de croire que le rôle de la critique n’est pas d’apporter toujours plus d’eau au même moulin – en célébrant les mêmes films que les Césars par exemple -, mais de distinguer, de défendre, des films différents – « singuliers », donc. Partant de ce constat, la création de ce prix peut être considéré comme une réponse, même si j’aurais préféré qu’il n’y ait, au départ, pas de question à se poser et que la critique remplisse d’emblée son rôle.

Quel regard portez-vous, à cet égard, sur l’évolution de la critique ?
J’ai l’impression qu’il y a davantage de conformisme qu’à mes débuts et, surtout, que l’on tend de plus en plus vers une confusion entre critique et promotion. Avec le phénomène des blogs et le succès des réseaux sociaux, la petite phrase de François
Truffaut « Tous les Français ont deux métiers : le leur et critique de cinéma » semble de plus en plus d’actualité. Qu’en est-il de la critique en tant que profession ? Si l’on considère la critique comme l’aptitude à dire « j’aime/je n’aime pas », alors, oui, il n’y a plus aucune raison de considérer la critique comme un métier. À moins que cette tendance nous pousse justement, nous les « professionnels », à être plus sérieux, à faire davantage d’analyse et d’exégèse.

Propos recueillis par Cyrille Latour et Gaël Reyre, le 28 février 2014